De la Théosophie à l'Anthroposophie

La profession de foi que fut cette « Théosophie » telle que Rudolf Steiner voulait qu'elle fut conçue, ne détruisit d'aucune façon les rapports qu'il avait avec les différents cercles berlinois au sein desquels il avait exercé son activité. Si certaines personnes entraient en rapport avec lui, avec une réserve accrue, il était cependant très souvent convié à faire des conférences et même des séries de conférences. Dans le cercle de « Ceux qui viennent » (« Die Kommenden »), il fit jusqu'en avril 1903, vingt-sept conférences sur le thème : « De Zarathoustra à Nietzsche — Histoire de l'évolution de l'humanité — Les conceptions du monde depuis les premières époques orientales, jusqu'à présent — ou l'Anthroposophie ». C'est là que, pour la première fois, il employa le mot qui, plus tard, résuma toutes les connaissances spirituelles qu'il enseigna : Anthroposophie.

Emmanuel Hermann Fichte, fils de Jean Fichte, avait déjà employé ce mot et décrit son contenu. Robert Zimmermann, le sévère et systématique théoricien de la beauté. le professeur de Rudolf Steiner à l'Université de Vienne, avait choisi le mot anthroposophie comme titre de son œuvre fondamentale sur l'esthétique. Mais il appartenait à Rudolf Steiner de donner à ce mot sa véritable signification. Cependant, Rudolf Steiner passa tout d'abord par la Société théosophique. Son chemin spirituel avait commencé dans le silence peu de temps auparavant. Après la parution du Magazine de Littérature et celle de son livre sur Nietzsche, il reçut une invitation à se rendre en septembre 1900 à la Bibliothèque théosophique du comte et de la comtesse Brockdorff, pour prendre la parole à deux des soirées hebdomadaires réservées aux conférences. Quelques semaines auparavant, le 25 août, Frédéric Nietzsche avait été délivré de ses souffrances. La première conférence lui fut dédiée; huit jours plus tard, il traita de « la révélation secrète de Gœthe». Ces deux conférences le firent pénétrer au cœur du cercle d'auditeurs qui, pour la plupart, étaient des théosophes. Rudolf Steiner avait trouvé un forum où, dans sa ligne personnelle, il pouvait construire les bases de son œuvre future. Pendant l'hiver 1900-1901, il fit vingt-sept conférences qui, finalement, aboutirent à l'impression du livre « La Mystique à l'aurore des temps nouveaux et son rapport avec la conception moderne du monde » (Édition française sous le titre : Mystique et esprit moderne. (Fischbacher, éd.) Au même endroit, devant les même auditeurs, pendant l'hiver 1901-1902, il fait vingt-cinq conférences qui furent éditées sous le titre « Le christianisme et les mystères de l'Antiquité ». Ces deux œuvres appartiennent aujourd'hui encore à ce que l'on peut appeler « l'introduction à l'anthroposophie », mais elles montrent également à quel point Rudolf Steiner s'appliqua à placer son étude à l'opposé de la théosophie orientale, et bien dans la ligne de la vie spirituelle de l' Europe en mettant en relief l'apport de l' Occident, savoir : le christianisme.

« Personne ne pouvait douter que ce que j'apportais à la Société théosophique faisait partie de mes expériences de recherche clairvoyante personnelle. Car je le disais à tous en toute occasion. Et lorsque, à Berlin, aux côtés d' Annie Besant, la section allemande de la Société théosophique fut fondée, et que je fus choisi comme secrétaire général, je dus quitter les réunions de fondation, parce que j'avais à faire des conférences devant un public non théosophe, auquel je parlais du devenir spirituel de l'humanité, sous le titre « Une anthroposophie ». Annie Besant elle-même, savait que ce que j'avais à dire sur le monde spirituel porterait ce titre. Lorsque j'allai à Londres pour assister à un Congrès théosophique, l'une des personnalités dirigeantes me dit que dans mon livre « Mystique et esprit moderne », la vraie théosophie était exprimée. Cela me fit plaisir. Je n'avais, en effet, donné que les résultats de ma vision spirituelle. Ces résultats furent admis par la Société théosophique. A partir de cet instant, il n'y avait plus de raison pour qu'à rna manière je n'apporte au public théosophique — qui était alors le seul à accepter la connaissance spirituelle cette connaissance elle-même. Je ne me soumis à aucun dogmatisme de secte. Je demeurai un homme qui expliquait ce qu'il croyait pouvoir expliquer d'après ce qu'il expérimentait lui-même du monde de l'esprit.
Un jour, lors d'une conférence, une auditrice se fit connaître. C'était Marie de Sivers. Le destin voulut qu'elle prit en main, peu de temps après le début de mes conférences, la direction de la section allemande de la Société théosophique ».

Dès le premier jour de cette activité, il exista une différence de principe entre la « théosophie » représentée par Helena Petrovna Blavatsky et Annie Besant, et les enseignements de Rudolf Steiner, tenant tant à la méthode qu'au contenu même de l'enseignement. Rudolf Steiner ne faisait rien valoir, absolument rien, de ce qui provenait de la seule tradition occulte et qui n'ait été redécouvert par sa propre recherche. Dans cette investigation, il ne laissa pas la place à la moindre inexactitude. Il exigea au contraire, la même sévère discipline que celle qui était de mise dans tous les autres domaines de la science occidentale. Pour se faire comprendre, Steiner se servit cependant, au cours des années postérieures à 1902, bien qu'avec retenue, de la terminologie théosophique orientale, tout en cherchant par la suite à la remplacer par les mots plus expressifs, plus représentatifs de la conscience moderne. La différence essentielle qui, en 1912-1913, conduisit à sa séparation définitive d'avec la Société théosophique indo-anglo-saxonne, était due à la position de Steiner par rapport au christianisme. Malgré son refus, parfois radical, des formes historiques et dogmatiques de l' Église (souvenons-nous des entretiens de Vienne avec le professeur. Père Guillaume Neumann, en 1886), il a, tout au long de sa vie, considéré Jésus-Christ et l'événement du Golgotha comme le centre du devenir de la Terre et de l'histoire de l'humanité. Cet aspect était totalement étranger à des théosophes comme Helena Petrovna Blavatsky, Annie Besant et H.S. Olscott. Ils voyaient, dans une synthèse générale de toutes les religions avec leurs vérités justifiées, un idéal suprême qu'ils espéraient atteindre par une tolérante compréhension. Le caractère unique de l'apparition sur Terre du Fils de Dieu, du Christ, en l'homme Jésus de Nazareth, ne signifiait rien pour eux et ils ne le reconnurent pas. Au contraire, Annie Besant proclama que le jeune Krishnamurti était le Christ réincarné.

« Depuis 1906, des manifestations se produisirent au sein de la Société, à la direction de laquelle je n'avais pas la moindre influence, qui rappelaient les aberrations du spiritisme, et m'obligèrent à insister toujours plus sur le fait que la section de cette Société, qui était sous ma direction, n'avait strictement rien à voir avec ces choses. Ces manifestations atteignirent leur point culminant, lorsqu'on prétendit qu'un jeune garçon hindou était la personnalité en laquelle le Christ était redescendu vivre sur Terre. Une société spéciale fut même créée au sein de la Société théosophique, pour répandre cette absurdité. Elle s'appela « L'Étoile d'Orient »... Il me fut absolument impossible, ainsi qu'à mes amis, d'accepter les membres de cette « Étoile d'Orient » dans la section allemande, comme ils le désiraient et comme Annie Besant surtout, en qualité de présidente de la Société théosophique, l'avait envisagé. Ce refus nous fit rejeter de la Société théosophique en 1913. Il était devenu nécessaire de fonder une Société anthroposophique indépendante

Nous voyons donc que la séparation d'avec la Société théosophique est provoquée par un certain événement. Mais en réalité, elle eut lieu dès le premier instant d'activité commune. Cependant, la véritable séparation intervint au moment « juste » : quand il fallut prendre parti pour ou contre le devenir de l'événement christique et sa signification unique pour l'humanité. D'autre part, il faut dire que Rudolf Steiner respectait au plus haut point la vérité contenue dans la sagesse originelle de l' Orient. Mais il était pénétré de l'idée que les trésors de la tradition asiatique n'ont pas le pouvoir, aujourd'hui, de vaincre une civilisation où l'esprit du matérialisme scientifique donne le ton, alors qu'une force épanouie en Occident peut y parvenir. La science moderne n'a pas le caractère d'une aberration de l'évolution de l'humanité, ainsi que l'enseigne actuellement le physicien atomiste Jordan, mais représente le chemin du calvaire pour l'intellect humain, qui doit trouver sa résurrection, vivre sa Pâque par la spiritualisation de la pensée. Pour atteindre ce but, ni la force ni la substance des œuvres principales d' Helena Petrovna Blavatsky : « Isis dévoilée » et « l' Enseignement secret » ne suffisent. Pour son époque, elle a déjà indiqué certaines choses, et les chercheurs de ce siècle matérialiste ont été attirés vers ses voies. Mais dans l'ensemble, la sagesse orientale présente un danger pour l' Européen, une tentation de ne pas poursuivre jusqu'au but final le chemin qui lui est dévolu. Que l'on songe à tous les systèmes de Yoga qui déferlent aujourd'hui sur l' Occident. Nous, « Occidentaux », nous avons les meilleures raisons de reconnaître et de priser les écrits sacrés de l ' Inde, d'une profondeur, d'une élévation indéniables, tels que la Bhagavad-Gîtâ, les Upanishads, le Vedanta et bien d'autres. Mais ces œuvres n'apportent pas davantage de solutions à nos problèmes que ne le font celles de Confucius, Lao Tseu, Ramakrishna, Sri Aurobindo ou Sarvepalli Radhakrishnan. A ce point de vue, il faut bien réaliser que le Mouvement Théosophique avait son centre principal à Adyar, près de Madras (Inde) et que ses sources d'enseignement étaient uniquement orientales.
Rudolf Steiner respectait l' Orient, mais n'en attendait pas la solution des problèmes de l' Occident.

« L' Oriental a, jadis, fait l'expérience en lui du monde, et aujourd'hui, dans sa vie spirituelle, il en perçoit l'écho. L' Occidental, lui, est au début de son expérience, donc sur la voie de se trouver dans le monde. Si l' Occidental voulait devenir Yogi, il faudrait qu'il développe un égoïsme raffiné, car la nature lui a déjà octroyé le sentiment personnel que l' Oriental ne possédait que comme en rêve. Si le Yogi avait voulu, comme l' Occidental, se chercher dans le monde, il aurait transformé sa connaissance de rêve en sommeil inconscient et se serait ainsi psychiquement enivré. L' Oriental parla du monde sensible comme d'une apparence, en laquelle vit à l'étroit l'esprit qu'il perçoit dans sa réalité pleine et entière en son âme. L' Occidental parle du monde des idées comme d'une apparence en laquelle vit comme une ombre ce qu'il perçoit dans sa réalité pleine et entière, par ses sens, dans la nature. Ce qui fut pour l' Oriental la Maya sensible, est pour l' Occidental réalité en soi. L'idéologie animique formulée par l' Occidental est pour l' Oriental vérité créatrice.
Si l' Oriental des temps modernes trouve en sa vérité spirituelle la force de donner à la Maya (le monde des sens) une existence réelle, et si l' Occidental trouve la vie en sa nature-vérité, et contemple l'esprit actif dans son idéologie - alors la compréhension complète naîtra entre l' Est et l' Ouest. L' Oriental n'a pas le sens de la « preuve » ou de la « démonstration ». Il contemple le contenu de ses vérités et par cette contemplation, les connaît. Ce que l'on sait, on ne le « prouve » pas. L' Occidental exige partout des preuves. Il lutte avec le contenu de ses vérités, pensant à partir du reflet extérieur et les expliquant par lui. Mais ce que l'on « explique », il faut le « prouver ».
Si l' Occidental délivre la vérité vivante de la nécessité d'une « démonstration », l' Oriental alors le comprendra. Si l' Oriental trouve, au bout du besoin de démonstration de l' Occidental, les rêves et ses vérités non démontrées, mais qu'il les considère pleinement et réellement éveillé, l' Occidental alors sera obligé de le saluer bien bas, comme membre participant au travail d'élaboration des progrès de l'humanité. Car l' Oriental pourra alors accomplir des choses qui seraient impossibles à l' Occidental ».

L'Anthroposophie

« Il sera difficile par la suite , de séparer le récit de ma vie, de l'histoire du mouvement anthroposophique ».Ce fut en effet le cas, durant les vingt années qui suivirent, c'est-à-dire de 1905 jusqu'à sa mort, en 1925. Sans relâche, actif spirituellement et physiquement, il élabore l'anthroposophie, science de l'esprit, impulsion pour l'art et les sciences sociales, et cherche à les ancrer dans les âmes et les groupements humains. Cette activité se développe selon quatre phases successives. L'une prépare la suivante, elles s'entrecoupent dans le temps, mais il est facile de les discerner :

1. Élaboration de l'anthroposophie (1902-1909).
2. L' art (1910-1916).
3. Les fondations (1917-1923).
4. De la semaine de Noël 1923 à sa mort (1924-1925).

« Dès la fondation de la Section allemande de la Société théosophique, il me parut nécessaire d'avoir un journal. C'est pourquoi, Marie de Sivers et moi, nous créâmes le journal mensuel Lucifer. Ce nom, à cette époque, n'avait naturellement aucun lien avec la puissance spirituelle que je décrivis plus tard sous le nom de Lucifer, le pôle opposé d' Ahriman. Le titre signifiait tout simplement " porteur de lumière" ».

Ce périodique, dont le nombre d'abonnés augmentait rapidement, fut étoffé par l'adjonction du journal viennois Gnosis. Le titre fut donc changé en Lucifer-Gnosis. Marie de Sivers était associée à ce travail :

« Tout cela a été possible parce que Marie de Sivers n'a pas seulement fait le sacrifice matériel de ses forces, mais a dirigé toute sa puissance de travail vers un seul but : l' Anthroposophie. Au début, nous ne pouvions travailler que dans les conditions les plus primitives. J'écrivais la plus importante partie de Lucifer, tandis que Marie de Sivers s'occupait de la correspondance. Lorsqu'un numéro était terminé, nous finissions nous-mêmes les emballages, les adresses, le collage des timbres et portions tous deux ensemble les numéros à la poste, dans une corbeille à linge ».

Lucifer-Gnosis devint florissant. Le nombre des abonnés s'accrut. C'est en 1908 qu'il parut. Le surcroît de travail, et surtout l'activité grandissante du conférencier, d'abord en Allemagne, puis dans toute l' Europe, firent qu'il devint impossible à Steiner d'assurer régulièrement et en temps voulu la rédaction de ce périodique. Et il arriva ce fait curieux, qu'un journal qui à chaque numéro recrutait de nouveaux abonnés, ne put plus paraître, parce que le rédacteur avait tout simplement trop de travail. Le centre de son activité demeura à Berlin. C'est là, 17 Motzstrasse, qu'il résida jusqu'après la Première Guerre mondiale. C'est de là qu'il entreprit ses innombrables voyages. A Berlin, il fonda les Éditions Philosophiques-Théosophiques (plus tard Philosophiques-Anthroposophiques). La direction des Éditions était entre les mains de Marie de Sivers. En 1918, la maison de Motzstrasse fut abandonnée pour Dornach. Dans Lucifer et dans Lucifer-Gnosis, comme dans les cycles de conférences, il expliquait pour la première fois, ce qui fut ensuite exposé dans les œuvres anthroposophiques.

Le premier ouvrage que Rudolf Steiner destina au grand public se rattache à Fichte. « Cet enseignement suppose un sens intérieur entièrement nouveau qui nous révèle un monde inexistant pour les hommes ordinaires. Pensons à un monde d'aveugles-nés, pour lesquels n'existent que les objets que leur toucher leur permet de connaître. Allez parmi eux et parlez-leur de couleurs et autres phénomènes qui n'existent que grâce à la lumière, et que l'on ne connaît que par la vue. Vous leur parlez de quelque chose qui, pour eux, équivaut au néant, et ce qui peut arriver de mieux, est qu'ils vous en fassent part. Vous prendrez conscience alors de votre faute et puisque vous n'avez pas le pouvoir de leur ouvrir les yeux, vous cesserez votre vain discours ».

Rudolf Steiner sent l'aveuglement spirituel de son époque et croit profondément à la possibilité de la « guérison de l'aveugle ». Il n'arrête pas son discours. Par tous les moyens, il cherche à « ouvrir les yeux » aux hommes de son époque. Sa Théosophie est son premier essai direct, non seulement par le discours, la conférence, ou l'aide personnelle, mais par le livre, d'éveiller chez l'homme moderne le pouvoir de voyance de son esprit. La première édition est « dédiée à l'esprit de Giordano Bruno » que l' Église condamna à mort en 1600 à cause de sa conception spirituelle du monde, trop « avancée » semblait-il pour son temps. Bien des pensées exprimées par Steiner dans son livre, sont déjà plus ou moins distinctes dans l'œuvre de Bruno, telle l'idée des vies répétées. La Théosophie contient une explication de l'homme et du monde d'après la clé de la triade. Corps, âme et esprit de l'homme sont formés à partir des trois règnes fondamentaux du monde. L'homme sain se conçoit comme une personnalité enfermée en elle-même. Cela ne l'empêche pas d'appartenir à trois formes d'existence :

1. Le corps, au monde des corps ou monde sensible.
2. L' âme au monde des âmes.
3. L' esprit au monde des esprits.

Pour « l'aveugle en esprit » seul est réel, seul compte le monde des sens. Il ressent le monde des âmes comme un monde d'ombres, et le monde des esprits lui paraît irréel. C'est pourquoi Rudolf Steiner décrit les trois domaines, chacun avec ses particularités et les activités différentes qui les caractérisent. On ne peut penser le corps de l'homme isolément, sans le monde physique qui l'entoure, de même l'âme subjective ne peut être pensée sans un monde animique objectif qui l'entoure, et l'esprit individuel sans un monde spirituel. Les trois mondes sont dans et autour de l'homme, différenciés et nuancés. Cette Théosophie est écrite comme Introduction à la connaissance du monde suprasensible et à la définition de l'homme. Sa composition permet un aperçu de son contenu :

— « L'essence de l'homme » .
— « La réincarnation de l'esprit et la destinée (réincarnation et karma) ».
— « Les trois mondes (le physique, l'animique et le spirituel) ».
— « Le chemin de la connaissance » .

« On ne peut lire ce livre à la façon dont on lit habituellement à notre époque. D'une certaine manière, chaque page, oui, même chaque phrase, doit être élaborée par le lecteur (extrait de la Préface). La description de certaines parties du monde suprasensible doit être faite dans ce livre. Celui qui n'a d'intérêt que pour le monde sensible, tiendra cette description pour une fantasmagorie. Celui, au contraire, qui cherche à sortir du monde des sens, comprendra bientôt que la vie gagne en valeur et en signification réelles grâce au regard jeté dans un autre monde ».

Le programme spirituel est résumé en ces phrases : La connaissance du monde et la définition de l'homme au sens steinerien sont associées. La connaissance du monde vue comme une activité de la curiosité intellectuelle est sans intérêt pour l'acquisition de la notion essentielle de la définition de l'homme. « Hypothèse » signifie, selon Steiner, qu'il n'est rien indiqué qui ne soit réalité vécue. Un « réalisme spirituel », c'est ainsi qu'on pourrait appeler le but de cette conception du monde :
«L'auteur de ce livre ne décrit rien dont il ne puisse fournir une preuve tirée de l'expérience, mais de celle que l'on peut faire dans ce domaine. C'est seulement dans ce sens de l'expérience personnelle que les descriptions sont faites ».

Qui a rencontré Steiner de son vivant a eu l'impression que la déclaration suivante était profondément et intimement justifiée : « Je ne parlerai jamais d'un phénomène spirituel que je ne le connaisse de la façon la plus directe, et par une expérience spirituelle. Ceci est mon étoile polaire (guide) et m'a aidé à dépasser et à me détourner de toutes les illusions ».
Le thème central du livre est le chapitre abordant « la réincarnation de l'esprit et la destinée » . En quelques pages, l'enseignement le plus ancien de l'humanité qui règne encore largement sur tout l' Orient, est exprimé selon les formes de la pensée occidentale, et sans faire appel au passé. Même Lessing qui, le premier du monde moderne, dans son ouvrage L' Éducation du genre humain, a posé le problème sous forme de question, n'est pas cité comme témoin. Rudolf Steiner dit son expérience personnelle, sans s'appuyer sur aucune autorité historique

« L'esprit de l'homme doit toujours et toujours se réincarner; cette loi veut qu'il transporte les fruits d'une vie précédente, dans la vie suivante. L'âme vit dans l'actualité. Mais cette vie dans le présent n'est pas indépendante de la vie précédente. L'esprit qui se réincarne ramène son destin de ses incarnations précédentes. Ce destin détermine la vie. Les impressions de l'âme, les désirs qu'elle aura, les joies, les peines qu'elle éprouvera, tout cela dépend de ce que furent les actions de l'esprit lors de ses précédentes incarnations... Le corps est soumis à la loi de l'hérédité, l'âme est soumise au destin qu'elle s'est forgée. Ce destin, qui est l' œuvre propre de l'homme, c'est le karma. Et l'esprit est éternel — la naissance et la mort règnent selon les lois du monde physique, du monde des corps; la vie de l'âme, déterminée par le destin, représente le lien entre les deux, pendant le cours d'une vie humaine ».

Tout au long de son action, Rudolf Steiner a donné, à l'appui de cet enseignement, une multitude d'exemples. Pendant la seule année 1924, la dernière où son état de santé lui permit de faire encore des conférences, il a plus de soixante fois tenu ses « considérations sur le karma ». Ces exposés contiennent souvent l'affirmation qu'il ne voulait pas baser les rapports entre les vies successives, sur des subtilités intellectuelles. C'est avec ironie et gravité tout ensemble, qu'il stigmatise les subtilités trop faciles sur les rapports entre les vies terrestres successives. Il n'accepta que les expériences spirituelles sérieuses pour la recherche de certains aspects de vies terrestres antérieures — et même ceux-là ne furent transposés d'une existence à l'autre qu'avec la plus grande circonspection. Mais il existe certaines lois fondamentales pour ces expériences :
« Celui qui ment beaucoup ou a un penchant, une tendance à la légèreté d'esprit, devient dans une vie suivante, étourdi et frivole, car ce que nous pensons, la façon dont nous pensons, donc tout ce qui est intérieur et caché dans notre être, formera notre comportement extérieur dans une prochaine incarnation ».

Au cours de sa vie, Rudolf Steiner donna beaucoup de ces exemples montrant que ce qui est germe dans une vie, deviendra nécessairement fruit dans la vie suivante. D'un amour altruiste naît la joie, et celle-ci se transforme dans la troisième incarnation, en penchant naturel d'un cœur ouvert; à l'opposé, de la haine et de l'antipathie, naît la souffrance qui, de son côté, crée une disposition naturelle à la folie et à une vie animique en sommeil dans la troisième incarnation. Dans ce sens, le karma est soumis à des nécessités d'airain. Mais, il est possible par l'éducation et l'éducation de soi-même, de régulariser, de soigner. De même qu'un fleuve a son lit naturel, que l'homme peut régulariser en prenant les mesures adéquates, ainsi, l'homme a la possibilité et la liberté de régulariser le torrent des nécessités de son destin. Cet enseignement relatif à la réincarnation et au karma, est en rapport avec la christologie, centre de l'anthroposophie. Rudolf Steiner est convaincu que cette idée peut donner un sens et un but à la vie de l' Occidental, donc à l'humanité.
« Une certaine époque a mûri suffisamment pour admettre la conception du monde de Copernic, de même notre époque est mûre pour apporter à la conscience humaine, l'enseignement de la réincarnation et du karma ».

On a retrouvé dans un carnet de notes de 1911, appartenant à Christian Morgenstern, élève de Rudolf Steiner, quelques phrases dont l'écho est le même :
« L'enseignement de la réincarnation (...) existe depuis fort longtemps mais a dû être, pendant un certain temps, abandonné. Toute la civilisation européenne revient à ce « laissé-pour-compte ». Ce livre a maintenant redonné l'enseignement antique. Il peut donc rentrer dans le cycle évolutif de l' Occident, et c'est un bienfait sans égal. Cet enseignement va à nouveau féconder l'humanité, l'éclairer, la délivrer. Deux mille ans après le Christ, le voici présenté d'une autre manière et avec un sens tout différent, acceptable pour la conscience moderne. »

Dans son livre Théosophie, Rudolf Steiner décrit pour la première fois, l'entité de l'homme et ses quatre membres, que nous aimerions résumer ici. Trois degrés conduisent de la nature à l'homme :

minéral
végétal
animal

Ces trois règnes naturels sont les trois aspects visibles des trois sphères d'existence auxquelles l'homme appartient. Pensons maintenant en même temps, et en les plaçant l'un à côté de l'autre, à :

un cristal de roche
une rose épanouie
un cerf effarouché

Laissons ces trois êtres naturels agir sur nous comme des phénomènes purs. Le cristal représente le monde minéral et, d'après sa substance, c'est un corps mort. II est constitué de parties qui existent « les unes à côté des autres » . Leur substance forme relation entre les éléments chimiques de la silice et de l'oxygène; elle est organisée selon les lois de la physique (hexagone à six arêtes). La rose représente le règne végétal, et possède également un corps spatial bien que de forme changeante. D'après son essence, c'est un être vivant dans le temps qui se développe selon un processus à phases « successives » : germe, tige, fleur, fruit. Le cerf appartient comme tout animal aux trois sphères. Comme le minéral, il possède un corps spatial, qui à la fin de sa vie est rejeté sous forme de cadavre. Comme la plante, il se développe dans le temps : embryon. faon, biche, et sa vie est limitée par la conception et la mort. En troisième lieu, il possède une faculté étrangère à la plante et au minéral : le désir, la sensation du plaisir et de la douleur, les instincts.

Chez l'homme, il existe un quatrième membre, c'est le Moi, qui peut agir en pensant, sentant, voulant. Étant donné que l'homme possède un corps qui, à la mort, devient cadavre, il appartient au monde minéral. Ce membre, R. Steiner l'appelle le « corps physique ». Étant un être vivant dans le temps, susceptible de croissance, de reproduction, de digestion, d'assimilation, il ressemble à la plante. Ce deuxième membre qui est ce qu' Aristote nomme « l'âme végétative », ce système de forces formatrices, organisatrices, est appelé « corps éthérique ». Comme être de convoitise, qui ressent plaisir et douleur, l'homme est apparenté à l'animal. Cette âme, plus « animale » au sens d' Aristote, est le « corps astral ». Le quatrième membre grâce auquel l'homme devient homme, dont la possession le distingue des autres règnes naturels et lui permet de se sentir un « esprit parmi les esprits », est le Moi.

On remarque que l'organisation de l'être de l'homme selon quatre membres ne contredit pas la trinité du corps, de l'âme et de l'esprit. C'est une différenciation du corps composé d'une partie prise au règne minéral terrestre et qui y retourne par la mort, et d'une partie vivante qui, selon son essence même, est non sensible, mais suprasensible, c'est-à-dire éthérique. L'expression corps astral est sans doute inhabituelle pour désigner l'âme, en tout cas, pour qui ignore les œuvres d'un Paracelse, ou d'un Jacob Boehme, etc. C'est pour tenir compte du rapport qui existe entre la vie animique humaine et animale et les influences astrales (la partie justifiée de l'astrologie) que Steiner a maintenu cette appellation qui vient de la « mystique ». Car un corps astral, c'est, stricto sensu, un corps soumis aux astres. Dans son livre Théosophie, Rudolf Steiner donne à ce sujet une description plus complète des aspects de l'âme humaine au sein du corps astral. II propose la gradation suivante :

— « Corps astral inférieur (lié aux désirs de nourriture et de reproduction) »
— « Âme de sensation ».
— « Âme d'entendement (ou de raison) ».
— « Âme de conscience ».

Le Moi humain, travaillant à purifier les membres inférieurs de sa nature les transforme, et trois nouveaux états ou degrés sont franchis, sur le chemin des membres supérieurs, qui conduisent au-delà du Moi et nous relient au divin. La dernière partie de Théosophie est intitulée « Chemin de la connaissance ». Ce chemin constitue un début, un point de départ sans la connaissance duquel tout le reste s'évapore en fumées... Lorsque l'on veut fonder sa propre conception du monde sur des perceptions spirituelles, il faut être certain que ces perceptions n'ont pas seulement un caractère subjectif. Il faut acquérir la faculté de différencier de la même manière les illusions, les hallucinations, les images fallacieuses de toutes sortes issues de la réalité, aussi bien que le ferait un homme qui ne croit qu'au monde des sens et n'a besoin que de lui, dans la sphère où se déroule son existence, pour rester sain d'esprit. Le savant qui veut arriver à avoir, dans son domaine, des expériences objectives, doit déjà s'y être préparé en se soumettant avec discipline aux méthodes de base, mais combien plus encore, un savant au sens ou R. Steiner l'entend, doit-il se plier à une discipline et pratiquer une méthode, pour acquérir l'objectivité spirituelle. Penchants aux illusions sur soi-même, autosuggestion, utopies et rêveries extatiques de toutes sortes doivent être tirées au clair et dominées. C'est pourquoi, dans toutes les véritables écoles « occultes » du passé, le sentier de la connaissance passait par la « purification », la « transfiguration » de l'âme humaine, avant qu'il puisse être question d'une « illumination » .

Immédiatement après la parution du livre Théosophie, Rudolf Steiner se tourna vers un autre thème important. Dans des essais, dont le premier parut en 1904, il publie le contenu du livre qui ne fut édité sous cette forme qu'en 1909 et porta le titre l 'Initiation.