MAÏDANEK

Comme Auschwitz, Maïdanek est un camp mixte:
vaste KZ à l'origine, il devient rapidement
un camp d'extermination (Vernichtungslager).

 

Le camp de Maïdanek est situé près de Lublin. Il a conservé le statut de camp de prisonniers de guerre jusqu'en mai 1942, bien que des massacres y aient eu lieu en grand nombre. À cette date, les SS lui donnent le nom officiel de " KZ de Lublin ". Depuis sa création, les habitants de la région l'appellent " camp de Maïdanek ", du nom du village le plus proche. C'est ainsi qu'il est communément désigné aujourd'hui.
Le document sur lequel s'appuie cette étude est le rapport de la Commission extraordinaire polono-soviétique chargée de l'enquête sur les crimes commis par les Allemands dans le camp d'extermination de Maïdanek, à Lublin: il figure in extenso dans le livre Forfaits hitlériens publié en 1945.

UN CAMP GÉANT

Maïdanek est construit à 2 kilomètres au sud de Lublin, dans le Gouvernement général, dans l'Hinterland séparant la Vistule à l'ouest et le Bug à l'est. Au nord-est a été édifié le camp d'extermination de Sobibor et au sud-est celui de Belzec. Fin 1940, les SS choisissent le site et décident d'implanter le futur camp dans un immense terrain vague, à droite de la chaussée de Chelm. Le plan initial, inspiré de celui du KZ de Dachau, mais beaucoup plus ambitieux, prévoyait en effet la construction d'un camp géant comportant plus de cinq cents Blocks. C'est à cette construction que vont être employés des dizaines de milliers de déportés, dans les conditions inhumaines de l'extermination par le travail.
Constantin Simonov évoque cette construction :

« La construction commença pendant l'hiver de 1941. D'abord y furent employés un certain nombre d'ingénieurs et d'ouvriers polonais auxquels bientôt furent adjoints comme main-d'œuvre principale des Polonais et des juifs faits prisonniers pendant la guerre germano-polonaise de 1939. Vers la fin du mois d'août 1941, un premier millier de prisonniers de guerre et de civils russes furent incarcérés au camp en construction comme main-d'œuvre. À cette époque, la construction d'un premier camp où s'élevaient dix baraques était à moitié achevée. Les travaux avaient duré pendant tout l'automne de 1941 et l'hiver de 1942.
Le nombre de gens qui travaillaient à cette construction augmentait de jour en jour. Bientôt, les prisonniers russes furent suivis de groupes importants de détenus politiques, tchèques et polonais, ainsi que de transférés des autres camps et incarcérés pour la majorité depuis 1933. Deux premiers milliers transférés du ghetto de Lublin arrivèrent au camp pendant l'automne de 1941. En décembre de la même année, 700 Polonais y furent transférés du château de Lublin. Puis furent amenés 400 paysans polonais qui n'avaient pas payé à temps leurs impôts à l'État allemand. En avril 1942, des convois de 12 000 détenus, juifs et détenus politiques, arrivèrent de la Slovaquie. Durant tout le mois de mai, des convois de prisonniers affluèrent sans cesse de Bohême, d'Autriche, d'Allemagne.
La construction du camp fut menée à toute allure et les bâtiments 1, 2, 3 et 4 étaient achevés en mai; ils devaient contenir 40 000 personnes environ.
On peut considérer mai 1942 comme le point final de la première étape de l'histoire du camp. Ce fut une période de travaux fébriles, de course à l'agrandissement du volume des locaux. Quand les baraques destinées aux 40 000 prisonniers furent achevées, que les principaux locaux et annexes furent construits, quand tout fut clôturé par une double rangée de barbelés pour la plupart électrifiés, la Gestapo jugea le camp prêt à entrer en service. Il continuait à s'agrandir, mais le rythme des travaux de construction avait changé. Dès le mois de mai 1942, la construction du camp se poursuivait peu à peu, sans hâte, avec toutes sortes de perfectionnements. »

À cette date, le camp de Maïdanek couvre une superficie de 273 hectares. Il comporte 6 sections séparées par des barbelés, renfermant chacune 24 Blocks d'habitation, soit 144 baraques, chacune d'elles pouvant loger plus de 300 détenus, sans compter les dépendances, entrepôts, ateliers, bâtiments administratifs, etc. " C'est une grande ville, écrit C. Simonov, avec des centaines de toits gris et bas, en rangées régulières séparées par des barbelés. "
Le camp est, en effet, solidement entouré de barbelés.

« La clôture du camp consistait en deux rangées de poteaux de 4 mètres de haut garnis de barbelés ; la partie supérieure de ce mur était recourbée, formant auvent. Les deux rangées de poteaux étaient séparées par un espace de 2 mètres, et traversées en diagonale du haut de l'une au bas de l'autre par une rangée de barbelés. Cette troisième rangée reposait sur des isolateurs et était électrifiée. Un courant mortel la traversait et rendait toute évasion impossible. »

À intervalles réguliers, des miradors armés de mitrailleuses assurent une veille permanente. La garnison est composée de SS et d'auxiliaires de la Kampfpolizei. 200 chiens-loups renforcent la surveillance. Pendant l'été 1943, Himmler vient inspecter le camp de Maïdanek.

LE CALVAIRE DES DÉPORTÉS

Les nationalités

Comme l'a souligné C. Simonov, Maïdanek accueille dans un premier temps, d'octobre 1941 à avril 1942, des détenus de toutes origines: prisonniers de guerre polonais et soviétiques, civils et " politiques " polonais et russes, et un nombre important de juifs. Dans un deuxième temps, à partir de mai 1942, les arrivées se font de plus en plus considérables.

« En avril et en mai 1942 d'importants groupes de juifs venant des ghettos de Lublin et de ses environs furent écroués au camp. Pendant l'été, 18 000 personnes arrivèrent encore de Bohême et de Slovaquie. En juillet 1942, un premier convoi de Polonais accusés d'activité de partisans arriva à son tour. Ce premier groupe, à lui seul, comptait 1 500 personnes. Le même mois, un fort groupe de détenus politiques arriva d'Allemagne. En décembre 1942, plusieurs milliers de juifs et de Grecs arrivèrent d'Auschwitz. Le 17 janvier 1943, 1 500 Polonais et 400 Polonaises furent amenés de Varsovie. Le 2 février, il arriva 950 Polonais de Lvov et le 4 février 4 000 Polonais et Ukrainiens de Talomy et de Tamopol. En mai 1943, il arriva 60 000 juifs du ghetto de Varsovie. Pendant tout l'été et tout l'automne de 1943, avec des intervalles de quelques jours, des convois affluèrent des principaux camps d'Allemagne: Dachau, Flossenbürg, Neuengamme, Gross-Rosen, Buchenwald. Aucun groupe ne comptait moins de 1 000 personnes. »

C. Simonov met l'accent sur le fait que Maïdanek reçoit des détenus provenant de toute l'Europe occupée par la Wehrmacht.

« La majorité des victimes était constituée par des Polonais: otages, partisans véritables ou imaginaires, parents de partisans et un nombre énorme de paysans surtout expulsés des régions qu'allait coloniser l'Allemagne. Puis viennent les Russes et les Ukrainiens dont le nombre est immense. Le nombre des juifs n'est pas moindre, amenés au camp de tous les pays d'Europe. Suivent les chiffres énormes aussi - chacun dépassant plusieurs milliers - des Français, des Italiens, des Hollandais, des Grecs. Un peu moindres, mais toujours considérables, sont les chiffres concernant les Belges, les Serbes, les Croates, les Hongrois, les Espagnols républicains capturés en France. En outre, des individus des nationalités les plus diverses - Norvégiens, Suisses, Turcs et même Chinois. »

L'extermination par le travail

Des sélections sont pratiquées à l'arrivée des convois selon le principe habituel, c'est-à-dire que les personnes incapables de travailler sont mises à mort rapidement ou immédiatement. Le rapport de la Commission indique, brièvement, l'horaire de ceux qui sont astreints au travail: la journée de travail commençait à 4 heures du matin. Les Allemands faisaient irruption dans les baraques et chassaient les détenus de leur couchette à coups de fouet, tous devaient être présents à l'appel, malades ou non: ceux qui étaient morts pendant la nuit étaient portés dehors par leurs voisins. L'appel durait deux heures et s'accompagnait de coups et d'humiliations pour les prisonniers. Si l'un de ces derniers s'évanouissait et ne répondait pas à l'appel, il était porté sur la liste des morts et achevé à coups de bâton. À 6 heures du matin, on conduisait les prisonniers au travail. Il s'y ajoutait de graves châtiments corporels, des outrages et des meurtres. Des escouades de prisonniers qui rentraient à 11 heures pour le soi-disant dîner ramenaient ceux qui avaient été battus ou estropiés et les corps des tués. À l'appel du soir, le SS de service lisait la liste des prisonniers qui avaient mal travaillé et ceux-ci étaient fouettés, battus ou fustigés sur un banc spécial. Le minimum de coups était 25. Des gens furent souvent fustigés à mort. Un professeur suppléant de l'université de Varsovie, Zelent, qui avait été détenu dans le camp, déclara: " Je connaissais un avocat nommé Nozek, de Radom, qui reçut 100 coups; il mourut trois jours après. "
La nourriture est insuffisante.

« La ration journalière était composée par du café de navets brûlés, une fois par jour; de la soupe à l'herbe, deux fois par jour; et par 180 à 270 grammes de pain, fait d'une mixture comprenant 50 % de sciure de bois ou de farine de châtaigne. Cela avait pour résultat un épuisement total des prisonniers, la propagation générale de la tuberculose et d'autres maladies et des décès en masse. »

Les sévices

Le premier est le jeûne infligé à ces déportés chroniquement sous-alimentés. " La moindre infraction entraînait pour les prisonniers la privation pendant plusieurs jours de leur maigre pitance, ce qui, en fait, revenait à les faire mourir de faim ", poursuit le rapport de la Commission. Un ancien détenu du camp, le Tchèque Tomasek, déclara à la Commission:

« On mourait toujours de faim. Il régnait un état d'épuisement général qui provoquait la mort de beaucoup de personnes. Les prisonniers mangeaient des charognes, des chats, des chiens. La plupart des malheureux semblaient être des squelettes couverts de peau, ou encore étaient anormalement obèses par suite d'œdèmes et de gonflements provoqués par la faim. »

Le prisonnier de guerre Reznik, polonais, déclara:

« On ne donnait presque aucune nourriture aux prisonniers de guerre. Ils atteignaient un état d'extrême épuisement, étaient gonflés et même incapables de parler. Presque tous succombaient. »

Le rapport de la Commission donne une autre précision:

« La méthode préférée des SS était de suspendre des prisonniers par leurs mains attachées au dos. Corentin Ledu, un Français qui subit cette peine, déclara qu'un prisonnier suspendu ainsi perdait vite connaissance; on le dépendait alors, pour le rependre dès qu'il revenait à lui. Cette opération était répétée plusieurs fois. »

C. Simonov rapporte que ces sévices se terminaient souvent par la mort des déportés.

« Parfois, pour les faire mourir plus vite, les gens épuisés étaient exposés au froid pendant de longues heures. À cela, il reste à ajouter ce qu'on dénommait les exercices gymnastiques du soir. Après l'appel du soir, les prisonniers généralement las, exténués au dernier point par une pénible journée de travail, étaient astreints à courir pendant une heure et demie dans la boue jusqu'aux genoux, en hiver dans la neige, en été pendant la grande chaleur, autour du Block qui avait bien plus d'1 kilomètre de circonférence. Le matin, on ramassait les cadavres gisant tout le long de la clôture du Block. »

Il évoque ensuite les " amusements " des SS.

« Le premier amusement consistait en particulier en ceci: un SS prenait à partie quelque détenu, lui signifiait qu'il avait enfreint quelque règlement du camp et méritait d'être fusillé. Le détenu était poussé au mur et le SS lui posait son parabellum au front. Attendant le coup de feu, la victime quatre-vingt-dix neuf fois sur cent fermait les yeux. Alors le SS tirait en l'air, tandis qu'un autre lui assénait un grand coup d'une planche sur le crâne. Le prisonnier s'écroulait sans connaissance. Quand il revenait à lui et rouvrait les yeux, les SS disaient en s'esclaffant: " Tu vois, tu es dans l'autre monde. Tu vois, dans l'autre monde, il y a aussi des Allemands. " Comme le prisonnier était ordinairement tout ensanglanté, il était considéré comme condamné à mort et les SS le fusillaient.
L'amusement numéro 2 avait pour scène un bassin qui se trouvait dans une des baraques du camp. Le détenu déclaré coupable était déshabillé et jeté dans ce bassin. Il tentait de remonter à la surface et de sortir de l'eau. Les SS qui se pressaient autour du bassin le repoussaient à coups de botte. S'il parvenait à éviter les coups, il obtenait le droit de sortir de l'eau. Mais à une seule condition: il devait s'habiller complètement en trois secondes. Les SS le surveillaient, montre en main. Personne, naturellement, ne pouvait s'habiller en trois secondes. Alors la victime était de nouveau jetée à l'eau et martyrisée jusqu'à ce qu'elle se noie.
L'amusement numéro 3 entraînait inévitablement la mort de celui aux dépens duquel on s'y livrait. Avant de le tuer, on l'amenait devant une essoreuse luisante de blancheur et on l'obligeait à glisser le bout des doigts entre les deux rouleaux de caoutchouc destinés à tordre le linge. Puis l'un des SS ou un détenu sur leur ordre tournait la manivelle de l'essoreuse. Le bras de la victime était happé jusqu'au coude ou l'épaule par la machine. Les cris du supplicié étaient le principal plaisir des SS. »

Devenu inapte au travail, la victime était achevée.
Les femmes n'étaient pas épargnées, comme le mentionne C. Simonov:

« Je voudrais dire quelques mots sur le camp des femmes. Certains mois, le nombre de ces dernières atteignait jusqu'à 10 000. Elles vivaient dans les mêmes conditions que les hommes à cette différence près qu'elles étaient gardées par des femmes SS. Je veux parler ici de l'une d'elles. À l'appel du matin ou du soir, elle choisissait parmi les femmes épuisées ou amaigries la plus belle, celle qui avait conservé plus ou moins un aspect humain, et sans raison elle la fustigeait sur les seins. Quand la victime s'écroulait, elle la frappait entre les jambes, d'abord avec sa cravache, puis de ses souliers cloutés. Ordinairement, la femme ne pouvait plus se relever et rampait longtemps, laissant derrière elle une traînée sanglante. Après une ou deux exécutions de ce genre, la femme devenait infirme et ne tardait pas à mourir.»

Mais ces sévices et mises à mort individuels n'avaient rien de commun avec les massacres organisés.

L'EXTERMINATION

À Maïdanek se retrouvent toutes les sortes de mises à mort rencontrées dans les autres KZ et les camps d'extermination.

Les pendaisons

« Le premier local d'extermination de masse, écrit C. Simonov, était une cabane en planches qui s'élevait à l'entrée du camp entre deux rangées de fil de fer barbelé. Sous le plafond de cette cabane était fixée une grosse poutre transversale portant toujours huit nœuds coulants de cuir. C'est là qu'étaient pendus les épuisés. Les premiers temps, la main-d'œuvre manquait au camp et les SS n'exterminaient pas les gens valides. Ils ne pendaient que ceux que la faim et les maladies avaient épuisés... »

Les fusillades

Le rapport de la Commission donne des précisions sur ces massacres

« L'histoire sanglante du camp de Maïdanek débute par la fusillade massive de prisonniers de guerre soviétiques, oeuvre des SS en novembre décembre 1941. 90 survécurent sur un groupe de plus de 2 000 prisonniers soviétiques; presque tous furent fusillés et un certain nombre furent torturés à mort. De janvier à avril 1942, d'autres groupes de prisonniers de guerre soviétiques furent dirigés sur ce camp et fusillés. »

Le témoin polonais Jean Nedzialek, qui travailla dans le camp en qualité de conducteur de camion, déclara:

« Au cours de l'hiver 1942, les Allemands tuèrent environ 5 000 prisonniers de guerre soviétiques de la manière suivante: on les conduisait des baraques jusqu'à une carrière où étaient creusées des fosses, et là on les abattait. »

Des prisonniers de guerre de l'ancienne armée polonaise, capturés dès 1939 et détenus dans différents camps en Allemagne, furent rassemblés en 1940 dans le camp de la rue Lipovaya à Lublin, de là conduits par fournées à Maïdanek, où le même sort les attendait: tortures systématiques, exécutions massives, etc. Le témoin Reznik déclara:

« En janvier 1941, 4 000 prisonniers de guerre juifs, dont j'étais, furent mis dans des trains à destination de l'Est. On nous amena à Maïdanek. De ce groupe de 4 000 prisonniers de guerre seuls quelques-uns, qui avaient réussi à s'échapper pendant le travail, restèrent en vie. En été 1943, 300 officiers soviétiques furent envoyés à Maïdanek. Ils y furent tous fusillés. Toute l'année 1942 vit des exécutions massives de détenus du camp et de civils venus de l'extérieur. Tadeusz Drabik, un Polonais du village de Krempek, déclara qu'un jour un SS amena dans la forêt de Krempek, 88 camions de personnes de tous âges et de toutes nationalités, des femmes, des enfants et des vieillards. On les abattit au-dessus de fosses toutes prêtes, après les avoir complètement dépouillés. Durant toute l'année 1942, les Allemands procédèrent à des exécutions massives dans la forêt de Krempek.
Au printemps de 1942, 6 000 personnes furent en une fois amenées au camp et massacrées en l'espace de deux jours. Le 3 novembre 1943, 18 400 personnes furent abattues au camp, 8 400 étaient au camp, 10 000 venaient de la ville et d'autres camps. Trois jours avant cette exécution massive, d'immenses fosses furent creusées dans le camp, derrière les fours crématoires. Les exécutions commencèrent le matin et se terminèrent tard dans la nuit. Des SS firent sortir les gens, nus, par groupes de 50 à 100, les firent se coucher au fond des fosses, la face tournée vers le sol, et les tuèrent. Une autre fournée de vivants étaient alors placés sur les cadavres puis fusillés; et ainsi de suite jusqu'à ce que les fosses fussent pleines. Ensuite, on les recouvrit d'une fine couche de terre et on les brûla deux ou trois jours plus tard dans le four crématoire ou dans des brasiers. Afin d'étouffer les hurlements des victimes et le bruit des détonations, les Allemands installèrent de puissants haut-parleurs près du four et dans le camp, et diffusèrent des airs entraînants pendant toute la durée des exécutions. »

Ce massacre du 3 novembre 1943 a été le plus grand commis dans le camp de Maïdanek. Les SS l'ont appelé la " fête de la moisson "... Les exécutions massives se sont poursuivies en 1944, continue le rapport.

« Les habitants du village de Decenta furent également souvent les témoins d'exécutions en 1944. Entre le mois de mars et le 22 juillet inclus, des hommes de la Gestapo amenaient souvent dans des camions des Polonais en grand nombre: il y avait des hommes, des femmes et des enfants. On les amenait près du four crématoire où, après les avoir complètement déshabillés, on les abattait dans des fossés. Certains jours, déclara le témoin Nedzialek qui assista à ces exécutions massives de Polonais, 200 à 300 personnes et plus furent tuées. »

Les gazages

Le rapport de la Commission précise que des exécutions ont lieu à Maïdanek à l'aide, d'une part, d'un " fourgon à gaz " et, d'autre part, de chambres à gaz, appelées ici " cellules à gaz ". Un seul fourgon à gaz a fonctionné à Maïdanek. Les témoignages montrent qu'il était équipé comme à Belzec. Des corps autopsiés après la libération du camp ont permis de confirmer que ces victimes avaient été asphyxiées par les gaz d'échappement du moteur. Le rapport contient un nombre important de témoignages signalant des exécutions dans les six chambres à gaz, notamment: 350 le 15 octobre 1942, 300 en mars 1943 (des Polonais), 300 le 20 juin 1943, 270 le 14 octobre 1943, 500 le 16 octobre 1943, 87 le 15 mars 1944, 158 enfants de deux à dix ans les 16 et 17 mai 1943 et 300 autres le 21 octobre 1943, 600 malades du camp en juin 1943, etc.
Le Zyklon B est utilisé à Maïdanek, ainsi que le monoxyde de carbone. Les installations ont fonctionné d'octobre 1942 à l'automne 1943. Le rapport conclut sur ce point:

« Lorsque toutes les cellules équipées pour l'empoisonnement fonctionnaient simultanément, il était possible de tuer à la fois 1 914 personnes. Il a été prouvé que dans ces cellules à gaz on empoisonna tous ceux qui étaient soit épuisés par la faim, soit affaiblis par un trop lourd travail et par le régime brutal, des prisonniers incapables de fournir un travail manuel, toutes les personnes atteintes du typhus et tous ceux que les Allemands jugeaient utile d'assassiner. »

7 711 kilos de Zyklon B ont été utilisés pour les gazages à Maïdanek.

Les incinérations

Les corps des victimes étaient enfouis dans de vastes fosses communes, puis exhumés et brûlés sur des bûchers et dans des fours crématoires. Là encore, le rapport de la Commission est précis.

Sur les fours crématoires:

« Les Allemands commencèrent par brûler les corps de tous ceux qu'ils avaient tués ou torturés à mort. Plus tard, spécialement en 1943 et 1944, ils commencèrent à brûler des cadavres en exhumant des fosses les corps des fusillés. Comme il y en avait une quantité considérable, les Allemands entreprirent la construction d'un immense four à cinq fourneaux. Les fours brûlèrent continuellement. La température pouvait atteindre 1 500 degrés. Afin de pouvoir mettre plus de corps dans chaque fourneau, les Allemands démembraient les corps, coupant les membres à la hache. Les experts qui examinèrent en détail la construction des fours arrivèrent à la conclusion suivante; les fours devaient brûler sans interruption. Quatre corps, dont les membres avaient été hachés, pouvaient être placés à la fois dans le four. Cela prenait quinze minutes pour brûler quatre corps, de sorte que, quand tous les fours fonctionnaient, on pouvait brûler 1 920 corps en vingt-quatre heures.
Étant donné le fait qu'on découvrit de grandes quantités d'ossements dans le camp (dans des fosses, des jardins potagers, des tas d'engrais), le conseil d'experts estima que les os étaient enlevés des fours avant d'être complètement consumés et qu'ainsi, en fait, on brûlait beaucoup plus de 1 920 corps en vingt-quatre heures. »

Sur les bûchers:

« La Commission a établi que pendant une longue période, spécialement dans les deux dernières années, les Allemands brûlèrent des corps, non seulement dans des fours spéciaux, mais souvent aussi sur des bûchers, dans le camp de la forêt de Krempek. Des planches étaient posées en travers sur des bancs ou des châssis d'automobiles, et les corps étaient placés dessus. Venait ensuite une autre couche de planches, puis une nouvelle couche de corps (500 à 1 000 corps) était placée sur le bûcher. Un liquide inflammable était répandu sur le tout et le feu mis au tas. Chacun de ces bûchers brûlait durant deux jours. »

Les cendres et les ossements, concassés à l'aide d'un moulin spécial, étaient enfouis dans des fosses ou mêlés à du fumier. La Commission a découvert 1 350 mètres cubes de cet " engrais ".

LA FIN DE MAÏDANEK

Le 23 juillet 1944, les SS abandonnent Maïdanek.
Auparavant, ils avaient évacué les 17 000 survivants, notamment sur Auschwitz. Quand l'armée Rouge arriva, elle ne trouva que quelques dizaines de Russes. Beaucoup d'installations avaient été détruites, dynamitées ou incendiées. L'immense crématoire restait intact. D'énormes entrepôts étaient encore remplis des dépouilles des victimes: des dizaines de milliers de valises portant encore le nom de leur propriétaires, plusieurs centaines de milliers de vêtements, de bottes, de chaussures d'hommes, de femmes et d'enfants, des milliers de paires de lunettes, des dizaines de milliers de ceintures de femmes, de peignes, de ciseaux, de couteaux, de blaireaux, de biberons, etc. Certains de ces objets étaient emballés et prêts à être expédiés à Berlin. Vêtements et objets portaient la marque de tous les pays d'Europe occupés par la Wehrmacht.

Le SS Ternes, inspecteur financier du camp, a reconnu devant la Commission qu'une grande quantité d'or et d'objets précieux, volés aux victimes, avait été envoyée à Berlin... ou subtilisée par les nazis. Au terme de son enquête, la Commission a établi la liste des responsables : " Les principaux exécuteurs de ces atrocités furent l'Obergruppenführer Globocnik, chef des SS et SD de Lublin; l'ancien gouverneur de la province de Lublin Wendler; le chef des SS et des SD de Lublin Dominnik; le chef des camps de prisonniers de guerre en Pologne Liski; les chefs de camp Koch et Kegel; l'assistant du commandant du camp Meltzer; ainsi que Kloppmann, Tumann, Mussfeld, Kostial; les médecins du camp Grün, Rindfleisch et Blanke; le chef du four crématoire Wende. "

Conclusion

Maïdanek a été, comme Auschwitz, mais à un degré moindre, à la fois un camp de concentration et un camp d'extermination. La plupart des documents ayant été détruits, il est impossible d'établir le nombre des personnes qui y ont été assassinées. La Commission d'enquête, dans une première estimation le 28 septembre 1944, avait avancé celui de 1 300 000. Parmi ces victimes, les Polonais avaient été les plus nombreux, puis les juifs, puis les Soviétiques, dont une forte proportion de prisonniers de guerre. Raul Hilberg chiffre à 50 000 le nombre des juifs exterminés à Maïdanek, mais il s'agit seulement des juifs et seulement de la période allant de septembre 1942 à septembre 1943. Dans un article paru dans le numéro 31 de novembre 1985 de la Presse nouvelle, mensuel de l'UJRE, Roger Maria estime à 360 000 le nombre des victimes entre octobre 1941 et juillet 1944. Le nombre le plus généralement admis est d'au moins 400 000 victimes, appartenant à cinquante nationalités.
Parmi elles, au moins 4 000 Français, juifs et non juifs, dont quelques actes de décès ont été enregistrés à la mairie de Lublin. Notamment des hommes, des femmes et des enfants juifs partis en mars 1943 de Drancy.