Les traces de Gthe

L'uvre de Gœthe n'avait pas encore à cette époque été publiée intégralement. Schröer avait déjà fait paraître, dans la grande collection de la « Littérature Nationale allemande », les deux parties du. « Faust » annotées par lui. Il s'entremit pour qu'au jeune Steiner fût confié le soin d'y présenter les Œuvres Scientifiques. Cette publication allait révéler un aspect ignoré de la pensée gœthéenne. Des fragments inédits devaient y figurer, avec commentaires et introductions de Rudolf Steiner. On commençait, en effet, à secouer la poussière des papiers laissés par Gthe à ses enfants, à y faire des trouvailles. En mourant, le petit-fils du poète avait fait don de ce trésor à la Grande-Duchesse de Saxe-Weimar. Ainsi la famille régnante de Thuringe recueillait à juste titre les archives du grand poète. N'était-ce pas l'ancêtre Charles-Auguste qui avait su l'attirer à Weimar, en faire son ami personnel et Conseiller privé ? Il revenait à sa dynastie d'en gérer l'uvre posthume. La Grande-Duchesse Sophie, à qui cette mission échut, était une princesse hollandaise d'un caractère calme, sûr et plein de dignité. Elle considéra comme l'un de ses devoirs d'état, et le plus glorieux, d'installer princièrement les archives de Gthe dans un petit palais qu'elle fit construire à cette intention, d'éditer l'uvre intégrale et de convier à cette tâche les collaborateurs les plus avertis.

En août 1889, pour un premier contact, Rudolf Steiner passe ses vacances à Weimar. Il y vient, comme pour une fête, mettre ses pas dans ceux de Gthe. Aux Archives, qui sont encore au château ducal, l'attend la grande révélation. Jusque-là, il n'a travaillé que sur des fragments déjà publiés. Il va découvrir les notes inédites, la correspondance, les manuscrits dont le dépouillement vient de commencer. Ses vues vont-elles être confirmées ? Il confie à son ami :

« Les papiers scientifiques laissés par Gthe sont encore bien plus importants que je ne l'avais cru. Et ce qui pour moi est essentiel, c'est que toutes mes hypothèses sont largement justifiées. Tu le sais, dès le début de mes travaux sur les œuvres scientifiques de Gœthe, mes conclusions s' écartaient beaucoup de celles des spécialistes en ces questions. Eh bien, quand on publiera certains petits traités de Gœthe, essentiels mais encore inconnus, ce que j'ai soutenu à l'encontre de tant d'autres se trouvera pleinement confirmé. J'avais prédit, tu t'en souviens, l'existence d'un traité que' j'avais reconstruit à travers sa correspondance; c'est l'un des papiers les plus importants des manuscrits posthumes; je l'ai trouvé tout entier sous la forme que j' avais pressentie. Je suis donc reparti de Weimar dans la joie... »

Dans les débuts de son séjour à Weimar, les souvenirs du passé qu'on y trouve l'exaltent; il s'enchante de la petite ville de Cour, où depuis Gthe rien n'a changé. « On n'y vivait pas dans le présent, écrit-il, mais on se sentait transporté aux temps classiques de Weimar. » Il éprouve un sentiment extraordinaire à fouler ce sol, à suivre ces petites rues rêveuses qui ont vu Gœthe; le soir, reconduire Schiller à sa maison pour prolonger encore l'entretien, ou Eckermann rapportant chez lui le riche dépôt des propos recueillis. Le palais n'est pas loin de la maison de Gthe ; plus proche encore, la Résidence des duchesses douairières où se consacrait la réputation des poètes. L'atmosphère se recompose. Un souffle de musique et d'art enchante la petite ville. Autrefois, l'orgue de L'Église a été tenu par le grand Bach. Cette maison, à demi enfouie dans les arbres du parc grand-ducal, fut celle de Liszt ; dans son salon, la Cour allait se recueillir le dimanche matin, pour entendre une uvre nouvellement composée par l'éblouissant virtuose. Actuellement, la ville se passionne pour les débuts de Richard Strauss, car c'est au théâtre de Weimar que, pour la première fois, son uvre est révélée.

Tous les jours, pour aller aux Archives, Rudolf Steiner longe l'harmonieuse demeure de Charlotte de Stein, la grande amie de Gœthe ; il traverse le parc dessiné par le poète lui-même, le « pont de nature » en rondins jetés sur l' Ilm sinueuse et ombragée; il suit les allées agrémentées çà et là de « ruines » dans le goût romantique. Dans la ferveur ouatée de ces souvenirs, évolue tout un monde d'artistes attirés par la fameuse école de peinture, par le Conservatoire qu'a fondé Liszt pour les Kapellmeister. La renommée grandissante des Archives appelle de partout des littérateurs, des philosophes, des savants. Selon la plus pure tradition gthéenne, Weimar est alors un foyer non seulement allemand, mais européen, d'art et de pensée. Toute une nouvelle gamme de sentiments humains, artistiques, scientifiques, sociaux, enrichissent l'expérience de la vie chez Rudolf Steiner. Et le futur créateur de l' Anthroposophie noue ces liens entre vingt-neuf et trente-six ans, à la fin du siècle dernier, dans le cadre le mieux fait pour recueillir et ordonner toutes les oppositions, pour les harmoniser. La leçon de Gthe, omniprésent à Weimar, est une grande leçon d'humanisme. Le génie humain en fait toute la gloire; et ce n'est pas une gloire tapageuse. Tout y est à la mesure de l'homme. Nulle enflure, nulle recherche du colossal ; à l'encontre de l'allure trépidante qui emporte à ce temps le reste de l' Allemagne vers les créations wilhelmiennes, colossales et mécaniques, ici le génie d'un Gœthe, homme parfait, brille non pour s'imposer, dominer, contraindre, mais pour équilibrer.

Telle est l'ambiance dans laquelle Rudolf Steiner voit passer aux Archives tout ce que l'Europe de la fin du 19° siècle compte d'artistes et d'intellectuels en renom. La période weimarienne est celle qui va mettre au point les formes de pensée et d'expression qui seront les instruments de son action ; ils seront prêts pour la période de Berlin et l'ère des réalisations.

L'Idée-Mère

Comment se prouver â soi-même, et démontrer aux autres, que la force intuitive qui vit dans l'âme, ignorée de la conscience ordinaire, peut révéler l'essence spirituelle des choses, leur seule réalité en dernier ressort ?
L'intuition créatrice de Gthe répond à la question. Pour observer la nature, elle fait appel à autre chose qu'à l'expérience sensible. Elle y ajoute l'expérience suprasensible, l' Idée vivante conçue par l'esprit humain et dans laquelle est saisi l'archétype des phénomènes. La suprême acquisition étant ce que le regard de l'esprit ajoute au regard physique; l'archétype du phénomène résume en lui les phénomènes particuliers.

Comment y parvenir en prenant pour point de départ l'observation de la nature ?
Le poète dirige son regard d'artiste vers tout ce qui vit. II suit la métamorphose des organismes avec un sens aigu de leur constitution interne; il saisit leur ensemble, le lien impalpable qui en fait l'unité. Il s'est élevé jusqu'au point de vue de l'aigle. Son époque pratiquait encore ce que Rudolf Steiner se plaisait à appeler le point de vue de la puce : sautant d'une espèce à l'autre, on classifiait, sous-classifiait, compartimentait, isolant chaque espèce dans des embranchements hermétiques, sans s'intéresser au passage, à la continuité qui, dans l'évolution, amène par transition le caractère nouveau. Gthe observe les changements de forme, d'aspect, ces progressions « sensibles » qui trahissent l'action « suprasensible » de la vie ; c'est cette vie qu'il pressent et suit de son regard intérieur lors de son voyage en Italie. Il en a la révélation dans le Jardin botanique de Palerme. En face de la renoncule qu'il a devant lui, il s'élève en esprit à l'archétype, à l'idée d'une plante-mère. Elle est la forme originelle dont toutes les plantes ne seraient qu'un aspect fragmentaire, une réalisation sensible isolée. Le savant et l'artiste fusionnent en lui dans cette vue intérieure d'un plan organique complétant et expliquant le phénomène qui se manifeste sous un aspect fragmentaire.

Dans ce regard intuitif, aucune trace d'abstraction cérébrale, d'hypothèse ingénieuse. Ses amis se méprennent tout d'abord. L'historique dialogue de Gthe et de Schiller en fait foi :
« Votre plante-mère, lui objecte Schiller en secouant la tête, n'est au fond qu'une simple idée! Gthe riposte, assez fâché : « Très bien ; en ce cas je suis ravi d'avoir des idées que je vois avec mes yeux! »

Lorsque Steiner retrouve dans la correspondance une telle parole, elle éveille en lui une joie qui fait écho, à vingt ans de distance, à celle qu'il doit à sa découverte de la géométrie. Ainsi, Gthe a connu cette contemplation d'une image intérieure que n'a suggérée ni la pensée des hommes, ni la sensation externe! Et l'Olympien, au sommet de sa contemplation, a placé ce que « l'imagination créatrice » discerne et recompose, — l'idée-mère, qui seule fait l'unité de tout le fragmentaire. Ici, à cette conséquence ultime de l'intuition artistique, la plus audacieuse à l'égard de la connaissance de la nature, la ligne suivie par Rudolf Steiner rejoint celle de Gthe. C'est le temps où il écrit son « Credo » : « Le monde des Idées est la source et le principe de toute existence. En lui est l'harmonie infinie et le calme bienheureux.
« L'Être qui ne recevrait pas dans ce monde sa lumière serait sans vie, sans essence ; il n'aurait point de part à la vie universelle. Seul ce qui tire de l' Idée son existence a quelque réalité... »

L'idée est objet de vision : le poète la contemple. Lorsque Gthe, parlant de cette Idée-mère, ajoute hardiment : « C'est ensuite l'affaire de la nature de s'adapter à elle... », il confirme et justifie d'un coup ce monde idéal dont l'éclat éblouissant éteint les couleurs physiques. Sur cette extrême cime de l'intuition gœthéenne peut enfin atterrir la vision que Steiner porte en lui. « La forme sensible-suprasensible dont parle Gthe se place entre les impressions reçues des sens et la pure contemplation de l'esprit. »
L'école est souvent rude et la tâche malaisée. Dans la forêt touffue de l'uvre gthéenne, dense, multiforme, d'une richesse étourdissante, toutes les directions se croisent, toutes les découvertes, toutes les rencontres ; dans les multiples faits notés par Gthe, au jour le jour, au fil de la vie, il y a mille occasions de s'égarer. Au milieu d'incessantes métamorphoses, il faut saisir Protée, le maintenir, lui faire lâcher son secret et révéler ses intentions. Trouver le fil d' Ariane qui relie toutes les saillies de l'universel génie, voilà qui prend des années de labeur.

« Si je repense à cette lutte, je reconnais que je lui dois beaucoup. Certes, mes connaissances spirituelles ont mûri bien plus lentement que si je n'avais pas reçu du destin cette tâche gthéenne. J'aurais pu ne suivre que mes expériences spirituelles et les décrire telles qu'elles m'apparaissaient. J'aurais été plus vite absorbé dans le monde spirituel. Mais je n'aurais pas eu l'occasion, sous la pression d'une lutte constante, de plonger jusqu'au fond de moi-même (...) Pendant tout ce travail de commentaires, Gthe fut constamment présent à mon esprit, comme m'avertissant et me disant sans cesse : Qui avance trop vite sur le sentier spirituel peut bien arriver à une expérience partielle de l'esprit ; mais il n'a pas su retirer de la vie les richesses qu'elle contient ».

Les deux voies qui se rencontrent pour un choc stimulant, viennent de deux directions absolument contraires. Steiner, le visionnaire, doit se faire violence pour tourner son regard vers le monde extérieur, tandis que Gthe le sensoriel, Gthe le sensuel, cherche à mieux comprendre la sensation, à mieux en extraire toute l'essence, et c'est par là qu'il atteint l'idée. Gthe aime la nature au point de la humer, de l'aspirer tout entière en lui, de l'épouser si étroitement qu'elle s'achève dans sa propre pensée, y atteignant à la conscience. « L'artiste traduit les volontés secrètes de la nature qui, sans lui, seraient demeurées inconnues », a-t-il écrit dans une lettre d' Italie. Il est cet artiste créateur qui retrouve l'inspiration incarnée dans un calice de fleur, une veine de minerai. Sa jouissance est décuplée par l'idée. Sa sensation se propage du sensible au suprasensible, s'épanouissant dans la contemplation.

Steiner, lui, reçoit du monde de l'esprit tout le contenu de son âme. Dans le sensible, ce qu'il retrouve, c'est la signature de l'esprit. D'où cette phrase, étrange au premier abord, mais qui révèle si bien sa position : « Pour qui ne perçoit que par les sens, le monde est une illusion. » Seul, l'esprit le transforme en une réalité, lui donne vie, forme, signification. Gthe monte de la sensation à l'idée, et s'y arrête. Steiner, lui, descend de l'esprit pur jusqu'à l'idée-mère gthéenne, qui est bien, en effet, la clé des choses sensibles. Mais il connaît encore une autre vie qui est supérieure à l'idée, qui en est à la fois l'origine et la raison d'être, et dans laquelle l'âme vit la moitié divine de l'expérience humaine. Il faut le reconnaître : l'intuition de l'artiste n'est qu'à mi-chemin vers la pure vision de l'esprit. Elle n'est pas encore l'expérience de l'intellection spirituelle.

« Pendant mon séjour à Weimar, cette question s'est posée à moi toujours plus pressante : Comment édifier, sur les bases posées par Gœthe, une connaissance contemplative plus haute? Comment remonter avec la pensée depuis ce qu'il a vu jusqu'à une conception qui puisse aussi englober l'expérience spirituelle telle qu'elle s'est révélée à moi ? »

L'Olympien de Weimar satisfait le penseur, mais le voyant doit aller plus loin. Il n'a construit qu'une arche du pont qui fera passer des faits sensibles à ceux de l'esprit.
Si Steiner cède à l'appel de l'esprit, sans avoir acquis encore ses moyens d'expression, c'en est fait de sa mission; il reste un cas singulier, exceptionnel, un de ces visionnaires que l'inspiration transporte pour une seconde hors du réel et laisse retomber ensuite à leur pesanteur. Et rien n'a changé. La voie nouvelle n'est pas frayée. Entre les deux mondes de la vision et de la pensée, il faut forer une à une les parois et acquérir la maîtrise absolue des correspondances probantes. II faut souder sans un manque tous les maillons qui vont « de la science actuellement reconnue à l'expérience du spirituel ».

Plus qu'à quiconque, le chemin lui est rude. Son organisme est accordé à d'autres modes de perception qu'à ceux des sens physiques. La discipline des faits est pour lui la plus dure. Il s'applique à regarder, à observer, à voir les choses. Il a du mal. Il enregistre assez difficilement les impressions du dehors. A un âge où communément nos sens ont atteint leur plus grande acuité, où ils commencent même à s'émousser, il entreprend, lui, de les tourner méthodiquement vers le dehors, d'une manière toujours plus active, plus précise et affinée. Parmi les exercices qu'il indiquera plus tard à ses élèves, il placera « ... en premier lieu, la manière d'acquérir ses représentations... Chacune d'elles doit prendre de l'importance. Il faut y voir un message précis, une information touchant les choses du monde extérieur, et ne pas se contenter de représentations qui n'auraient pas ce caractère. Toute l'activité conceptuelle doit être dressée à être un reflet fidèle du monde extérieur et il faut bannir de l'âme les représentations inexactes. »

Il s'oblige à un contrôle sévère, il surveille quantité de petites imprécisions qui flottaient depuis l'enfance dans son orthographe ou son style. L'écriture elle-même prend un dessin précis. Il lutte, parfois péniblement, avec les impressions du dehors pour les rendre toujours plus véridiques. Ce travail lui arrache des gémissements, mais crée à son monde intérieur un contrepoids qui lui servira pour bander l'élan, diriger l'envol, lorsqu'il faudra soutenir en pleine conscience les grands chocs de l'investigation clairvoyante, l'afflux irrésistible des révélations qui, sans préparation suffisante, ravineraient son âme comme une avalanche. D'une volonté trempée, d'un sang-froid lucide, il pourra en recevoir l'éclair aveuglant et ne pas y laisser, comme Nietzsche, sa raison.

En face des faits physiques, il devra tout d'abord se contraindre ; quelle que soit son occupation, il s'est donné une discipline à laquelle il reste fidèle une fois pour toutes : « Mon souci constant était de tenir pleinement éveillée ma vie intérieure... » Cette méthode le conduira à pouvoir tout pénétrer, sonder, creuser jusqu'à la racine. Par là s'explique, en partie, le phénomène qui stupéfiera plus tard amis et adversaires : la compétence universelle de Rudolf Steiner, sa faculté de projeter des lueurs de génie dans tous les domaines spécialisés quels qu'ils soient : médecine, chimie, sociologie, techniques manuelles, artistiques, etc... La rigueur de pensée, cette ténacité ardente à maintenir sans cesse la conscience à l'état de veille, c'est ce qui fera de lui, plus tard, un maître indiscuté de la description des faits spirituels.