L' Anthroposophie et les Sciences

L'esprit de Rudolf Steiner avait une telle ampleur universelle que beaucoup de domaines ont été abordés dans ses écrits et ses nombreuses conférences et notamment les Sciences. Rudolf Steiner reprochait à juste titre aux sciences d'être matérialistes et d'avoir oublier les impulsions spirituelles qui sont à l'origine de tout. La clairvoyance atavique s'étant éteinte progressivement, les hommes oubliaient les mondes spirituels et sombraient dans le matérialisme le plus total. Nous voyons à l'heure actuelle, les conséquences de tout ceci dans tous les domaines de l'existence, non seulement de l'existence humaine, mais de celle de tous les êtres composant notre monde, sans oublier notre planète elle-même. Et bien-sûr (ceux qui ont les principes de bases de la science spirituelle seront d'accord avec moi) des implications dans l'évolution universelle et divine. Pour donner une petite idée du rapport de Rudolf Steiner avec les sciences, je citerais des extraits de la première des conférences faites à Stuttgart du 1er au 18 janvier 1921 et tirés du livre «Science du Ciel - Science de l'Homme» aux Éditions Anthroposophique Romandes. Puis d'extraits d'une allocution donnée le 8 août 1921 à Dornach et tirée du livre «Lumière et Matière» aux Éditions Anthroposophiques Romandes.

Stuttgart, 1er janvier 1921 :

.../...La situation est telle que beaucoup de choses auront à changer dans un avenir relativement proche au sein de la dite vie scientifique, si celle-ci ne veut pas aboutir à une complète décadence. Et notamment certaines matières scientifiques que l'on range actuellement sous certaines appellations, et que l'on fait pratiquer sous ces appellations par nos écoles habituelles, devront être sorties de leur structure et seront à répartir selon d'autres critères afin que, en quelque sorte, se fasse une vaste redistribution de nos disciplines scientifiques. Car la répartition que l'on a maintenant n'est absolument pas suffisante pour accéder à une vision du monde qui soit conforme à la réalité. De l'autre côté, notre monde actuel adhère de façon si forte à cette répartition que les chaires d'enseignement sont tout simplement pourvues d'après cette répartition traditionnelle. On se limite tout au plus à rediviser en spécialités les disciplines scientifiques existantes ainsi délimitées et à chercher pour ces spécialités différents «spécialistes», comme on les nomme. Mais un changement devra intervenir dans toute cette vie scientifique, dans le sens où de tout autres catégories devront apparaître, et dans ces catégories on trouvera réunies dans une discipline inédite des choses diverses qui sont actuellement traitées en zoologie, disons aussi en physiologie, et ensuite encore en épistémologie... Par contre les anciennes disciplines scientifiques, qui travaillent beaucoup dans les abstractions, devront disparaître. II faudra aussi qu' aient lieu des synthèses scientifiques tout à fait nouvelles. Cela rencontrera tout d'abord des difficultés, dans le sens où les gens sont aujourd'hui «dressés» aux catégories scientifiques en vigueur et qu'ils ne trouvent que très difficilement le pont dont ils ont besoin pour arriver à une organisation de la matière scientifique qui soit conforme à la réalité.

Si je devais m'exprimer de façon schématique, je dirais: aujourd'hui nous avons une astronomie, nous avons une physique, nous avons une chimie, nous avons une philosophie, nous avons une biologie, disons, nous avons une mathématique, etc. Là-dedans on a créé des spécialités, plutôt, dirais-je, afin que les spécialistes n'aient pas trop à faire pour s'y retrouver, et pour qu'ils n'aient pas non plus trop à faire pour maîtriser la littérature spécialisée qui s'étend à l'infini. Mais il s'agira de créer de nouvelles disciplines qui recouvrent quelque chose de tout autre, une discipline qui par exemple recouvre quelque chose de l'astronomie, quelque chose de la biologie, etc. Pour cela sera bien sûr nécessaire une transformation de toute notre vie scientifique. C'est là que doit agir, dans cette direction justement, ce que nous appelons la science de l'esprit, laquelle veut être quelque chose ayant un caractère d'universalité. Elle doit se donner comme une tâche particulière d'agir dans cette direction. Car, avec simplement les anciennes répartitions, nous n'avançons plus. Nos universités se situent aujourd'hui face au monde de façon vraiment tout à fait étrangère à la vie. Elles nous forment des mathématiciens, des physiologistes, elles nous forment des philosophes, mais en fait tous sont sans aucun rapport avec le monde. Ils ne savent rien faire d'autre que de travailler justement dans leurs disciplines étroitement limitées. Ils nous rendent le monde sans cesse plus abstrait, sans cesse plus inadapté à la réalité. Et je voudrais, dans ces conférences précisément, prendre en compte ce fait qui est comme une nécessité pour notre époque. Je voudrais vous montrer comment, à terme, il sera impossible d'en rester aux vieilles répartitions. Et c'est pourquoi je voudrais montrer comment les disciplines les plus diverses, qui aujourd'hui ne se soucient pas de l'astronomie, ont en fait certains rapports avec une connaissance à caractère universel, au sens spatial ici, avec l'astronomie, de sorte que, tout simplement, certaines connaissances astronomiques devront apparaître dans d'autres disciplines pour que l'on apprenne à maîtriser ces autres disciplines d'une manière adaptée à la réalité.

Voyez-vous, ce que nous appelons aujourd'hui « astronomie », y compris le domaine de l'astrophysique, ce n'est au fond qu'une création de l'époque moderne. Avant l'époque de Copernic, de Galilée, on a pensé les choses de l'astronomie vraiment tout autrement qu'on le fait aujourd'hui. Il est même extraordinairement difficile aujourd'hui d'indiquer la façon particulière dont on a pensé en astronomie, je dirais aux 13è, 14è siècles encore, parce que cela est devenu totalement étranger à l'homme actuel. Nous vivons seulement plus dans les représentations — et, d'un certain point de vue, cela est tout à fait justifié — qui ont été créées depuis le temps des Galilée, Képler, Copernic, et ce sont des représentations qui fondamentalement traitent des vastes phénomènes de l'espace universel d'une manière mathématique-mécanique, dans la mesure où ils entrent en considération pour l'astronomie. On pense ces phénomènes de façon mathématique-mécanique. Dans la considération de ces phénomènes, on prend comme base ce qu'on obtient à partir d'une science mathématique abstraite ou d'une science abstraite de la mécanique. On calcule avec des distances, des mouvements et des forces, mais la manière qualitative de considérer les choses, laquelle était tout à fait présente aux 13è, 14è siècles encore, et d'après laquelle on distinguait des individualités dans les astres, on distinguait une individualité de Jupiter, une individualité de Saturne, cette manière, l'humanité actuelle en a tout à fait perdu la clef. Je ne veux pas maintenant me répandre en critiques sur ces choses, mais je veux seulement indiquer que la manière mécanique et mathématique de traiter de ces choses est devenue exclusive dans ce que nous appelons le domaine de l'astronomie. Même si nous nous procurons aujourd'hui des connaissances de vulgarisation sur le ciel et les astres, sans comprendre les mathématiques ou la mécanique, cela se fait toutefois, même si c'est de façon profane, selon des concepts purement spatio-temporels, donc selon des représentations mathématiques-mécaniques. Et il ne fait aucun doute chez nos contemporains, qui croient pouvoir juger convenablement de ces choses, que ce n'est qu'ainsi que l'on peut considérer le ciel et les astres, et que toute autre manière de faire serait du dilettantisme.

Si l'on se demande maintenant comment en fait il est advenu que cette considération du ciel et des astres soit apparue dans l'évolution de notre civilisation, alors on recevra certes, auprès de ceux qui considèrent la façon de penser scientifique actuelle comme quelque chose d'absolu, une autre réponse que celle que nous pouvons donner. Celui qui considère l'évolution scientifique telle qu'elle est habituelle aujourd'hui comme quelque chose de valable de façon absolue dira: voilà, dans l'humanité ancienne il n'y avait pas encore de représentations élaborées de façon strictement scientifique; on a dû d'abord parvenir à celles-ci. Et ce à quoi on a accédé, le mode d'observation mathématique-mécanique des phénomènes célestes, cela correspond vraiment à l'objectivité, cela est fondé dans la réalité. En d'autres terme, on dira : les gens de jadis introduisaient quelque chose de subjectif dans les phénomènes de l'universel; l'humanité moderne s'est frayé un chemin jusqu'à une compréhension strictement scientifique de ce qui correspond maintenant vraiment à la réalité.

Nous ne pouvons donner une telle réponse, mais nous devons nous placer du point de vue de l'évolution de l'humanité, laquelle a fait entrer dans la conscience, au cours de son existence, des forces intérieures différentes. Nous devons nous dire: pour la façon de regarder les phénomènes célestes telle qu'elle a existé chez les anciens Babyloniens, chez les Égyptiens, peut-être aussi chez les Indiens, c'est une certaine forme de développement des forces de l'âme humaine qui était déterminante. Ces forces de l'âme de l'humanité devaient alors être développées avec la même nécessité intérieure que celle qui fait qu'un enfant doit développer certaines forces précises de l'âme entre la 10è et la 15è année, tandis qu'à une autre période il développe d'autres forces de l'âme. De façon analogue, l'humanité aboutit à des investigations différentes selon les époques. Ensuite est venu le système du monde de Ptolémées. Il provenait à son tour d'autres forces de l'âme. Ensuite, est venu notre système copernicien. Il est issu à son tour d'autres forces de l'âme. Celles-ci ne se sont pas développées du fait que, en tant qu'humanité, nous aurions eu maintenant tellement de chance que nous serions parvenus à l'objectivité, alors que les autres auraient tous été des enfants auparavant, mais parce que l'humanité a besoin, depuis le milieu du 15è siècle, du développement des facultés mathématiques-mécaniques précisément, lesquelles n'étaient pas présentes auparavant. L'humanité a besoin d'aller puiser ces facultés mathématiques-mécaniques, et c'est pour cela que l'humanité regarde aujourd'hui les phénomènes célestes dans l'image née des facultés mathématiques-mécaniques. Et elle regardera à nouveau différemment un jour, lorsqu'elle aura puisé d'autres forces aux profondeurs de l'âme, pour sa propre évolution, pour son propre salut et son bénéfice. Cela dépend donc de l'humanité, que la vision du monde prenne telle ou telle forme, et il ne s'agit pas de regarder avec orgueil des époques passées où les hommes auraient été dans l'enfance, et de considérer l'époque actuelle comme celle où l'on a enfin atteint l'objectivité, laquelle devrait désormais demeurer telle quelle pour toute l'éternité.../...

.../...Or, cela a tellement pénétré dans la conscience de l'humanité que l'on en est arrivé en fait à considérer tout le reste, tout ce qui ne peut être traité de cette manière, plus ou moins comme non-scientifique. C'est de cela qu'est issu alors quelque chose comme la déclaration de Kant, qui a dit : chaque discipline scientifique particulière ne contient de science véritable qu'à la mesure de la mathématique qui peut y être trouvée. On devrait donc en fait introduire le calcul, ou bien de la géométrie, dans toutes les sciences. Mais cela achoppe, du fait que les représentations mathématiques les plus élémentaires sont étrangères aux personnes qui, par exemple, étudient la médecine. A cause de notre répartition des sciences, on ne peut plus du tout aujourd'hui parler avec eux de notions mathématiques élémentaires. Et il arrive aussi que, d'un côté, soit posé comme idéal ce que l'on nomme connaissance astronomique. Du Bois-Reymond a formulé cela dans son discours sur les limites de la connaissance scientifique, en disant nous ne saisissons dans la nature que ce qui peut devenir pour nous connaissance astronomique, et nous ne satisfaisons notre besoin de causalité qu'avec cela. Ainsi, nous embrassons les phénomènes du céleste en dessinant les cartes du ciel avec les étoiles, en calculant avec ce qui nous est donné comme matériau. Nous pouvons indiquer de manière précise : il y a ici un astre, il exerce une force d'attraction sur d'autres astres. Nous nous mettons à calculer, nous avons, bien visibles devant nous, les choses particulières que nous introduisons dans notre calcul. C'est cela que nous avons introduit tout d' abord dans l' astronomie. Maintenant, considérons, disons, la molécule. Nous avons là, dans la molécule, lorsqu'elle est complexe, toutes sortes d'atomes qui exercent des forces d'attraction les uns sur les autres, qui se meuvent les uns autour des autres. Nous avons un petit univers. Et nous envisageons cette molécule selon le modèle de notre observation habituelle du ciel et des astres. Nous appelons cela « connaissance astronomique ». Nous considérons les atomes comme des petits corps célestes, la molécule comme un petit système universel et nous sommes satisfaits quand cela réussit. Mais voilà la grande différence : quand nous regardons le ciel et les astres, tous les éléments particuliers nous sont donnés. Nous pouvons tout au plus nous demander si nous les réunissons de façon correcte, ou bien s'il n'y aurait pas quelque chose d'autre que ce que par exemple Newtons a indiqué. Nous tissons là-dessus un filet mathématique-mécanique. Cela est en fait un ajout. Mais cela satisfait les besoins modernes de l'humanité sur le plan de la scientificité. Dans le monde des atomes et des molécules nous introduisons alors le système que nous avons tout d'abord imaginé et nous y ajoutons par la pensée les molécules et les atomes. Là nous ajoutons par la pensée ce qui, d'ordinaire, nous est donné. Mais nous satisfaisons notre dit besoin de causalité en disant : lorsque ce que nous pensons en tant que particules se meut de telle et telle façon, c'est là le fait objectif pour la lumière, pour le son, pour la chaleur, etc. Nous transposons des connaissances astronomiques dans tous les phénomènes du monde et satisfaisons ainsi notre besoin de causalité. Du Bois-Reymond l'a exprimé de façon particulièrement sèche : là où on ne peut faire cela, il n'y a absolument pas d'explication scientifique.

Voyez-vous, à ce qui est mis ici en évidence devrait en fait correspondre, si l'on voulait par exemple aboutir à une thérapeutique rationnelle, c'est-à-dire si l'on voulait comprendre l'efficacité d'un médicament, le fait que l'on devrait pouvoir suivre les atomes, dans la substance de ce médicament, comme on suit d'ordinaire la Lune, le Soleil, les planètes et les étoiles fixes. Il faudrait que tout cela puisse devenir de petits systèmes universels. On devrait pouvoir dire, à partir du calcul, comment agit tel médicament. Il n'y a pas si longtemps, cela est même devenu un idéal pour beaucoup. Maintenant on a renoncé à de tels idéaux. Or, non seulement en ce qui concerne des domaines aussi spéciaux que par exemple la thérapeutique rationnelle, mais déjà simplement pour des choses beaucoup plus évidentes, cela ne marche pas que nos sciences soient réparties comme elles le sont aujourd'hui. Voyez-vous, le médecin actuel est en fait formé de telle manière qu'il ne peut détenir qu'extrêmement peu de véritable mathématique. Ainsi, pourra-t-on peut-être parler avec lui de la nécessité de connaissances astronomiques, mais on n'aboutit à rien avec lui si l'on parle de faire entrer dans son domaine des représentations mathématiques. C'est pourquoi il faudrait donc que ce que nous avons en dehors des mathématiques, de la mécanique et de l'astronomie soit présenté aujourd'hui comme non scientifique au sens strict du terme. Cela, bien sûr, on ne le fait pas. On décrit aussi ces autres sciences comme « exactes » mais, là encore, c'est seulement une inconséquence. I1 est toutefois caractéristique du présent que l'on puisse poser de façon générale l'exigence que l'on devrait tout comprendre selon le modèle de l'astronomie.

Combien il est difficile de parler aujourd'hui avec les gens de façon vraiment approfondie de certaines choses, c'est ce que je voudrais vous montrer à travers un exemple. Vous savez que la question de la forme des os crâniens de l'homme a joué un grand rôle dans la biologie moderne. Et j'ai parlé souvent aussi de cette affaire dans le cadre de mes conférences anthroposophiques. Au sujet de la forme des os crâniens de l'homme, Gœthe, Oken ont fait de grandioses anticipations. Ensuite l'école de Gegenbaur a fait des recherches classiques là-dessus. Mais quelque chose qui pourrait satisfaire un besoin de connaissance plus approfondie dans cette direction ne se trouve finalement nulle part aujourd'hui. On se dispute pour savoir si Gœthe avait plus ou moins raison quand il disait que les os crâniens étaient des vertèbres, des os de la colonne vertébrale métamorphosés, mais on ne peut pas parvenir aujourd'hui à une vision décisive sur cette question, et cela pour une raison tout à fait précise : du fait que, là où l'on parle de ces choses, on ne peut guère être compris. Et là où l'on pourrait être compris, eh bien, là, on ne parle pas de ces choses, parce qu'elles n'intéressent pas. Voyez-vous, c'est aujourd'hui presque un «collège impossible» celui qui verrait le jour si l'on réunissait un médecin actuel véritable, un mathématicien actuel véritable, c'est-à-dire qui maîtriserait les mathématiques supérieures, et une personne qui comprendrait assez bien les deux choses. Ces trois personnes ne pourraient guère se comprendre aujourd'hui. Celui qui serait assis au milieu, qui comprendrait un peu les deux autres, aurait des difficultés à parler avec le mathématicien et aussi avec le médecin. Mais le mathématicien et le médecin ne pourraient pas se comprendre sur des problèmes essentiels, du fait que ce que le médecin a à dire n'intéresse pas le mathématicien, et du fait que ce que le mathématicien a à dire - ou bien aurait à dire si cela venait toutefois à être discuté -, cela le médecin ne le comprendrait pas car il n'a pas les bases mathématiques nécessaires. Cela devient précisément évident pour le problème que je viens de présenter.../...

.../... C'est cela que nous devons dépasser. Si nous ne dépassons pas cela, nos sciences se transforment en marécages. Elles se divisent toujours plus. Les gens ne se comprennent plus les uns les autres. Comment peut-on alors transposer la science dans des considérations sociologiques, ainsi que l'exige tout ce que je vous montrerai au cours de ces conférences? Mais elle n'est pas présente, cette science qui pourrait être transposée dans une science sociale.

Maintenant, nous avons donc d'un côté l'astronomie, qui tend toujours plus vers le mode de représentation mathématique et qui, sous sa forme actuelle, est devenue importante du fait précisément d'être une science purement mathématique-mécanique. Mais nous avons aussi un autre pôle vis-à-vis de cette astronomie et celui-ci ne peut pas en fait être étudié de façon conforme à sa réalité dans les conditions scientifiques actuelles, sans cette astronomie. Mais il n'est absolument pas possible de construire un pont entre l'astronomie et cet autre pôle de nos sciences. Cet autre pôle est nommément l' embryologie. Et seul étudie la réalité celui qui, d'un côté, étudie le ciel et les astres et qui, de l'autre côté, étudie le développement de l'embryon humain. Mais comment étudit-on en fait l'embryon humain de manière habituelle aujourd'hui ? Eh bien, on dit : l'embryon humain naît de la coopération de deux cellules, les gamètes, la cellule mâle et la cellule femelle. Ces cellules se développent dans le reste de l'organisme de façon telle qu'avant leur possibilité de coopération elles atteignent une certaine autonomie, qu'elles présentent ensuite une certaine opposition, que l'une des cellules éveille dans l'autre cellule d'autres possibilités d'évolution que celles qu'elle avait auparavant. Cela se rapporte à l'ovule. C'est en partant de là qu'on étudie de façon générale la cytologie. On s'interroge : qu'est-ce qu'une cellule? Vous le savez, depuis le premier tiers du 19è siècle à peu près, on édifie en fait la biologie sur la cytologie. On se dit : une telle cellule est constituée par une petite boule de substance, plus ou moins grande ou petite, qui consiste en associations de protéines. Elle possède un noyau, qui montre une structure quelque peu différente et, autour d'elle, il y a une membrane, nécessaire pour l'isoler. Elle est ainsi la pierre de construction de tout ce qui apparaît en tant qu'être organique. Les gamètes seraient alors aussi de telles cellules, si ce n'est qu'ils seraient structurés de façon différente pour les féminins et les masculins. Et c'est à partir de telles cellules que s'édifierait tout organisme complexe.

Mais maintenant, qu'entend-t-on en fait lorsqu'on dit : c'est à partir de telles cellules que s'édifie un organisme? On veut dire par là: ce que l'on a par ailleurs comme substances dans le reste de la nature est reçu dans ces cellules et cela n'agit plus maintenant de façon directe comme d'habitude dans la nature. Lorsque par exemple de l'oxygène, de l'azote ou du carbone est contenu dans ces cellules, alors ce carbone n'agit pas comme d'habitude sur une quelconque autre substance de l'extérieur, mais cette action directe lui est retirée. Il est intégré dans l'organisme de la cellule et ne peut agir que comme cela est possible dans la cellule précisément, il n'agit pas de façon directe, mais la cellule agit et se sert de ses caractères particuliers en l'ayant incorporé à elle dans une certaine quantité. Ce que nous avons par exemple en l'homme en tant que métal, en tant que fer, cela agit seulement par le biais de la cellule. La cellule est la pierre de construction. On retourne donc à la cellule, lorsqu'on étudie l'organisme. Et si l'on observe tout d'abord seulement ledit corps cellulaire, sans le noyau, sans la membrane, on peut mettre en évidence en lui deux parties distinctes. On a une partie très fluide, transparente, et on a une partie qui forme une sorte de charpente. De sorte que l'on peut représenter une cellule de façon schématique à peu près en disant que l'on a la charpente de la cellule, et qu'ensuite cette charpente cellulaire est enrobée en quelque sorte par cette substance qui n'est pas constituée de la même manière que la charpente elle-même. Donc il faudrait se représenter la cellule comme étant élaborée à partir d'une masse demeurant liquide, qui ne prend pas de forme par elle-même, et à partir de sa charpente qui, elle, prend une forme, qui est structurée des façons les plus diverses. C'est cela que l'on étudie maintenant. On arrive plus ou moins à étudier la cellule ainsi: certaines parties en elle sont colorables, d'autres ne sont pas colorables. On obtient de cette façon, au moyen de carmin ou de safran, ou de quelque chose de ce genre que l'on utilise pour colorer les cellules, une structure de la cellule que l'on peut visualiser, si bien que l'on peut ainsi se former certaines représentations sur la structuration interne de la cellule. Et l'on étudie cela. On étudie comment cette structuration interne se modifie, par exemple, au moment où l'ovule est fécondé. On suit les différents stades, comment la cellule se modifie dans sa structure interne, comment ensuite elle se divise, comment chaque partie se rattache à d'autres de cellule à cellule, et comment une structure complexe naît de cet assemblage. On étudie cela. Mais, il ne vient à l'idée de personne de poser la question : bien, mais avec quoi toute cette vie dans la cellule est-elle en relation? Que se passe-t-il là en fait ? Personne ne s'avise de poser cette question.

Ce qui se présente là dans la cellule, cela est à prendre au départ de façon plus abstraite: j'ai la cellule; prenons-la, pour commencer, sous la forme qui se présente le plus fréquemment, sous la forme sphérique. Cette forme sphérique est de fait conditionnée par la substance fluide. Cette forme sphérique a, insérée en elle, la forme de la charpente. Et la forme sphérique, qu' est-elle ? La masse fluide est encore entièrement laissée à elle-même, elle suit donc les impulsions qui sont tout autour d'elle. Que fait-elle? Eh bien, elle reproduit l'univers! Elle a sa forme sphérique du fait qu'elle reproduit tout le cosmos en petit, cosmos que nous nous représentons aussi, de façon idéelle au départ, comme une forme sphérique, comme une sphère. Toute cellule, avec sa forme sphérique, n'est rien d'autre qu'une réplique de la forme du cosmos tout entier. Et la charpente à l'intérieur, chaque ligne qui est dessinée là dans la charpente, dépend des relations structurelles de tout le cosmos.../...

.../...Et maintenant prenez l'ovule et représentez-vous que cet ovule a porté les forces cosmiques jusqu'à un certain équilibre interne. Ces forces ont pris forme de charpente et, dans cette forme, elles se sont mises d'une certaine manière au repos, soutenues par l'organisme féminin. Maintenant a lieu l'intervention du gamète mâle. Il n'a pas mené en lui le macrocosme jusqu'au repos, mais il agit dans le sens de quelque force spécifique. Disons que le gamète mâle agit sur l'ovule, arrivé à l'état de repos, dans le sens justement de cette ligne de force. Alors a lieu, de par cette action particulière, une rupture des conditions de repos. Pour ainsi dire, la cellule, qui est une réplique du macrocosme tout entier, est mise en situation d'introduire à nouveau toute sa structure microcosmique dans le jeu d'interaction des forces. Dans l'ovule féminin le macrocosme entier a été d'abord amené au repos en une calme réplique. Le gamète femelle est arraché à ce calme par le gamète mâle, il est à nouveau introduit dans un domaine d'action spécifique, il est à nouveau mis en mouvement, il est à nouveau tiré du repos. II s'était rassemblé dans la forme calme pour imiter le cosmos, mais cette réplique est remise en mouvement par les forces masculines, qui sont des répliques de mouvements. Les forces féminines qui, elles, sont des répliques de la structure du cosmos, et sont arrivées au repos, sont tirées de ce repos, de cette situation d'équilibre.

Vous obtenez là des aperçus sur la forme et la structuration du plus petit, du cellulaire, à partir de l'astronomie. Et vous ne pouvez absolument pas étudier l'embryologie sans étudier l'astronomie. Car ce que vous montre l'embryologie n'est que l'autre pôle de ce que vous montre l'astronomie. Nous devons en quelque sorte, d'un côté, faire l'investigation du ciel et des astres, étudier la façon dont il montre des états successifs, et nous devons, après, rechercher comment se développe un ovule fécondé. Les deux choses vont ensemble car l'une n'est que la réplique de l'autre. Si vous ne comprenez rien à l'astronomie, vous ne comprendrez jamais les forces qui agissent dans l'embryon. Et si vous ne comprenez rien à l'embryologie, vous ne comprendrez jamais le sens des actions qui sont à la base de l'astronomique. Car ces actions apparaissent en petit dans les processus embryologiques.

Il est concevable que l'on édifie une science où, d'un côté, on calcule, on décrit les événements astronomiques et où, de l'autre côté, on décrit tout ce qui se rapporte à eux en embryologie, car il s'agit seulement de l'autre versant de la chose. Maintenant, regardez la situation actuelle dans les sciences. Vous trouvez là que l'embryologie est étudiée en tant qu'embryologie. Ce serait pris pour de la folie si vous osiez demander à un embryologiste actuel qu'il étudie l'astronomie afin de comprendre les phénomènes de sa discipline. Et pourtant c'est ainsi. C'est cela qui rend nécessaire une complète redistribution des sciences. On ne pourra pas devenir embryologiste sans avoir étudié l'astronomie. On ne pourra pas former des gens qui simplement dirigent leurs yeux et leurs télescopes sur les étoiles. Car étudier ainsi les étoiles n'a pas grand sens si l'on ne sait pas que réellement le « plus petit univers » est formé à partir du grand univers.../...

.../...Si nous retournons aux Mystères égyptiens, nous trouvons là, dans ces Mystères égyptiens, des observations astronomiques telles qu'on les a faites alors. Mais, à partir de ces observations, on n'a pas seulement calculé quand il y aurait de nouveau une éclipse de Soleil et une éclipse de Lune, mais aussi ce qui devrait se passer dans l'évolution sociale. On s'est basé sur ce que l'on voyait au ciel, pour ce que l'on disait aux gens, pour ce qu'ils devaient faire, pour ce qui est intervenu dans la vie sociale. On a donc traité sociologie et astronomie comme une seule chose. Et nous devons réapprendre, même si c'est d'une autre manière que les Égyptiens, nous devons apprendre à rattacher ce qui se passe dans la vie sociale aux phénomènes du grand univers. Nous ne comprenons pas en fait ce qui s'est accompli au milieu du 15è siècle si nous ne pouvons pas rattacher ce qui est apparu alors aux phénomènes de l'univers. Il parle comme un aveugle aux couleurs celui qui parle de la transformation du milieu du 15è siècle dans le monde civilisé sans tenir compte de cela. La science de l'esprit est déjà un début dans ce sens. Mais nous ne pouvons pas arriver à cela, à réunir ce domaine compliqué de la sociologie, de la science sociale, avec le domaine de l'observation de la nature, si nous ne le faisons pas par le détour qui consiste à réunir tout d'abord l'astronomie et l'embryologie, à rattacher les faits embryologiques aux phénomènes astronomiques.
Voilà ce que je voulais dire aujourd'hui en introduction et qui sera poursuivi demain.

Allocution du 8 août 1921 à la suite d'une conférence de G. Rabel :

Comme Mademoiselle Rabel l'a dit à la fin de sa très remarquable conférence, j'ai fait une fois la remarque qu'en réalité ces nouvelles expériences peuvent servir à confirmer la théorie des couleurs de Gœthe. Mademoiselle Rabel m'a aimablement donné il y a quelque temps une de ses publications à ce sujet; j'avais dit alors que les faits, que la physique moderne fait ressortir de cette façon, sont dans la ligne qui doit conduire progressivement à une confirmation de la théorie des couleurs de Gœthe.
Or aujourd'hui nous n'avons aucune possibilité d'entrer dans la controverse entre la théorie des couleurs de Gœthe et la théorie disons anti-goethéenne. Les représentations physiques, couramment utilisées de nos jours, partent de prémisses théoriques telles que la remarque suivante, faite par un physicien avec lequel j'ai eu une conversation sur la théorie des couleurs de Gœthe, s'en trouve justifiée: il disait simplement, honnêtement je l'atteste: pour un physicien d'aujourd'hui — et il se tenait pour tel à juste titre la théorie des couleurs de Gœthe n'a en fait aucun sens. C'est une chose parfaitement exacte en effet.

Nous ne devons pas oublier que certaines choses doivent encore être surmontées avant que les physiciens puissent prendre au sérieux la théorie des couleurs de Gœthe. Le physicien d'aujourd'hui est naturellement conduit à s'efforcer d'étudier ce qu'il appelle la lumière de la manière suivante: ce qu'il considère comme subjectif à l'intérieur de son domaine d'investigation ne doit plus jouer aucun rôle. Ce que ressent l'observateur face aux phénomènes de la lumière sert tout au plus à le rendre plus attentif au fait qu'il y a quelque chose à observer. Ce que le physicien accepte dans ses interprétations des phénomènes de la lumière, qu'il étend ensuite aux phénomènes des couleurs, doit être une entité complètement indépendante de l'expérience subjective.

Pour toute sa pensée en général, Gœthe part de prémisses tout à fait différentes. Et je considère comme juste encore aujourd'hui, ce que je disais en 1893 à Francfort-sur-le-Main à propos de la conception de la nature de Gœthe: aujourd'hui on peut parler des idées de Gœthe sur la morphologie et en effet j'ai fait une conférence à ce sujet. Car les conceptions de Gœthe sur la métamorphose et sur les origines des espèces en relation avec la métamorphose, se rencontrent aujourd'hui en un certain sens avec celles qui découlent d'une façon tout à fait différente il est vrai, de la théorie de Darwin-Haeckel. C'est là au moins dans un certain sens un domaine où les idées se rencontrent. Mais ce n'est absolument pas le cas avec le traité des couleurs de Gœthe qui, entre parenthèses, ne veut pas être un traité d'optique. Certes il y a la possibilité de parler de la théorie des couleurs de Gœthe sur un plan, disons, anthroposophique; mais une confrontation avec les résultats qu'un physicien d'aujourd'hui dérive de ses hypothèses physiques sur la couleur, restera encore tout à fait infructueuse. Il est nécessaire pour cela que certaines conceptions de base, qui sont implicites chez Gœthe et dont il a tiré sa théorie des couleurs, soient explicitées pour qu'on puisse les utiliser vraiment comme une base.
Je considère donc tout ce que j'ai dit sur la théorie des couleurs de Gœthe dans mes livres comme quelque chose qui est lancé provisoirement dans le monde et qui ne prétend nullement pouvoir entrer dans une discussion fructueuse - je souligne, fructueuse avec les idées de la physique non pas opposées, mais dérivant de bases tout à fait différentes. Or vous pouvez être certains que Gœthe aurait reconnu une confirmation de ses conceptions fondamentales dans les phénomènes présentés si aimablement par Mademoiselle Rabel. Et c'est sur cela que je voudrais insister.

Lorsqu'on parle de la différence que Gœthe faisait entre les deux côtés du spectre, donc de l'opposition entre rayons de longue et courte longueur d'onde, il est juste, bien que pas complètement, de parler de relation de polarité. La polarité est une relation très abstraite qu'on peut appliquer à beaucoup d'oppositions, donc aussi à ce phénomène. Mais pour Gœthe ce n'est pas cela qui importe dans ce contexte... (Notes incomplètes). Lorsqu'on réduit l'épaisseur du faisceau lumineux et qu'on parle d'un rayon d'épaisseur nulle, une expression que je n'ai d'ailleurs jamais employée, on pense avoir exclu toute erreur. En réalité il n'y a pas de différence de principe entre un faisceau large et un faisceau étroit. Gœthe par contre dans ses expériences avec la petite fente a indiqué une différence de principe et c'est cela qui est important. Dans l'expérience du prisme, on ne peut pas exclure les choses que la physique moderne aimerait bien exclure, car on ne peut introduire d'aucune manière ce «rayon d'épaisseur nulle» dans le champ d'expérimentation. Mais on peut diriger son attention sur la frontière entre le sombre et le clair. Là en effet se trouve une frontière précise. Avec cette frontière précise de l'expérience de Gœthe on obtient dans un certain sens ce que cherche la physique moderne. Gœthe a travaillé avec la frontière et pas avec le faisceau de rayons. C'est cela qui est important. En travaillant avec la frontière et non pas avec les rayons, Gœthe satisfait en réalité à cette exigence justifiée de la science. Gœthe organise toute la série de ses expériences à partir du phénomène de la frontière. Si l'on devait refaire aujourd'hui ces expériences, dans un esprit goethéen, il faudrait, il est vrai, procéder différemment.

J'espère justement que nous exécuterons dans notre institut de recherche de physique à Stuttgart des expériences de principe à ce sujet et que nous pourrons ainsi éliminer ce «camouflage» selon l'expression du Docteur Schmiedel. Nous essaierons d'apprendre à travailler avec les frontières de façon exacte et de saisir ensuite le spectre comme un phénomène où le phénomène de frontière est élaboré comme un phénomène primordial. Tel serait notre programme. Or en travaillant ainsi avec la frontière, on obtient précisément, ce que le Dr. Schmiedel appelait la relation polaire entre les deux extrémités du spectre.

Donc «Polarité» est ici, dans le sens goethéen, une expression employée d'une façon beaucoup trop abstraite! On peut bien sûr utiliser cette expression pour toutes sortes de phénomènes naturels. Or Gœthe, en poursuivant toujours ses expériences, parvient à l'opposition fondamentale entre la nature du rouge et la nature du bleu`. Je ne peux entrer dans les détails, ce soir, par manque de temps. Remarquez bien que Gœthe ne parle pas de lumière rouge ou bleue, ce qui n'aurait aucun sens pour la conception goethéenne, mais de la nature du rouge et de la nature du bleu. La lumière est absolument indifférentiable et ce sont les phénomènes dans la lumière qui apparaissent comme différentiation. A l'entité lumière Gœthe oppose l'entité obscurité, qu'il considère non comme le néant, mais comme une véritable entité, en accord avec les résultats de la physique moderne. Et si je dois indiquer en quelques mots, ce qui chez Gœthe est une notion plutôt compliquée, je dois le faire ainsi: dans les nuances de couleurs, autant dans la partie rouge que dans la partie bleue, on a affaire non pas à un mélange, mais à une interaction dynamique entre lumière et obscurité. Dans la partie rouge cette interaction est telle que le rouge résulte de l'activité de la lumière dans l'obscurité. Dans la partie bleue nous avons affaire à l'activité de l'obscurité dans le clair. Ceci est donc l'expression précise de la polarité.

Voici naturellement une représentation à laquelle j'admets volontiers que le physicien moderne ne peut pas rattacher grand-chose. Mais pour Gœthe le rouge est l'activité de la lumière dans l'obscurité, le bleu est l'activité de l'obscurité dans le clair, donc dans la lumière. Cela peut être appelé une polarité, c'est une polarité. Gœthe applique ce principe général aux couleurs physiques, c'est-à-dire les couleurs du spectre, mais aussi aux couleurs chimiques, tout en étant conscient qu'il avance à tâtons, dans l'incertitude, car il ne peut naturellement pas toujours appliquer ce principe dans les détails. Mais prenons maintenant ce que je viens d'esquisser rapidement: nous avons partout où surgissent les couleurs, dans tous les endroits où elles apparaissent, nous avons un qualitatif. Ici nous touchons un point qui sera un jour décisif. Voyez-vous, notre époque en est encore à découvrir une grande quantité de phénomènes. Encore aujourd'hui on vous a aimablement présenté une multitude de phénomènes, qui effectivement demanderaient à être développés par des séries de conférences, pour vous montrer comment ils s'insèrent dans la théorie des couleurs de Gœthe et dans le domaine général des sciences naturelles. Mais nous vivons aujourd'hui des phénomènes qui doivent apporter des rectifications, — tout à fait différentes de celles éventuellement apportées par la théorie de la relativité sur les représentations de la vitesse dans la lumière etc... —, nous vivons en effet ce que Mademoiselle Rabel vient de mettre en relief, à savoir que le physicien se sent poussé à revenir à la théorie émissive de Newton, bien que sous une forme très modifiée. Il est vrai qu'il y a une très grande différence entre la théorie de Newton dérivée de phénomènes relativement simples et la théorie actuelle. Car je crois que la conception actuelle repose principalement sur l'impossibilité pour la théorie ondulatoire habituelle d'expliquer par exemple ceci: si on envoie de la lumière ultraviolette sur un métal, des électrons sont émis en retour et on peut analyser ces électrons. Ils présentent alors une certaine énergie. Cette énergie ne dépend pas de la distance de la source de lumière ultraviolette au métal. Vous pouvez éloigner la source, et vous obtenez cependant la même énergie en volts. Or l'énergie devrait naturellement diminuer, si, comme on le suppose, l'intensité de la source de lumière reste constante. Mais cela n'est pas le cas pour les électrons qui vous sont renvoyés par le métal. On voit que leur énergie ne diminue pas du tout avec la distance, mais dépend uniquement de la couleur. Que les couleurs soient proches ou éloignées, vous obtenez la même chose. On est alors amené, pour commencer, à modifier les idées qu'on a eues sur la lumière. Aujourd'hui on fait appel à la théorie des quanta, qui dit que ce n'est pas quelque chose de continu qui se propage, mais que la lumière se propage de façon atomisée. Si elle se propage d'une façon atomisée, on trouve un quantum à un certain endroit et c'est là qu'il agit. Il ne s'agit pas ici (...) Le quantum ne peut être qu'à un seul endroit. Dès qu'il est là, il déclenche les actions des électrons.

Donc ces choses ont conduit à revenir à la théorie de l'émission. Tandis que Newton se représente que des substances, des entités se propagent d'une façon pondérable, l'intensité diminuant avec le carré de la distance, maintenant on remplace celles-ci par la propagation des champs électromagnétiques, qui vont réellement à travers l'espace et ceci dans le sens de la théorie quantique. On a donc affaire en effet à l'émission de champs électromagnétiques, tandis que dans la théorie ondulatoire, qui était tout à fait courante par exemple au temps de ma jeunesse, on avait affaire à une pure et simple propagation du mouvement. Rien ne rayonne dans l'espace, seul le mouvement se propage. Aujourd'hui, il me semble que précisément les idées sur ce qui existe objectivement sont en continuelle évolution. Et les expériences présentes indiquent toutes, Mademoiselle Rabel avait raison d'y insister, que la simple notion de longueur d'onde ne suffit pas, que cela contient en soi une espèce de contradiction. Mais c'est cela-même le point fondamental de la question. La vérité au fond est qu'on s'était habitué pendant longtemps à tout calculer avec la seule notion de longueur d'onde etc... L'idée était certes extraordinairement simple. Somme toute on ne calculait objectivement qu'avec des ondes de certaine fréquence et des vibrations se propageant avec certaines vitesses. On caractérisait ce qui se trouve dans le spectre du violet au rouge, en disant que cela produit une impression sur la rétine de l'œil. En deçà du rouge et au-delà du violet on a d'autres vibrations qui ne produisent aucune impression, mais elles ne se distinguent pas qualitativement de celles-ci. Quelques uns n'ont pas accepté cette explication. Eugène Dreher par exemple dans les années 70 et 80 du siècle passé s'est opposé à cette conception d'une façon intéressante. Il fit beaucoup d'expériences pour démontrer que lumière, chaleur et entité chimique sont trois entités différentes l'une de l'autre d'une façon tout à fait radicale. Et il fut possible de démontrer vraiment cela jusqu'à un certain degré. Et précisément l'état actuel de la chose démontre que tout le complexe des questions au fond est en évolution. Aussitôt qu'on parvient justement à ce qui, abstraction faite du subjectif, se présente réuni sous le complexe des «phénomènes de lumière»... (lacune). L'essentiel est que Gœthe a introduit ce qui aujourd'hui s'impose à la physique. Certes il l'a introduit, étant donné l'état d'imperfection de la physique à la fin du XVIIIè siècle, mais c'est lui qui a introduit cela../....

.../...De nos jours l'expérience des interférences se trouve au point qu'elle nécessite une nouvelle explication. La physique l'admet. Et là vraiment la théorie des quanta n'a pas encore bien réussi. La situation est la suivante: on n'est pas encore arrivé très loin, mais il devient de plus en plus clair qu'avec les fréquences ou les longueurs d'onde on a des nombres utiles, de la bonne monnaie de calcul. Mais personne ne peut dire aujourd'hui qu'il y ait quelque chose de réel à la base de cela. J'aimerais dire que lorsqu'on donne la fréquence d'oscillation des rayons rouges et bleus, on a exprimé une certaine relation entre le rouge et le bleu, par un rapport entre deux nombres. On peut déjà dire aujourd'hui: les rapports entre ces nombres sont beaucoup plus importants que la valeur absolue des fréquences individuelles.. Et cela fait passer du quantitatif au qualitatif. Aujourd'hui on est malgré tout sur le chemin de se dire: avec les seules longueurs d'onde cela ne marche pas, on a besoin de quelque chose d'autre.

Mais cette autre chose ressemble de plus en plus à ce que Gœthe recherchait sur son chemin. Aujourd'hui cela ne se remarque pas encore très fortement, mais pour celui qui connaît bien les choses, il est à remarquer que la physique y mène peu à peu. Et comme je l'ai déjà dit, les phénomènes cités aujourd'hui, Gœthe les comprendrait de façon qu'il les considérerait comme une confirmation de ses idées.../...

.../...On sera conduit toujours plus à abandonner de construire, disons, des figures de polarisation purement et simplement dans la lumière. Cette construction marchait admirablement bien avec l'ancienne théorie ondulatoire purement mécanique; mais elle n'est plus valable de la même manière dans les conditions actuelles. Le physicien sera conduit à ne plus traiter les phénomènes de polarisation comme une construction dans la lumière, mais il observera une interaction de la lumière avec la matière. Ainsi la constitution de la matière est dévoilée pour ainsi dire par ces phénomènes parmi d'autres, qui entrent en scène de façon qu'on les conçoit comme une émission d'ondes électromagnétiques. Il est plus intéressant aujourd'hui d'essayer de voir comment on peut sortir d'une manière de penser qui en vérité n'est fondée que sur le fait qu'on s'est tellement habitué à la conception mécanique de l'éther, qui est construit comme solide par les uns, comme liquide par d'autres... (lacune)... On s'est habitué à certaines représentations et on n'arrive pas à s'en débarrasser vraiment... La théorie ondulatoire ne suffit pas, il faut supposer encore autre chose... Dans cette situation, on doit bien remarquer: Gœthe était sur le chemin de chercher cette «autre chose»; toute cette théorie ondulatoire, qu'il a bien entendu connue de son vivant, ne l'a pas vraiment intéressé. Ce qui l'a intéressé, c'est ce que j'ai indiqué de façon tout à fait insuffisante, lorsque je ramenai la polarité dans la réalité concrète. On pénètre plus profondément dans ce que Gœthe voulait, lorsqu'on suit son traité des couleurs de chapitre en chapitre jusqu'au dernier, «l'effet physique-psychique de la couleur», où les couleurs disparaissent de la vue pour ainsi dire et les qualités psychiques-spirituelles, morales, apparaissent. Ces qualités on les éprouve au lieu du bleu et du rouge, lorsqu'on est transporté dans le royaume de l'âme. Et Gœthe dirait: en vérité on ne commence à connaître la nature de la couleur que lorsque la couleur disparaît et que quelque chose de tout autre apparaît.

Nous tenons ici quelque chose qui est le début des chemins vers la connaissance supérieure, qui sont décrits par la science spirituelle anthroposophique. Ces chemins mènent à abandonner réellement la séparation entre le sujet et l'objet, qui n'a plus de sens à un certain niveau de la connaissance. Ils mènent à la possibilité de l'union du sujet dans l'objet. Cela doit être observé. Une théorie de la connaissance qui maintient une séparation absolue entre le sujet et l'objet ne pourra jamais satisfaire'. Il faut considérer cette séparation entre sujet et objet en réalité comme une construction provisoire, comme je l'ai démontré dans mes écrits sur la théorie de la connaissance. La physique moderne, comme elle est définie disons par Blanc, vise à exclure complètement le subjectif et à présenter les phénomènes tels qu'ils se déroulent dans le champ objectif sans aucune référence à l'homme. Louis Blanc dit: la physique ne doit décrire que des choses du monde objectif, qui pourraient être aussi affirmées par un habitant de Mars, peut-être organisé tout différemment de l'homme. Et ceci est en effet tout à fait juste. Mais la question est celle-ci : est-ce que l'on ne peut pas trouver dans l'homme lui-même quelque chose qui correspond aux résultats de la physique obtenus purement d'après mesure, nombre et poids, trouver quelque chose de correspondant à cela dans l'homme, à un certain niveau de la conscience supérieure? La réponse à cette question est: oui, certainement. A ce niveau de conscience, nous passons à travers une région, nous faisons exactement l'expérience de cette région que le physicien moderne n'obtient que par une construction, une certaine construction à partir des phénomènes. Mais on découvre alors que le substantiel qui est à la base de cette région n'est plus du matériel, mais du spirituel. On acquiert même le droit d'utiliser les formules de la physique dans une certaine forme, seulement on y substitue une autre substance. Newton pensait qu'aux équations se substituait une sorte de matière pondérable, la théorie ondulatoire d'Huygens le nombre d'ondes; la nouvelle théorie les champs électromagnétiques.

Donc dans la succession des différentes théories, il règne quand même une certaine libéralité sur ce qui flotte en réalité dans toutes ces formules. Pour cette raison on ne devrait pas trop s'opposer à la nécessité pour la science spirituelle d'introduire l'esprit dans ces équations qui voltigent dans l'espace cosmique. Mais pour y introduire l'esprit et non ce que voulait Newton ou la physique toute moderne, il faut d'abord savoir ce qu'est l'esprit. Cela n'est pas accessible à une quelconque théorie, mais seulement à l'expérience supérieure.../...