CHELMNO

Le petit château romantique de Chelmno
a servi de cadre à l'extermination
de plusieurs centaines de milliers de personnes.

 

Chelmno est un camp d'extermination massive et immédiate, le gazage s'effectuant à l'aide de camions spécialement équipés. Cette étude s'appuie sur le livre du Polonais Ladislas Bednarz, juge d'instruction de l'arrondissement du tribunal de Lodz, chargé d'une instruction judiciaire après la libération de son pays par la Commission principale de recherches des crimes allemands en Pologne. Les témoignages cités sont ceux qu'il a recueillis en 1945 au cours de son enquête, témoignages retenus parce que confirmés par d'autres dépositions ou par des preuves matérielles.

LE CAMP DE CHELMNO

Le camp

Le village de Chelmno est situé à 14 kilomètres de Kolo, chef-lieu de canton sur la ligne de chemin de fer reliant Lodz à Poznan, dans le Warthegau annexé au Reich. D'une superficie supérieure à celle de la Suisse, le Warthegau est peuplé de 4,5 millions d'habitants, dont 450 000 juifs. Avant l'invasion allemande, Lodz, avec ses 600 000 habitants, était la seconde ville de Pologne et comptait 202 000 juifs, soit le tiers de sa population. Chelmno est alors un gros village rural, au bord de la rivière Ner, affluent de la Warta, qu'un chemin de fer à voie étroite et une route relient à Lodz distant de 70 kilomètres. Les juifs, rassemblés à Lodz par les nazis, seront conduits au camp de Chelmno par cette voie ferrée et par des camions.

Chelmno possède un petit château appartenant à l'État. D'un seul étage, non habité, il est entouré d'un parc à peu près abandonné de 3 hectares. Il est proche de la place du village, où est l'église. Le camp d'extermination de Chelmno va comporter deux parties: d'une part le château et le parc, d'autre part la forêt de pins, modeste mais dense, proche de 4 kilomètres. Château et forêt seront gardés par des SS et des Feldgendarmes et rigoureusement interdits à la population. C'est en novembre 1941 que commence l'installation du camp. Comme celui de Belzec, il ne nécessite pas de grands bâtiments puisque les victimes seront mises à mort dès leur arrivée. Voici ce qu'en dit un témoin, le jardinier polonais André Miszcak :

« Du temps où le château existait, on pouvait voir, des fenêtres de ma maison, les fenêtres du château. Mi-novembre 1941 arriva à Chelmno un groupe de Gestapo, avec Lange en tête. Le château et surtout la cave ont été très minutieusement examinés. Fin novembre, des matériaux de construction furent amenés et l'on commença de construire le camp. Le terrain du château a été entouré d'un clôture hermétique de planches ayant 2,5 mètres de hauteur, ne comportant qu'une seule ouverture pas très grande, côté rivière, clôturée d'ailleurs d'un réseau de fils de fer. Le château était construit sur la hauteur, de telle façon que la construction de la clôture, côté rivière, c'est-à-dire au pied de la colline, n'aurait pu modifier la visibilité de la cour du château.
En plus du château, le Sonderkommando SS Kulmhof (c'était le nom de la section qui venait d'arriver et qui a organisé le camp) a occupé la sacristie, l'ancienne mairie, la remise et des maisons de cultivateurs du village de Chelmno. Les propriétaires des fermes réquisitionnées ont été relégués dans d'autres villages ou bien répartis sur d'autres fermes. Nous ne savions pas, au début, à quoi le camp était destiné. Ce n'est que le 9 décembre 1941 que le premier convoi automobile venant de Kolo et transportant des juifs est arrivé, comportant 700 juifs. »

La garnison

Le Hauptsturmführer SS Lange a participé au massacre perpétré dans le cadre de l'euthanasie, de même que les hommes de son Sonderkommando. Ce sont donc des " spécialistes ". L'effectif du camp d'extermination reste modeste. 15 à 20 SS exercent les fonctions de responsabilité. Les 80 à 100 hommes de la police ordinaire sont répartis en trois sections s'occupant respectivement du château, de la forêt et des transports. SS, policiers et gendarmes n'ont jamais dépassé l'effectif de 150 hommes.
Le juge Bednarz précise les fonctions des responsables .

« Le directeur du camp d'extermination de Chelmno était, à partir de mars 1942, le Hauptsturmführer Hans Bothmann. Pendant les premiers mois du début, le directeur en était Lange. Les adjoints du commandant étaient: en premier lieu Lange, puis Platte, et en 1944 Walter Piller. C'est Lenz qui dirigeait les travaux dans la forêt; la direction des opérations dans le camp (en particulier la fouille des vêtements) était confiée à Heffelé. Le contrôle des fours crématoires était fait par Runge et Kretschmer. Les autos-chambres à gaz étaient conduites par Gustav Laabs et Gilof. Le directeur de la cantine était Schmidt. Le service des bijoux et objets précieux, la caisse et la comptabilité étaient confiés à Guerlich et à Richter. Walter Burmeister de Vienne était le chauffeur et l'aide de camp de Bothmann. »

La garnison, très bien nourrie, dispose d'alcool en abondance. La solde est de 150 Reichsmarks, à quoi s'ajoute un supplément quotidien de 13 Reichsmarks, sans compter les primes spéciales (500 Reichsmarks en mars 1943). Mais tous doivent garder un secret absolu sur ce qui se passe à Chelmno, sous peine de mort immédiate.

L'EXTERMINATION

Deux phases vont se succéder: l'extermination massive commence le 9 décembre 1941 mais s'arrête le 11 avril 1943; elle reprendra au printemps 1944 pour se poursuivre jusqu'à l'arrivée de l'armée Rouge.

Les arrestations

Le camp de Chelmno a été prévu pour permettre l'extermination des juifs du Warthegau. Il reçoit son premier convoi de 700 juifs le 9 décembre 1941. À cette date, les juifs ont été rassemblés partiellement dans le grand ghetto de Lodz et dans ceux de certaines villes. Mais dans toute une série de petites villes, les ghettos n'existent pas: c'est justement dans celles-là que commencent les rafles (l'extermination des ghettos, jugée plus facile, n'ayant lieu que plus tard): notamment à Dab, Sapolno, Klodawa, Kolo, etc.
Ladislas Bednarz évoque l'exemple de Kolo.

« Voici de quelle façon on organisa la liquidation de la population juive dans la ville de Kolo. Des contingents militaires entourèrent la ville, ainsi que des détachements de gendarmes et les organisations auxiliaires du parti nazi. La communauté juive avait préalablement fourni une liste détaillée de ses ressortissants. On rassemblait les juifs à la maison du Comité juif à la synagogue. 10 kilos de bagages, au plus, étaient tolérés. On leur disait qu'ils allaient travailler dans un camp. Chaque juif devait verser 4 Reichsmarks pour frais de voyage. De bon matin, on chargeait les juifs dans des voitures et un SS pointait les noms de ceux qui étaient embarqués. On disait aux juifs qu'on allait les conduire à la gare de Barloga, d'où, en chemin de fer, ils devaient partir dans les régions de l'Est, sur les lieux de travail. »

Pratiquement toujours, les futures victimes, sans crainte, n'opposent pas de résistance. L. Bednarz donne des exemples de cette docilité inconsciente qui favorise le calcul des nazis. " Les malades étaient transportés à part, et les chauffeurs avaient reçu des ordres d'aller lentement afin de ne pas incommoder les malades. Tout ceci était destiné à annihiler la vigilance des hommes destinés à l'extermination. Il est ainsi arrivé qu'un des juifs, M. Goldberg, propriétaire d'une scierie à Kolo, a eu des pourparlers avec les autorités allemandes pour qu'elles lui confiassent la direction du camp après l'arrivée du convoi sur les lieux du travail. On est allé jusqu'à accepter la requête écrite qu'il avait présentée. Le Sonderkommando avait atteint son but: les juifs ignoraient que la mort les attendait; ils n'opposaient aucune résistance, ne tentaient pas de s'évader. De cette façon, l'organisme chargé de l'extermination pouvait épargner ses hommes et il pouvait agir plus rapidement et avec plus d'efficacité. "

Les camions de la mort

À Chelmno, il n'existe pas de chambre à gaz. La mise à mort s'effectue à l'aide des gaz d'échappement de camions spécialement aménagés. De tels camions avaient déjà été utilisés antérieurement pour tuer les malades de l'hôpital psychiatrique Kochanowka près de Lodz. Le juge L. Bednarz a consigné les résultats de son enquête en ce domaine :

« Trois autos-chambres à gaz fonctionnaient à Chelmno. La plus grande pouvait tuer 150 personnes à la fois (le témoin Rossa a déclaré qu'il a entendu un membre du Sonderkommando dire que l'auto-chambre à gaz pouvait contenir 150 personnes et même 175 si l'on utilisait le fouet). Le témoin Kozanecka a déclaré que l'auto pouvait contenir 150 adultes ou bien 200 enfants. Deux autos de plus petite dimension contenaient 80 à 100 personnes. Certains témoins ont mentionné l'existence d'une quatrième auto, mais il est possible que les témoins aient fait une confusion avec un camion destiné au transport de travailleurs juifs. Les autos-chambres à gaz avaient des pannes fréquentes et, à défaut d'ateliers de réparation sur place, on envoyait les autos aux ateliers de réparation à Kolo, dont le personnel était exclusivement composé de Polonais. Cette circonstance a permis à toute une série de mécaniciens de mieux connaître la construction des autos-chambres à gaz. Chacun d'eux a eu l'occasion de fabriquer de ses propres mains un modèle de tuyau d'échappement et le dispositif d'entrée de celui-ci à l'intérieur de la voiture: le tuyau d'échappement passait sous la voiture et, à mi-chemin, il rejoignait une partie de la tuyauterie fixée au plancher. Des témoins ont pu constater que l'entrée du tuyau d'échappement à l'intérieur de l'auto était assurée par un dispositif ressemblant à une passoire en fer-blanc. Le plancher de l'auto comportait un deuxième plancher en bois, comme c'est le cas dans les salles de bains, ce qui rendait impossible le bouchage, par l'extérieur, du tuyau d'échappement.
Les témoins ont décrit les dimensions de l'auto de la mort de la façon suivante: 2,5 mètres à 3 mètres de large, 6 mètres de long pour les autos de grande taille; de 2,3 mètres à 2,5 mètres de large et de 4,5 mètres à 5 mètres de long pour les autos de taille inférieure. La carrosserie de l'auto était construite de planches étroites façonnées comme des bondes de tonneaux, de sorte que l'auto donnait l'impression d'être recouverte de fer-blanc. Tout l'intérieur était recouvert de fer-blanc et les portes étaient hermétiquement calfeutrées. Toutes les autos de la mort étaient peintes en couleur gris foncé, presque noire. »

Il n'a pas été possible de déterminer si l'on se servait exclusivement des gaz d'échappement ou bien si l'on additionnait un produit nocif au mazout ou à l'essence.

Le gazage

Arrêté au début de janvier 1942, le bourrelier israélite polonais Michel Podchlebnik est un témoin privilégié puisqu'il est l'un des rares survivants de Chelmno. En effet, affecté aux corvées du fait de sa robustesse, il parvient miraculeusement à s'évader. Il décrit la façon dont sont massacrés les juifs à Chelmno. Ce témoignage , recueilli par le juge d'instruction Bednarz le 9 juin 1945 à Kolo, montre le processus d'extermination.

L'incarcération

« Nous sommes arrivés sur le terrain du parc près du château de Chelmno. Tout le terrain était entouré d'une clôture récemment construite en planches de 2,5 mètres à 3 mètres de hauteur. La clôture était très bien jointée, ce qui empêchait de voir ce qui se passait sur le terrain du château. Les portes furent ouvertes et nous arrivâmes devant le château. Un instant plus tard, une autre porte fut ouverte, notre auto pénétra dans la cour du château. Lorsque nous entrions, j'ai ouvert un peu la bâche et j'ai pu voir dans la cour un amas de vêtements usagés. Nous sommes descendus. Les SS ont alors ouvert l'entrée conduisant à la cave. Nous avons été comptés et enfermés dans la cave. Lorsque nous entrions, on nous frappait avec la crosse des fusils, en criant: " Plus vite, plus vite. " Tout le dimanche s'est passé sans événements et nous sommes restés sans rien faire, dans la cave. Un seau avait été placé pour nos besoins naturels, que l'un de notre groupe portait dehors sous forte escorte. Tout ce qu'il a pu apercevoir c'est que des postes de garde, très puissants, étaient placés partout. Il y avait beaucoup d'inscriptions dans la cave. Parmi ces inscriptions se détachait celle écrite en yiddish: " Celui qui arrive ici n'en sort pas vivant. " Nous n'avions plus d'illusion sur notre sort. Le lundi matin, trente juifs ont été envoyés pour faire des travaux en forêt, tandis que les dix restants, parmi lesquels je me trouvais, ont été laissés dans la cave. »

La mise à mort

« La petite fenêtre de la cave était aveuglée au moyen de planches. De bonne heure, vers 8 heures du matin, une auto s'est arrêtée devant le château. J'ai entendu la voix d'un Allemand qui, s'adressant aux arrivants, disait: " Vous irez dans la région de l'Est, où il y a de grands terrains, pour y travailler, mais il faut seulement revêtir des vêtements propres, qui vous seront donnés, et aussi prendre un bain. " Des applaudissements saluèrent ces paroles. Un peu plus tard, nous entendîmes le bruit fait par des pieds nus sur le sol du couloir de la cave, près de celle ou nous avions été enfermés. Nous entendions les appels des Allemands: " Plus vite! Plus vite! " J'ai alors compris qu'on les conduisait vers la cour intérieure. Au bout d'un moment, j'ai entendu le bruit de la fermeture de la portière de l'auto. On a commencé à pousser des cris et l'on frappait dans la paroi de l'auto. Puis j'ai entendu mettre l'auto en marche et six à sept minutes plus tard, lorsque les cris cessèrent, l'auto sortit de la cour. »

La récupération

Les vêtements des victimes sont récupérés entre deux séances de gazage.

« C'est alors que l'on nous appela, nous autres les dix juifs travailleurs, en haut, dans une grande chambre où, par terre, en désordre, étaient jetés des vêtements d'hommes et de femmes, des manteaux, des chaussures; on nous ordonna de mettre rapidement les vêtements et les chaussures dans une autre pièce où se trouvaient déjà beaucoup de vêtements et de chaussures. Nous jetions les chaussures sur un tas à part. Après que nous eûmes terminé ce travail, on nous a vite chassés vers la cave. Une autre auto se présenta et le tout se répéta comme auparavant. Cela a duré toute la journée. Pendant toute la journée, cette scène s'est répétée. »

L'inhumation

Après une ultime récupération, les cadavres sont inhumés.

« Le jour suivant, j'ai demandé à aller travailler dans la forêt. En sortant, j'ai pu remarquer, du côté de la cour, une grande auto dont le côté arrière était tourné vers le château. Les portes de l'auto étaient ouvertes et un marchepied était agencé pour en faciliter l'entrée. J'ai également pu remarquer la présence, sur le plancher de l'auto, d'un assemblage de planchettes ajourées, dans le genre de celles que l'on emploie dans les salles de bains. Les trente travailleurs, dont était formé notre groupe, ont été chargés sur un camion et sur un autobus et conduits dans la forêt située près de Chelmno. Trente SS formaient notre escorte. Une fosse avait été creusée dans la forêt, et c'est là que furent ensevelis en commun les juifs que l'on venait de tuer. On nous a donné l'ordre de continuer à creuser la fosse et, dans ce but, on nous a distribué des pelles et des pics.
Vers 8 heures du matin arriva la première auto venant de Chelmno. Lorsque la porte en fut ouverte, une fumée noire à nuance blanchâtre s'en échappa avec force. Il nous était défendu, pendant ce temps, de nous approcher de l'auto et même de regarder dans la direction des portes que l'on venait d'ouvrir. J'ai pu remarquer qu'après avoir ouvert la porte les Allemands s'enfuyaient aussitôt avec rapidité. Je ne peux dire si les gaz provenant de l'intérieur de la voiture étaient des gaz de combustion du moteur de celle-ci ou bien des gaz d'une nature différente. Nous étions placés d'habitude à une distance telle que je n'ai pu en sentir l'odeur. On n'a pas fait usage de masques à gaz. Trois ou quatre minutes après, trois juifs pénétraient dans l'auto. Ce sont eux qui déchargeaient les cadavres en les mettant par terre. Les cadavres dans l'auto gisaient sans ordre, les corps reposant les uns sur les autres, et ils occupaient une distance atteignant à peu près la moitié de la hauteur du véhicule. Certains mouraient en serrant dans leurs bras ceux qui leur étaient chers. L'aspect des corps était normal. Ils étaient encore chauds. Certains donnaient encore signe de vie et les SS les achevaient en tirant des coups de revolver le plus souvent dans la partie arrière de la tête. Deux juifs passaient à deux Ukrainiens les cadavres qui étaient revêtus de chemises. Des serviettes de toilette et des morceaux de savon étaient éparpillés dans l'auto, ce qui m'a confirmé dans la conviction qu'après s'être dévêtus les juifs recevaient des serviettes et du savon et qu'ils devaient soi-disant prendre un bain.
Les Ukrainiens arrachaient les dents aurifiées des hommes morts, ils arrachaient les petits sacs contenant de l'argent attaché au cou des cadavres, enlevaient les alliance, les montres, etc. Les cadavres étaient fouillés dans tous les recoins et l'on cherchait de l'or et des bijoux même dans les organes sexuels et dans le rectum. On n'employait pas à cet effet de gants de caoutchouc. Les bijoux et les objets de valeur étaient déposés dans des valises. Les SS ne participaient pas à la fouille des cadavres, mais ils observaient très attentivement les Ukrainiens pendant leur travail. Après la fouille, les cadavres étaient placés dans les fosses et le long de celles-ci, par couches superposées, la tête des uns touchant les pieds des autres, la tête tournée vers le sol; les cadavres conservaient le linge de corps. La fosse était de 6 mètres de profondeur, de 6 à 7 mètres de largeur. La première couche du bas contenait 4 à 5 personnes, tandis que celle du haut en contenait trente. Les cadavres étaient recouverts d'une couche de sable d'un mètre. Lorsque je travaillais, la fosse commune pouvait avoir près de 20 mètres de long. 1 000 personnes étaient inhumées par jour. »

De l'inhumation à la crémation

Après l'extermination des juifs des petites villes commence celle de ceux du grand ghetto de Lodz. Arrivées par chemin de fer à Kolo, les futures victimes sont logées, pour la nuit, dans la synagogue de Kolo - et, plus tard, dans un moulin proche -, puis envoyées dès le lendemain matin par camions à Chelmno. Ces convois ferroviaires, de 1 000 personnes environ, sont accompagnés par six à huit gendarmes seulement (puisque les juifs pensent partir pour travailler dans l'Est). Bientôt, pour gagner du temps, les camions arrivent directement dans le camp de la forêt. Là, le déshabillage a lieu dans une grande baraque en bois. Le gazage suit, toujours présenté comme un bain.

Le camp de la forêt compte bientôt, de ce fait, cinq fosses de 30 mètres de long sur 10 mètres de large remplies de cadavres. Pendant l'été 1942, la quantité des corps en putréfaction est telle qu'une épidémie de typhus éclate. L'odeur, épouvantable, est telle qu'il n'est plus possible de tromper les arrivants sur le sort qui les attend. La décision est donc prise de brûler les cadavres des fosses communes et, bien sûr, ceux des nouveaux arrivés. Deux fours crématoires à grandes cheminées sont construits dans la clairière, tandis que sont allumés à côté de grands bûchers. Le juge Bednarz rapporte le témoignage de Rosalie Pehan, épouse d'un Feldgendarm, qui lui a déclaré :

« Berlin a envoyé un ordre d'anéantir les cadavres et d'effacer toute trace. A l'avenir, ces cadavres devaient être incinérés. À la suite de cet ordre, on devait rouvrir les tombes et brûler les corps, soit dans des fours crématoires spécialement construits, soit dans des bûchers monstres amoncelés dans le bois. Une Commission spéciale est venue de Berlin pour contrôler l'état des travaux. On suffoquait terriblement. Mon mari riait en racontant que " ces messieurs de Berlin " ne pouvaient rester plus de cinq minutes près des tombes ouvertes et se trouvaient mal. Deux fours crématoires avaient été construits. Je n'ai pas été admise à les voir. Je sais seulement que ces fours avaient de hautes cheminées et avaient été agencés de façon à avoir un très fort tirage. On disposait dans ces fours les cadavres par couches et entre deux couches on plaçait du bois léger. Lorsque ces corps étaient brûlés dans les bûchers, on arrosait d'essence l'amas de corps et de bois. On forçait un juif à y monter et à y mettre le feu. Le feu était si fort que le juif n'avait plus le temps de sortir et était brûlé vif. »

Les ossements sont concassés et les cendres versées dans des fossés profonds de 4 mètres et larges de 8 à 10 mètres. Ces fossés sont ensuite recouverts de terre. On y plante des pins, des sapins et des bouleaux. Au cours de la deuxième phase de l'activité du camp allant du printemps 1944 à la fin, un soin encore plus grand est mis pour détruire les restes des victimes incinérées. Cendres et ossements broyés sont recueillis dans des sacs, qui sont jetés la nuit dans la rivière Warta.
Pendant cette seconde phase, en 1944, de nouveaux fours crématoires sont construits, indique L.Bednarz, mais cette fois...

«...de façon à ne pas dépasser le niveau du sol. Ils avaient, vers le haut, la forme rectiligne de 10 mètres sur 6 mètres. Le four se rétrécissait vers le bas en forme d'entonnoir et se terminait par des grilles confectionnées avec des rails de chemin de fer. Le foyer avait les dimensions de 1,5 mètre sur 2 mètres. Le four avait 4 mètres de profondeur; ses parois étaient faites de briques d'argile recouvertes d'une couche de ciment. Sous le foyer se trouvait un cendrier, et une étroite excavation y était aménagée et débouchait au-dehors. C'est par cette excavation que l'on enlevait les cendres, au moyen d'un tisonnier spécialement construit à cet effet. Ce travail était si difficile que les ouvriers qui y étaient désignés mouraient quelques jours après: après quelques jours de ce travail, ils perdaient tant de forces que, incapables de tout travail, on les tuait. Lorsque les fours ne fonctionnaient pas, on les masquait dans la crainte de raids d'avions ennemis, de façon qu'ils soient invisibles d'en haut. Dans ce but, on les camouflait au moyen de plaques de fer-blanc et de branchages.
Les cadavres, dans les fours, étaient rangés par couches alternées de bois de chauffage et de cadavres. On les plaçait de façon qu'ils ne se touchent pas et n'empêchent pas l'air d'arriver aux couches inférieures. La couche supérieure contenait douze cadavres humains. Le four était allumé par en bas, par le cendrier. On n'arrosait les cadavres ni avec de l'essence, ni avec d'autres produits. Ils se consumaient rapidement, en vingt minutes environ. Au fur et à mesure que les cadavres se consumaient, les couches supérieures de cadavres et de bois s'affaissaient, ce qui permettait de faire d'autres chargements. Le four pouvait contenir à la fois 100 cadavres, ce qui permettait l'incinération immédiate, en une seule journée, d'un convoi anéanti par l'auto-chambre à gaz. »

LES VICTIMES

Les deux phases de l'extermination

En mars-avril 1943, les juifs de Warthegau ont été exterminés à Chelmno, à l'exception d'une partie du ghetto qui subsiste à Lodz. Là sont rassemblés les juifs robustes soumis au travail obligatoire dans les usines de guerre. En avril 1943, la liquidation du camp est donc ordonnée. Le 7 avril, le château est dynamité. Les palissades du camp sont enlevées. Du gazon est semé sur les fosses communes. Le 11 avril 1943, le Sonderkommando quitte Chelmno. La gendarmerie locale assure seule la garde des lieux.

Mais, au printemps 1944, les nazis décident de reprendre les opérations d'extermination à Chelmno. Bothmann revient donc avec son Sonderkommando, assisté de Walter Piller. Des juifs provenant de la plupart des pays occupés par la Wehrmacht y sont mis à mort, d'une façon intensive. L'extermination du ghetto de Litzmannstadt durera du début de juin à la mi-août 1944. En août, c'est au tour des survivants du ghetto de Lodz: Chelmno ne pouvant suffire, une partie des 70 000 habitants de ce ghetto sont conduits à Auschwitz pour y être gazés.

La fin

L'armée Rouge approche. Avant de s'enfuir, les SS détruisent les dernière traces de l'entreprise d'extermination. Puis ils exécutent les juifs composant la main-d'œuvre des corvées. Ce que relate le témoin Miszcak, en même temps que l'ultime sursaut de révolte de ces malheureux:

« On a commencé la liquidation des derniers juifs. On les a fait sortir par groupes de cinq. On leur ordonnait de se coucher par terre et on leur tirait des coups de revolver dans la nuque. Cette fois-ci, les juifs se sont révoltés. L'un deux, Max Zurawski, armé d'un couteau, a réussi à traverser le cercle des gendarmes et s'est enfui. Les gendarmes n'ont pu le découvrir. Les tailleurs juifs ont fracturé la porte conduisant au bois. Deux Allemands y ont pénétré. Parmi eux se trouvait Lenz. Les juifs les ont tués. Des mitrailleuses ont alors été dirigées sur l'intérieur du magasin à vivres. On a commencé à tirer et on a mis le feu au bâtiment. »

Il n'y a pas eu de survivants.

Juifs et non-juifs

Dans leur immense majorité, les personnes assassinées à Chelmno proviennent du Warthegau. Quelques indications ont été recueillies par l'Institut historique juif de Varsovie, indiquant qu'ont été acheminés sur Chelmno en 1942: 10 003 juifs entre le 16 et le 29 janvier, 34 073 entre le 22 février et le 2 avril, 11 680 entre le 4 et le 15 mai, 15 859 entre le 5 et le 15 septembre. Des témoignages prouvent qu'à côté des juifs polonais ont été exterminés à Chelmno :

• des juifs provenant d'Allemagne, d'Autriche, de Tchécoslovaquie, du Luxembourg, etc.;

5 000 Tziganes qui avaient, dans un premier temps, été internés dans une sélection spéciale du ghetto de Lodz;

• des convois d'enfants venant de Tchécoslovaquie, d'URSS et de Pologne;

• une centaine de religieuses;

• des prisonniers de guerre soviétiques.

Voici la conclusion de la Commission générale d'enquête sur les crimes allemands en Pologne :

« En plus des juifs polonais, il y avait des transports de juifs venant d'Allemagne, d'Autriche, de France, de Belgique, du Luxembourg et de Hollande. Tous ces juifs passaient d'abord par le ghetto de Lodz. Le chiffre global de juifs étrangers exterminés à Chelmno s'élève à 16 000. Outre l'extermination de la population juive du Warthegau (plus de 300 000), on assassina à Chelmno environ 5 000 Tziganes (Bohémiens) et un nombre relativement petit (environ 1 000) de Polonais et de prisonniers de guerre soviétiques. Il est à noter que les exécutions des Polonais et des prisonniers soviétiques se passaient le plus souvent la nuit. Les victimes étaient transportées directement dans la forêt où elles étaient fusillées. Le nombre de victimes exterminées à Chelmno ne peut être établi ni d'après les données statistiques du camp (les autorités du camp détruisirent toutes les preuves), ni d'après les documents des chemins de fer, car tous les billets collectifs furent emportés en Allemagne. L'instruction a dû se contenter pour les transports dirigés à Chelmno des renseignements fournis par des témoins. Afin d'obtenir le chiffre le plus exact des victimes, des témoins ont été interrogés dans les diverses localités où passaient régulièrement les transports. Les témoins déclarent avoir vu les billets collectifs de ces transports ou les transports mêmes. Ils déclarent avoir entendu des Allemands membres du Sonderkommando parler du nombre élevé des victimes dans les transports. En se basant sur les résultats de l'instruction, nous pouvons conclure que l'on extermina à Chelmno au moins 340 000 hommes, femmes et enfants. »

Deux ou trois juifs seulement sont parvenus à s'évader de Chelmno.

Conclusion

Le procès du Sonderkommando Lange devant la cour d'assises de Bonn en 1962 et 1963 a permis de préciser qu'au moins 145 500 personnes ont été tuées à Chelmno pendant la première phase (de décembre 1941 à avril 1943) et 7 176 pendant la seconde phase (d'avril 1944 au 19 janvier 1945, jour de la libération du camp par l'armée Rouge), soit 152 676. Ces meurtres sont prouvés, mais le tribunal a précisé que ce nombre ne reflétait qu'une partie de la réalité. Raul Hilberg retient le chiffre de 150 000 pour une période plus courte (de décembre 1941 à septembre 1942 et de juin à juillet 1944). On a vu qu'au terme de leur enquête officielle les autorités polonaises ont estimé que 340 000 hommes, femmes et enfants ont été exterminés à Chelmno.
Parmi eux, des Français en nombre indéterminé (mais sans doute
modeste) . Hans Bothmann se suicidera en 1946 alors qu'il était en détention en zone britannique.