STUTTHOF

Stutthof est le plus éloigné
des camps de concentration nazis.


Construit dans la lointaine Prusse-Orientale, le KZ de Stutthof est à peu près inconnu en France. Destiné aux déportés Polonais, il a pourtant reçu des Français, peu nombreux, la dernière année. Avec lui commence la description des camps d'extermination massive, puisque plus des deux tiers de ses détenus ont été assassinés.

LE KZ DE STUTTHOF

Le camp

Le site a été choisi à dessein au niveau de la mer, dans une région particulièrement insalubre. La Baltique n'est qu'à 2 kilomètres. Le sol de tourbe est marécageux. Le paysage est plat, boisé de pins par places. Le climat est à la fois maritime et continental, c'est-à-dire que le froid, le vent glacial et la pluie règnent là pendant la plus grande partie de l'année. Dantzig (qui deviendra la ville polonaise de Gdansk après la défaite allemande) est à 36 kilomètres à l'ouest. Placé au nord de la route qui relie ce port à Königsberg, le KZ est bien desservi par les voies de communication. Une ligne de chemin de fer à voie étroite, le relie, par la station de Tiegenhof, à la ligne internationale à grande circulation.

Les nazis trouvent là d'autres avantages: l'éloignement de toute habitation civile assure la discrétion, et les évasions éventuelles seront difficiles puisque, pour atteindre Dantzig, il faut traverser la Vistule et la rivière Nogat étroitement gardées. D'après un document établi le 2 septembre 1942 par le contrôleur financier du camp de Stutthof, ce KZ aurait été créé dès août 1939, c'est-à-dire dès l'occupation de Dantzig par le Reich et avant le début de la guerre contre la Pologne (en même temps que sept autres camps d'internement " nécessaires pour incarcérer les éléments polonais suspects "). 1500 Polonais arrêtés à Dantzig par les nazis entreprennent, à l'automne 1939, la construction d'un camp modeste destiné à des Polonais non juifs mais antinazis. En fait, il reçoit rapidement quelques Allemands opposés au régime et, le 2 septembre 1939, un convoi de 250 prisonniers de guerre polonais. Au printemps 1941, le KZ ne contient, en dehors d'eux, qu'une cinquantaine de détenus allemands et juifs. Mais il va bientôt devoir s'agrandir pour être en mesure d'accueillir un flot continu de nouveaux déportés.

Il est bâti sur le même modèle que les autres KZ. Il forme un quadrilatère de 900 mètres de large sur 1 kilomètre de long. Bientôt sa superficie dépassera 120 hectares. En janvier 1945, il comprendra trois parties: l'ancien camp, le nouveau camp et un troisième camp dit " camp spécial ". Une ligne de chemin de fer à voie étroite dessert les différentes parties du KZ. L'album personnel de photographies de l'ancien commandant du camp, conservé, permet de suivre les phases de cette extension. Au début de 1945, l' " ancien camp " comprend une zone entourée de barbelés renfermant les Blocks en bois, le Revier et des ateliers pour maçons et charpentiers. À l'extérieur sont situés les bâtiments administratifs, le Bunker et le bureau du commandant. A l'est ont été construits un vaste crématoire à plusieurs fours et une chambre à gaz, ainsi que des garages et des entrepôts. Au nord sont cultivés des jardins et des potagers.

Le nouveau camp est situé au-delà de ces jardins. Beaucoup plus vaste, il est entièrement entouré de barbelés électrifiés. Il comporte 40 Blocks de même dimension: 10 pour les ateliers (pour, dans l'ordre d'importance, les selliers, les cordonniers, les tailleurs, les armuriers), 20 pour le logement des détenus, 10 pour les prisonnières juives (ces 10 Blocks sont entourés d'une nouvelle barrière de barbelés électrifiés, qui en font un camp dans le camp). Le camp spécial est, lui, complètement clos par un mur, surmonté également de barbelés électrifiés. Il comprend 3 Blocks, isolés entre eux, où sont logés des déportés.

Plus loin se trouvent des bâtiments administratifs, techniques et commerciaux, ainsi qu'une usine fabriquant des pièces détachées pour les avions Focke-Wulf. Un nouveau mur d'enceinte, entouré de barbelés électrifiés, entoure l'ensemble du KZ. Il est surmonté de place en place par des miradors dotés de mitrailleuses. À l'extérieur du KZ, des constructions plus récentes abritent les spécialistes et employés civils, ainsi que l'école de la police ukrainienne. La garnison est logée dans des baraquements situés à 1 kilomètre à l'ouest; elle compte plus de 500 SS.

L'administration

Un document du 20 février 1942 prouve que le KZ est bien un camp d'initiative SS, créé à l'occasion de la prise de Dantzig, dans les mêmes conditions que s'étaient créés les camps SA et SS lors de la prise du pouvoir. Pourtant Stutthof est déjà reconnu comme camp national dans la classification de Heydrich du 28 août 1940. C'est le 20 février 1942 que le Sonderlager de Stutthof est transformé en camp de concentration national. Il passe alors de la catégorie 2 à la catégorie 1 dans la classification de Heydrich. Son premier commandant est le SS Pauly (le futur commandant de Neuengamme), auquel succédera Paul Werner Hoppe. L'administration du camp de Stutthof est rigoureusement identique à celle des autres KZ. Elle est confiée aux SS.

Les déportés de Stutthof sont pour 90 % des politiques et pour 10 % seulement des criminels allemands de droit commun. Les juifs, traités différemment, constituent un groupe à part. Il existe encore à Stutthof un groupe de prisonniers allemands internés dans un but de " rééducation par le travail ", ainsi que des " prisonniers d'honneur " (Ehrenhäflinge) logés séparément et non astreints au travail, qui sont surtout des intellectuels lituaniens et lettons antinazis. La Commission générale d'enquête sur les crimes allemands en Pologne écrit dans son rapport: " L'instruction n'a pu établir avec précision la catégorie des prisonniers habitant le camp spécial et appelée " Haudegen " dans les actes du camp. En tout cas, les prisonniers de cette catégorie jouissaient d'un traitement de faveur, vivant dans des conditions presque normales en compagnie de leur famille. Les témoins supposent qu'il s'agissait d'un groupe d'officiers supérieurs allemands hostiles au régime hitlérien. "

LES DÉPORTÉS AU KZ DE STUTTHOF

La proportion des nationaux a évolué au fil des années.

Nationalités

Au début, le KZ reçoit essentiellement des Polonais. Ils viennent de la région de Dantzig. En 1944 arrivent d'importants convois de Varsovie (le premier, le 25 mai 1944, est composé de détenus extraits de la prison de Pawiak) et de Lublin. L'insurrection de Varsovie se traduit par l'arrivée de nouveaux convois de civils et de militaires, notamment de 3 000 hommes venant de Pruszkow (le 31 août 1944) et de 1 200 autres arrivant de la capitale polonaise (le 29 septembre 1944). En 1939 et en 1940, 250 prêtres polonais proviennent de la Poméranie. Particulièrement mal traités et soumis aux travaux les plus harassants, ils ne seront plus que 12 en 1944 quand ils seront dispensés de travail. Les Soviétiques constituent, après l'attaque allemande contre l'URSS, le groupe le plus important. Ils seront en grande partie exterminés, ainsi que les juifs qui affluent surtout en 1944.

Les détenus allemands sont essentiellement des droits communs, le nombre des antinazis étant insignifiant. Le pourcentage des Polonais, de 90 % au début jusqu'en 1942, ne cesse de décroître ensuite. Celui des Soviétiques dépassera bientôt 20 %. A partir de juillet 1944, ce seront les juifs qui représenteront la majorité absolue des déportés, avec environ 70 % de l'ensemble. Au moment de la libération du camp, les nationalités suivantes sont représentées par ordre d'importance numérique: Polonais, Soviétiques, Allemands, Juifs, Français, Hollandais, Belges, Tchèques, Lettons, Lituaniens, Danois, Norvégiens et Tziganes.

La vie quotidienne

La vie quotidienne à Stutthof est tout à fait semblable à celle que connaissent les déportés dans les autres KZ. A l'arrivée: les coups, le bain et la désinfection, la quarantaine (elle se déroule dans les Blocks 17, 18 et 19 du nouveau camp et dure de deux à quatre semaines). Vient ensuite l'affectation à un Block et à un kommando de travail. A Statthof, chaque Block comporte des lavabos et des toilettes. Mais les lits sont identiques à ceux des autres KZ: ils sont à trois étages et chaque étage doit abriter plusieurs personnes. Jusqu'à l'hiver 1944, les déportés garderont les mêmes vêtements en dépit de la pluie et du froid. L'horaire des kommandos de travail est un peu moins pénible que dans les autres camps, puisque le lever est à 5 heures en été et à 6 heures en hiver.
La nourriture est insuffisante. Le rapport de la Commission d'enquête donne des précisions:

« La qualité et la quantité des rations alimentaires variaient suivant les périodes. En 1940 par exemple on donnait pour le petit déjeuner 250 grammes de pain, 10 grammes de marmelade et du café sans sucre, pour le déjeuner on donnait 1 litre de soupe aqueuse et peu nutritive et pour le dîner moins de 250 grammes de pain, 25 grammes de marmelade et du café sans sucre. En 1942, depuis la mi-avril jusqu'au mois d'août, on ne donnait que 200 grammes de pain par jour et pour le dîner une soupe de raves, rien de plus. C'était alors une période de grande famine, marquée par une mortalité très élevée. Depuis l'été 1943, on attribuait des suppléments pour les internés effectuant des travaux particulièrement pénibles. En 1944 on distribuait le dimanche un peu plus de pain et deux fois par semaine quelques décigrammes de charcuterie ou de fromage. Il est évident que ces rations de famine ruinaient complètement les organismes peu résistants. »

L'hygiène est inexistante. L'eau est insuffisante. Une petite savonnette synthétique doit durer deux semaines. Le temps manque pour la toilette. La promiscuité est terrible. Tous les détenus sont couverts de poux, qui ont colonisé tous les Blocks.
Le docteur Paul Weil , affecté au Revier, précise les conditions faites aux malades à Stutthof:

« A l'infirmerie, presque tous les médecins sont polonais. Il font ce qu'ils peuvent avec très peu de médicaments, dans des salles non chauffées. Grande propreté, mais aucune hygiène; tout n'est qu'apparence et mise en scène. La nourriture est encore inférieure à celle du camp, car la plupart des kapos infirmiers prélèvent la part du lion sur le ravitaillement des malades. Ceux-ci sont obligés par eux à faire leur travail; ils se résignent à manger moins pour ne pas travailler et recevoir des coups. Les kapos infirmiers ne sont pas du métier mais des détenus de droit commun allemands. Ils font du zèle au détriment des malades: ils veulent garder leurs prérogatives et ne peuvent réussir qu'en alignant leurs méthodes sur celles des SS, qu'ils arrivent à dépasser en fait dans la cruauté. Les meurtres causés de propos délibéré par ces infirmiers sont extrêmement fréquents. L'infirmerie fait peur aux malades. Aussi sur 100 détenus dont la mort est due à des causes naturelles (à la faim, à la dysenterie, à la pneumonie, à la septicémie), 6 ou 7 seulement meurent chez nous, les autres préfèrent rester dans les Blocks sur leurs couches et travailler jusqu'au dernier souffle. Chaque matin, la visite attire une centaine de consultants. Ils arrivent portant à quatre sur une planche un mort de la nuit et restent des heures durant dans la neige devant la salle d'examens; beaucoup s'affaissent là; un plus grand nombre meurent dans la salle des douches. Les malades israélites n'ont pas droit à la visite; mais grâce à la ténacité et à l'autorité du professeur Finkelstein, de Kaunas, que nous retrouverons plus tard abattu sur la route, quelques-uns d'entre eux peuvent se faire faire un pansement, voire une incision, en hâte, à la sauvette. »

De temps en temps a lieu une " sélection ", qui permet de supprimer un certain nombre de malades. Le Revier, prévu pour 600 lits, a toujours reçu plus de 1 000 malades à la fois. Situé dans l'ancien camp, il est sous l'autorité d'un seul médecin SS. A Stutthof, les sévices n'ont rien à envier à ceux qui sont subis par les détenus dans les autres KZ. Le rapport de la Commission énumère brièvement les principales punitions.

« La sanction la plus sévère consistait à forcer le " délinquant " à se tenir longtemps dans la position de garde-à-vous. La flagellation au nerf de bœuf était infligée sur place dès le délit commis. Quelquefois elle fut ajournée jusqu'au jour férié le plus proche pour que puissent y assister le plus grand nombre possible de prisonniers. Le délinquant était placé sur un cheval de bois et, en présence d'un SS, on lui faisait subir le supplice de la flagellation auquel il était condamné. Après le supplice, le délinquant était tenu à en faire le rapport au SS, qui souvent ordonnait la répétition de la punition, estimant les coups trop faibles. La peine de mise aux arrêts consistait en l'incarcération du délinquant dans une cellule. En cas de délit grave, on l'enfermait dans un cachot noir ou on lui supprimait les vivres. Lorsque à l'appel du soir on constatait l'absence d'un prisonnier, tous ses camarades étaient retenus sur la place jusqu'à l'aboutissement des recherches. Tant que le fuyard n'était pas retrouvé, tout le monde devait rester debout sur la place d'appel, en toute saison et en tout temps. Très souvent, après toute une nuit de garde-à-vous, de nombreux prisonniers faibles ou âgés mouraient sur place. »

La brutalité était systématique et permanente. Le docteur Weil précise qu'à la suite d'autopsies

« bien des fois, nous avons trouvé des fractures du crâne provoquées par le moyen classique du camp de concentration: l'homme est maintenu debout contre une poutre, sa tête est projetée contre celle-ci, jusqu'au moment où il perd connaissance. La mort arrive alors irrémédiablement au bout de quelques heures par hémorragies intracrâniennes qui ne laissent aucune trace extérieure. »

Le travail

Les renseignements manquent sur le travail assigné aux détenus de ce camp lointain. Comme dans les autres KZ, les kommandos de travail, une cinquantaine, sont utilisés à l'intérieur et à l'extérieur du camp. Dans le camp et aux alentours sont signalés des kommandos d'électriciens, de menuisiers, de serruriers, de forgerons, de maçons, de jardiniers, etc. D'autres sont affectés à la construction et à l'entretien des enceintes du camp ou aux différentes installations (bureaux, dépôts, etc.). Pour le travail à l'extérieur du camp, le kommando le plus redouté est celui des forestiers (Waldkolonne) qui consiste à déraciner des arbres et à niveler le terrain pour de nouvelles constructions. Le kommando dit " de transport " se compose de cinq équipes de dix ouvriers qui traînent de lourds chariots sous le fouet des kapos. Le rapport de la Commission d'enquête écrit:

« Un médecin ayant travaillé dans le Waldkommando en qualité de simple ouvrier raconte que la mortalité atteignait chaque jour dans ce groupe 2 ou 3 % des effectifs. En hiver, les prisonniers travaillaient dans l'eau glacée sans pouvoir se sécher avant la fin du travail. De nombreux cas de congestion pulmonaire et d'autres maladies en étaient la conséquence. Plusieurs témoins internés au camp entre 1939 et 1943 déclarent que les surveillants obligeaient souvent les travailleurs à faire leur travail en courant et en portant un lourd tronc d'arbre. Les récalcitrants étaient battus. »

Le même rapport donne quelques indications sur les kommandos extérieurs.

« Le camp de concentration de Stutthof constituait le camp le plus important à cause de ses nombreuses succursales en Poméranie et en Prusse Orientale, dont voici les plus importantes: Lauenburg où une cinquantaine de prisonniers travaillaient à l'école des Führers subalternes SS, Reimantsfelde près d'Elbing (actuellement Elblag en Pologne) où plusieurs centaines de prisonniers étaient employés à la briqueterie Hoppehill; les chantiers navals Tryol à Gdansk employant également plusieurs centaines de prisonniers; les chantiers navals de Gdynia et ceux d'Elbing. Le sous-camp le plus éloigné du camp principal se trouvait à Pölitz, près de Szczecin, où les prisonniers travaillaient à l'essence synthétique. À Slipsk, les internés étaient employés aux chantiers des chemins de fer, à Königsberg à l'usine de wagons. À Pruszcz près de Gdansk et à Brusy près de Chojnice, il y avait également des succursales de Stutthof; à Torun les prisonniers étaient affectés aux établissements de AEG. Toute une série de succursales de moindre importance se trouvaient auprès des aérodromes militaires. Les succursales dépendaient administrativement du camp principal et tous les prisonniers figuraient sur le registre de Stutthof, abstraction faite d'un petit nombre de juifs et de Russes. »

Liste des kommandos

Bocion - Bromberg - Brusy - Chorabie - Cieszyny - Danzig Burggraben /Kokokszki - Danzigerwerf /Gdansk - Danzig Neufahrwasser - Dzimianen - Elbing - Elblag - Elblag (Schinau) - Gdynia - Gerdenau - Graudenz - Greendorf - Grodno - Gutowo - Gwisdyn - Heiligenbeil - Jessu - Kokoschken - Kolkau - Krzemieniewo - Lauenburg - Malken Mierzynek - Nawitz - Niskie - Obrzycko - Police/Szczecin - Prault - Pruszcz - Rosenberg /Brodnica - Scherokopas - Schiffenbeil - Serappen - Slipsk - Sophienwalde - Starorod - Torun.

L'EXTERMINATION

Si elle a été ici pratiquée massivement, les moyens sont ceux utilisés dans les autres KZ.

La famine

Elle est générale, mais le rapport de la Commission insiste sur le sort réservé aux juifs et plus particulièrement aux femmes juives.

« Elles étaient amenées au camp par milliers et on s'efforçait de les faire périr rapidement. Tous les témoins confirment que les juives étaient entassées à l'extrême, dans des conditions sanitaires horribles, qu'elles recevaient une nourriture encore pire que pour les autres prisonniers, qu'on les forçait à rester dehors des heures durant par un froid glacial et que par suite de ces traitements elles mouraient en masse. Devant un Block où logeaient des juives les plus épuisées physiquement, gisaient tous les matins une cinquantaine de cadavres. Et voici un autre fait révoltant: en automne 1944, les prisonniers se trouvant à l'hôpital pesaient en secret le cadavre d'une juive adulte et constataient que son poids ne dépassait pas 19 kilogrammes. Il est donc indubitable que les conditions de la vie et les mauvais traitements des prisonniers constituaient le principal moyen d'extermination. »

Les fusillades

Les exécutions par balles ont lieu dans le bâtiment du crématoire. Du Revier, le docteur Weil voit parfaitement ce qui se passe:

« Nous en avions beaucoup entendu parler à Dachau, écrit-il. Mais nous ne réalisons complètement l'horreur de ces tueries que lorsqu'un infirmier nous appela un jour qu'on entendait des détonations, pour nous montrer à quelques mètres devant le laboratoire l'exécution d'une colonne de femmes polonaises. À dater de ce jour, chaque midi un ordre arrivait de " faire le noir ", c'est-à-dire de baisser tous les stores des fenêtres qui donnaient sur le crématoire. Des femmes au nombre de quelques dizaines étaient groupées derrière un immense tas de sciure, puis, accompagnées du kapo du crématoire, pénétraient une à une dans la baraque. Par la fenêtre, nous apercevions la malheureuse qui entrait dans la chambre de mort; derrière la porte était un officier en blouse blanche et en gants de caoutchouc noir qui l'abattait avant qu'elle l'aperçût dans la pénombre. Bruit sourd de la tête sur le plancher; deux détenus saisissaient le corps et le balançaient dans la salle des fours. Tout ceci se passait au son de la musique d'un poste de radio qui n'arrivait pas à couvrir le bruit de la détonation. En vérité, ces femmes savaient parfaitement qu'elles allaient à la mort. On leur parlait d'un départ éventuel pour un bon kommando; mais tout le camp connaissait l'heure de ces exécutions, et pour notre part nous n'avons jamais su la cause du sourire qu'elles avaient presque toutes avant d'entrer dans la sinistre baraque. »

Le rapport de la Commission énumère un certain nombre de cas où des prisonniers de guerre soviétiques ont été fusillés.

La chambre à gaz

Le rapport de la Commission donne des indications sur ce procédé d'extermination:

« Le bâtiment de la chambre à gaz s'est conservé jusqu'au moment de l'instruction judiciaire et a pu être inspecté dans ses détails. C'était un bâtiment en brique. La chambre à gaz elle-même mesurait 8,5 x 3,5 X 3 mètres. Deux portes y étaient aménagées, se fermant hermétiquement aux verrous. À l'extérieur, il y avait un foyer relié à la chambre à gaz par un tuyau. Par ce tuyau on chauffait la chambre à gaz avant l'introduction des victimes. Le plancher de la chambre était cimenté, les murs crépis et dans le plafond était pratiquée une ouverture ronde de 15 centimètres de diamètre donnant accès à un tuyau par lequel était versée la substance gazogène. Juste au-dessous de l'ouverture du plafond, dans le plancher se trouvait une ouverture carrée de 30 centimètres sur 30, recouverte d'une planche en bois. Les témoins ont observé comment les SS vidaient dans l'ouverture du plafond des boîtes en fer-blanc contenant une substance granuleuse et jaune foncé . Au cours de l'inspection judiciaire, plusieurs boîtes de ce genre ont été retrouvées près du bâtiment de la chambre à gaz.
La chambre à gaz servait à l'extermination en masse de groupes ne dépassant pas 100 personnes. La mort survenait généralement au bout de trente minutes, mais il arrivait bien souvent (la chambre était habituellement rouverte après plus d'une demi-heure) que pendant le transport au four crématoire, plusieurs des victimes vivaient encore. Les exécutions dans la chambre à gaz, entreprises en été 1944, se poursuivaient sans arrêt jusqu'en décembre de la même année. Plusieurs témoins mentionnent l'existence d'un ou de deux wagons de marchandises (pour la voie étroite) transformés en chambres à gaz roulantes. »

Le docteur Weil confirme ce dernier point:

« Plusieurs fois, le dimanche en particulier, les femmes devaient partir pour des kommandos fictifs; elles étaient entassées dans des wagons à cloisons hermétiques; puis un SS jetait une bombe à gaz asphyxiant au milieu d'elles. Le soir, c'était le tour des hommes. On les parquait dans un bâtiment et, un à un, on les voyait se diriger en courant vers le lieu où ils allaient être abattus. »

Les gazages seront interrompus en novembre 1944 par ordre d'Himmler.

Les pendaisons

Alors que les autres massacres sont le plus souvent dissimulés aux déportés, les pendaisons constituent des punitions officielles comme l'indique le docteur Weil:

« La plupart du temps il s'agissait d'évadés et de détenus politiques condamnés par un tribunal " régulier ", devant lequel ils n'avaient jamais comparu. C'était une véritable cérémonie, qui se produisait plusieurs fois par semaine. En présence de tous les détenus réunis et de l'état-major SS du camp, l'homme qu'on amenait était pendu. Lorsqu'il y en avait plus d'une dizaine, ils recevaient à genoux devant le crématoire, l'un après l'autre, une balle dans la nuque. Le médecin SS du camp venait contrôler la mort. Et, dans un garde-à-vous impeccable, en rendait compte au commandant du camp. Il était assez fréquent au cours des pendaisons que la corde cassât. Un jour, elle céda trois fois, sans aucun mal pour le condamné; il fut achevé d'un coup de feu dans la nuque. »

Les piqûres

Le docteur Weil a assisté à ces assassinats.

« Le médecin SS passe chaque semaine dans les " stations ", choisit les plus maigres et les envoie, ainsi que ceux dont les résultats de laboratoire sont positifs, dans une station spéciale, attenante à la salle de dissection. Chacun d'eux viendra s'allonger sur une table pour recevoir d'un sous-officier SS, toujours ivre, la piqûre intracardiaque de formol et d'acide phénique à saturation qui le tuera sur le coup. Un de nos camarades lettons nous fait remarquer que cette méthode est encore relativement humaine; car auparavant, la même injection était pratiquée par une piqûre intraveineuse, de sorte que le moribond devait encore aller se jeter de lui-même sur le tas des morts. Les femmes étaient obligées de se rendre, elles, au crématoire. Rien n'effacera la vision de ces pauvres loques, au corps flottant dans leurs rayés maculés, attendant un après-midi entier, à la porte de la salle de mort leur tour de recevoir la piqûre. Nous la voyions pratiquer par la fenêtre de la maisonnette. Elles attendaient couchées sur le gazon. Le kapo avait donné à chacune d'elles une cigarette et elles allaient l'une après l'autre, sans soutien, d'elles-mêmes, recevoir la mort. »

Il est difficile d'évaluer le nombre des victimes. En 1944, les juifs affluent. Ils sont alors plus nombreux que l'ensemble des autres prisonniers. Mais ils sont exterminés massivement. Le rapport de la Commission estime que plus de la moitié des victimes du KZ de Stutthof ont été des juifs. Au mois de décembre 1944, le camp était particulièrement peuplé: pour les 50 000 personnes, plus de 4 000 périrent pendant ce seul mois. C'est avec des victimes de ce KZ expédiées à l'Institut d'anatomie de Dantzig que le docteur SS Spanner fait des expériences sur la fabrication de savon à base de graisse humaine. À l'audience du 14 février 1946 du procès de Nuremberg a été produite la formule du professeur Spanner: " 5 kilos de graisse humaine, 10 litres d'eau, 50 à 100 grammes de soude caustique. On fait bouillir pendant deux ou trois heures. On refroidit et on récolte le savon à la surface. On peut recommencer une seconde fois pour améliorer. "

Les dernières semaines sont encore rendues plus terribles par l'apparition du typhus, comme le relate le docteur Weil.

« Ce fut une épouvantable hécatombe. Le camp perdit quotidiennement au cours des dernières semaines 2,5 % de ses effectifs. Bien qu'il n'y eût plus de meurtres systématiques, les fours crématoires se révélèrent insuffisants pour absorber l'énorme monceau de morts qu'on y apportait tous les jours. Les autorités du camp firent faire d'immenses bûchers dans la forêt. Aucun malade atteint du typhus n'était reçu à l'infirmerie. Les premiers temps, l'état-major du camp se contenta d'établir des ceintures de barbelés autour des Blocks contaminés. Chez les femmes juives, la typhoïde s'ajouta au typhus. Un Block, le trop fameux Block 30, fut réservé aux moribondes. On y entassa les malades sur la terre, sans literie, et chaque matin des volontaires venaient ramasser une moyenne de 200 mortes. Tous ceux qui visitèrent ce lieu affirmèrent qu'il n'exista jamais quelque chose d'équivalent en horreur à cette baraque où les femmes étaient couchées sur des déjections d'une vingtaine de centimètres de hauteur. »

Le 25 janvier 1945, l'évacuation est décidée car l'armée Rouge approche. A pied, dans la neige, sans nourriture, dans les conditions effroyables déjà décrites, les " colonnes de la mort " se dirigent vers la Poméranie. Lorsque les soldats soviétiques arrivent dans le camp, ils ne trouvent plus que 385 moribonds.

Conclusion

L'effectif du KZ de Stutthof est passé de 37 000 déportés en février 1944 à 77 000 en août. Il n'est plus que de 50 000 en décembre 1944 en raison des massacres et du typhus. Le nombre total des détenus a été de 120 000 environ. Le nombre des morts a été évalué à 85 000. Comme Auschwitz, le prochain camp de concentration qui sera étudié, le KZ de Stutthof a donc bien été à la fois consacré à la production et plus encore à l'extermination.

Si l'on met à part les 150 Waffen SS français internés au camp en juin 1944 pour des raisons inconnues (peut-être pour désertion) et dont aucune trace n'a subsisté, les renseignements manquent sur les Français déportés à Stutthof. " Peu de Français ont été envoyés à Stutthof, écrit O. Wormser-Migot, tout au moins jusqu'à l'évacuation d'Auschwitz en janvier 1945, et à l'exception de quelques prisonniers évadés, de STO condamnés pour sabotage et de deux ou trois Alsaciens arrêtés en novembre 1941 et juin 1942, lors des rafles de l'université de Strasbourg à Clermont-Ferrand " (dont le docteur Paul Weil).