La Médecine (1920-1924)

Peu de temps après la fondation de l'école Waldorf, Rudolf Steiner fut prié d'apporter son concours pour une amélioration et une extension de la thérapeutique. Cette demande fut motivée par la crise de la médecine, perceptible en tous lieux et sur tous les plans. C'est alors que les anthroposophes apprirent que Rudolf Steiner avait déjà fait un cycle de conférences à Prague. en 1911, sur la Physiologie occulte. Rudolf Steiner s'éleva avec force, dès le premier instant, contre le danger de dilettantisme qu'un intérêt grandissant pour les questions médicales pouvait faire naître chez les profanes. A de rares exceptions près, et pour des raisons sérieuses, il n'admit à ses cours, de 1920 à 1924, que des médecins et des étudiants en médecine. L'humanisme qu'il avait élaboré depuis près de vingt ans comme professeur d'anthroposophie en constitua la base.

Dans son livre « Les Énigmes de l'âme » (1917), il avait fait un exposé fondamental sur le rapport existant entre les fonctions de l'âme et les processus de la vie. Cet exposé trouva son application dans le domaine physiologique. Il y était dit que la dynamique de l'organisme humain en bonne santé doit être comprise par l'étude de l'activité commune des trois systèmes organiques plus ou moins « autonomes » :

1. — Le système neurosensoriel, principal agent des perceptions sensibles et des facultés de représentation.
2. — Le système métabolique (échanges nutrition-digestion-assimilation-excrétion...), la génération et le système des membres qui sont la base physiologique de la vie volontaire.
3. — Le système respiratoire-circulatoire (circulation sang-cœur-poumons), entre ces deux pôles qu'il équilibre, il est par ailleurs le porteur de la vie des sentiments.

L'accélération ou la décélération (le fonctionnement pléthorique ou le fonctionnement insuffisant) de l'un de ces systèmes provoque la maladie. On ne comprend pas le « corps humain », ses organes, et leur fonctionnement, si on ne le considère en même temps comme l'expression de l' homme suprasensible. Parler en général de l'âme et de l'esprit ne mène pas bien loin, mais il faut avoir une connaissance nuancée de la façon dont les différents organes et les systèmes organiques participent à la vie de l'âme et à celle de l'esprit. Ces aspects généraux furent expliqués à l'aide de nombreux exemples et d'indications concrètes. Rudolf Steiner donna aux médecins qui l'avaient sollicité, la possibilité d'établir un diagnostic anthroposophique des maladies et aussi des directives sur les méthodes thérapeutiques à utiliser. Après sa mort, parut son livre « Diagnostic et thérapeutique d'après les connaissances de la science spirituelle » (1925) qu'il avait écrit en collaboration avec la doctoresse Ita Wegman, première directrice de la section médicale au Gœtheanum et fondatrice de la clinique d' Arlesheim.

« Il ne s'agit pas de s'opposer aux méthodes scientifiques reconnues de la médecine actuelle. Nous admettons celle-ci dans ses principes et nous pensons que ce que nous avons donné ne peut être utilisé dans la pratique médicale que par des hommes possédant toutes les connaissances médicales et les diplômes reconnus. Nous ajoutons seulement à ce que l'on peut savoir aujourd'hui sur l'homme par les méthodes scientifiques, des connaissances plus vastes découvertes par d'autres méthodes et c'est pourquoi nous avons le devoir de travailler à partir de ce monde et de cette connaissance élargis, à un élargissement simultané de l'art de guérir ».

Les impulsions données par ce livre et les cours d'enseignement médical, se sont tellement développés que depuis quarante ans que Rudolf Steiner est mort, plus de mille médecins appliquent une « médecine anthroposophique » et un grand nombre de cliniques et de sanatoriums lui sont réservés. La clinique d' Arlesheim fut la « mère » de ce mouvement médical. Depuis quelques années, la section médicale du Gœtheanum s'est également transformée. Chaque année à Pâques, en Allemagne, un congrès médical se réunit à Combourg (Schwäbish Hall) où deux cents médecins se rencontrent. Pour les malades mentaux, le Dr Friedrich Huseman fonda une clinique spéciale, « Wiesneck », à Buchenbach, près de Fribourg-en-Brisgau. Les cours de médecine contenaient également de nombreuses indications sur une nouvelle fabrication et utilisation des remèdes. Il faut citer ici le nom du Dr Schmiedel, pharmacien, à qui nous devons la création, d'après ces données, des fabriques de médicaments à Arlesheim et à Schwäbish-Gmünd (Weleda), qui ont aujourd'hui un important réseau international. Pour des raisons semblables, le Dr Hauschka créa à Eckwâlden près de Stuttgart la firme « Wala » où sont fabriqués à partir des sucs végétaux des produits diététiques fortifiants.

Un programme d'études médicales spéciales est régulièrement poursuivi par les docteurs Kaelin et Leroi au sein de la « Société de recherche pour le cancer ». Le but de la société, c'est l'étude d'un remède indiqué par Rudolf Steiner contre le cancer et le perfectionnement des méthodes d'utilisation et d'application. Ce médicament porte le nom d' iscador. Il est fabriqué à partir de différentes sortes de gui (viscum album). La Société est dirigée par des médecins qui, comme tous les autres médecins, ont à lutter jour après jour, parmi leur clientèle, avec le cancer... » Rudolf Steiner n'a jamais été un « guérisseur ». Cependant, bien des malades doivent leur guérison à son action. Tous ceux qui le connurent pendant les dernières années de sa vie, étaient étonnés de la masse de connaissances détaillées qu'il possédait dans le domaine médical.

« Avant de faire des déclarations et d'émettre des affirmations sur ce qui concerne l'esprit, l'anthroposophie crée les méthodes qui le lui permettent ».

La Pédagogie Curative (1924)

L'augmentation du nombre des enfants psychopathes à notre époque est indéniable et constitue un fait extrêmement grave. Rudolf Steiner créa le mouvement de « pédagogie curative ». C'est à nouveau une impulsion extérieure qui lui en donna la possibilité. Trois jeunes étudiants qui soignaient les déficients mentaux demandèrent des conseils à Rudolf Steiner, qui les leur donna. Ils fondèrent par la suite, près de Iéna, le premier Institut de pédagogie curative, le « Lauenstein » (1924). Peu de temps après, des enfants « psychiquement malades » furent conduits, par le destin. à la clinique d' Arlesheim. De cette expérience naquit, toujours à Arlesheim, l'institut « Sonnenhof » dirigé par la doctoresse Ita Wegman. Qui aurait pu supposer alors, que de ces deux germes, et de façon aussi simple, un mouvement allait prendre naissance dont dépendent aujourd'hui plus de cent instituts qui soignent des milliers d'enfants?

L'idée fondamentale de ce travail exigeant le plus grand sacrifice personnel, naît directement et naturellement de l'anthroposophie. Le destin (karma) a conduit les âmes de ces enfants vers des corps maladifs et malformés. Des incarnations comme celles-là ne sont en aucun cas inutiles. Elles permettent des expériences et des épreuves élaborées par l'individualité éternelle de l'homme, pendant la vie post mortem; elles le font mûrir et lui apportent des forces neuves qu'il utilisera au cours d'une prochaine incarnation. C'est pourquoi il faut s'approcher de ces enfants malades avec un immense amour et une grande compréhension. En juin 1924, dans l'un de ses cours, Rudolf Steiner, s'adressant au groupe des premiers pédagogues soignants, qui avaient appris dans le détail tout ce qui concernait les maladies infantiles, mit en relief la volonté de sacrifice que nécessite la profession de pédagogue-soignant.

Qu'est-ce qui est surtout nécessaire à l'éducation de ces enfants? Pas une lourdeur de plomb, mais au contraire, un humour léger, un véritable humour, l'humour de la vie! Le travail de pédagogie curative, qui va de pair avec l'eurythmie curative, relève ainsi de la section médicale. Trente-sept ans plus tard, le Pr Jacob Lutz de l' Université de Zurich (1961), traitant de la pédagogie curative anthroposophique dans son cours sur la « psychiatrie infantile », écrivait :

« J'ai pu examiner, depuis des années, en relation avec le traitement des enfants profondément déficients et des enfants atteints de traumatisme du cerveau, ce qui était fait dans les homes dont l'activité est basée sur l' anthroposophie de Rudolf Steiner. L'aide que les enfants malades reçoivent là est si grande et le traitement produit des résultats si spectaculaires et si significatifs, que vous serez obligés, sous peu, de vous y référer. (...) Je dois à l'étude de l'humanisme, de la pédagogie curative de Rudolf Steiner, des idées décisives et fondamentales sur les problèmes posés par ces enfants... »