TREBLINKA

Treblinka est le troisième camp d'extermination
de l'opération Reinhard.
C'est le plus important. C'est le plus meurtrier

 

Construit après Belzec et Sobidor, Treblinka a bénéficié de l'expérience acquise par les SS pour l'installation aussi rationnelle que possible d'un camp d'extermination. Il est destiné à la destruction des juifs de Varsovie et du district de Radom.

LE CAMP DE TREBLINKA

Le site

Treblinka est une petite agglomération du nord du Gouvernement général, sur la rivière Bug, affluent de la Vistule. Elle est située à 60 kilomètres au nord-est de Varsovie, dans la voïévodie de la capitale. C'est surtout une gare sur la grande artère ferroviaire reliant Varsovie à Bialystok. Le site choisi pour le camp répond aux critères habituels: proximité d'une voie ferrée, région au sol ingrat, faible population. En effet, il est implanté sur le territoire du village Wolka-Obreglik, à 4 kilomètres de la gare de Treblinka. C'est une région de sable et de marais, sans grande couverture végétale, à part quelques touffes de bruyère, des buissons et, çà et là, des bosquets de pins. Les habitations sont clairsemées.

Un chemin de fer à voie unique relie la gare de Treblinka à une carrière de sable blanc. " La carrière est au milieu d'un terrain nu, si ingrat que les paysans le délaissent comme un désert. Par endroits, la terre est couverte de mousse. Çà et là, on voit se profiler la silhouette d'un pin chétif ", écrit Vassili Grossmann. Depuis le printemps 1941 avait été mis en service un camp pénitentiaire près de la carrière, à 3 kilomètres du futur camp d'extermination. Là, des prisonniers juifs et polonais, condamnés parfois à des peines de quelques mois seulement, exploitent le sable et le gravier destinés à la construction d'habitations et de fortifications. Ce camp va fonctionner jusqu'au 23 juillet 1944, sans aucune liaison avec le camp d'extermination. V Grossmann indique que le régime y est proche de celui d'un KZ, mais sans mise à mort systématique.

Le camp

La construction du camp d'extermination proprement dit commence fin mai 1942. Le plan, les dimensions et l'aménagement sont inspirés de ceux de Sobibor. C'est d'ailleurs le SS Richard Thomalla qui, venant de Sobibor, dirige les travaux. Le camp de Treblinka a la forme d'un quadrilatère irrégulier, de 13,5 hectares. C'est peu, mais il n'est pas nécessaire de prévoir de grands baraquements puisque les victimes seront exterminées dès leur arrivée. Il est entouré de barbelés hauts de 3 à 4 mètres. Des branches de pins sont entrelacées dans ces barbelés afin de dissimuler ce qui se passe à l'intérieur. À intervalles réguliers se dressent des miradors équipés de mitrailleuses.

Le camp comporte deux parties. La première partie, couvrant les cinq sixièmes de la superficie, est la section administrative et économique. Elle comprend le quai du terminus de la voie ferrée, les bureaux, les cuisines, les dépôts, les magasins, les ateliers, les garages, le potager, etc., ainsi que les baraques où logent les Ukrainiens. À l'écart, près du quai ont été construites les habitations des Allemands, ainsi que l'arsenal. La seconde partie constitue la zone d'extermination, au sud-ouest du camp. Elle est entourée de barbelés, eux aussi garnis de branches de pin formant des haies. Là se trouvent la baraque où habitent les juifs chargés des corvées, deux bâtiments pour le déshabillage des déportés (un pour les hommes, l'autre pour les femmes), les chambres à gaz, les lieux où les corps sont inhumés, puis incinérés.

Le personnel

Comme à Belzec et à Sobibor, les SS qui occupent les fonctions de responsabilité sont peu nombreux, une vingtaine environ. Les auxiliaires ukrainiens, les noirs, sont entre 100 et 140. Ils sont brutaux et cupides. Comme dans les deux autres camps d'extermination, les corvées sont effectuées par des déportés juifs sélectionnés lors de l'arrivée des convois et choisis pour leur robustesse, ou pour leur compétence en ce qui concerne les artisans. Leur nombre varie entre 500 et 1 000. Tous sont exécutés périodiquement. Et ils le savent.

Le commandant SS du camp est Eberl jusqu'à la fin d'août 1942, puis Stangl jusqu'en août 1943, où il est remplacé par son adjoint Kurt Franz, surnommé Lalka (Poupée) par les détenus. C'est lui qui fait assassiner dès leur arrivée les déportés âgés, malades, infirmes ou blessés qui sont conduits sur-le-champ à l' " hôpital ": en fait d'hôpital, il s'agit de l'endroit soigneusement dissimulé par des barbelés et des branchages où ont lieu les exécutions massives par armes à feu.

Les chambres à gaz

Elles sont construites sous la direction du SS Erwin Lambert, qui avait participé à la réalisation du programme d' " euthanasie ". Au début, trois chambres à gaz seulement existent, abritées dans un solide bâtiment en brique. Comme à Sobibor, chacune mesure 4 mètres sur 4, pour une hauteur de 2,6 mètres. Chacune est munie d'une porte de 0,9 mètre de large et de 1,8 mètre de haut, pouvant se verrouiller hermétiquement de l'extérieur. Les parois de ces chambres sont carrelées jusqu'à mi-hauteur. Au plafond, des tuyaux apparents terminés par des pommes d'arrosoir sont destinés à faire croire aux futures victimes qu'elles vont effectivement recevoir une douche, alors qu'ils servent à amener le gaz mortel.

Celui-ci est fourni par le moteur Diesel d'un char lourd installé dans une pièce voisine.

L'EXTERMINATION
(23 JUILLET 1942-17 NOVEMBRE 1943)

Le processus d'extermination est le même qu'à Belzec et à Sobibor.

Les convois

Vassili Grossmann note le secret qui entoure le camp dans lequel arrivent les convois de déportés juifs.

« Personne n'était autorisé à s'en approcher. On tirait sans avertissement sur quiconque passait par hasard à 1 kilomètre de là. Jusqu'au tout dernier moment, les victimes qu'une ramification de la voie amenait au camp ignoraient le sort qui les attendait. Les gardiens qui accompagnaient les convois n'étaient pas admis à franchir l'enceinte extérieure du camp: lorsque les wagons arrivaient, des SS venaient relever les gardiens. Le train, ordinairement composé de soixante wagons, s'arrêtait dans le bois qui masquait le camp, où il était divisé en trois rames de vingt wagons chacune, que la locomotive, allant à reculons, poussait successivement jusqu'au quai à l'intérieur du camp; elle-même s'arrêtait juste devant les barbelés, ce qui fait que ni le mécanicien, ni le chauffeur ne pénétraient dans le camp. Lorsque la rame était déchargée, le sous-officier SS de service sifflait les vingt wagons suivants qui attendaient à 200 mètres. Quand les soixante wagons étaient vides, la Kommandantur téléphonait à la station que le convoi suivant pouvait se mettre en route. Celui qu'on venait de décharger partait pour la carrière prendre du sable. »

La Commission d'enquête sur les crimes allemands en Pologne décrit ce qui arrive aux déportés à leur arrivée sur le quai du camp.

« Là attendaient les SS et les Ukrainiens, cravaches en main. Ils ouvraient les wagons et expulsaient brutalement tout le monde dehors. Cela devait se faire rapidement. On tirait sur les résistants et les hésitants. En même temps, les ouvriers juifs vidaient les wagons des cadavres, des bagages abandonnés et des ordures. »

Sur le quai, un grand écriteau se veut rassurant: " Juifs de Varsovie, attention! Vous vous trouvez dans un camp de transit, d'où vous serez envoyés plus tard dans des camps de travail. Pour éviter les épidémies, tous les vêtements et bagages doivent être soumis à la désinfection. L'or, l'argent, les devises, les bijoux seront remis à la caisse contre reçu. On vous les rendra plus tard sur présentation du reçu. Tous les nouveaux arrivés doivent avant de repartir prendre un bain de propreté corporelle . "

« Chassées des wagons, poursuit le rapport de la Commission, on faisait avancer les victimes sous les coups de cravache et les hurlements sur une place derrière le réseau de fils de fer barbelés, où on séparait les hommes des femmes et des enfants. Les vieux, les malades et les enfants étaient dirigés au Lazaret, où on les fusillait sur le champ. Ensuite les SS ordonnaient à tout le monde de leur remettre l'argent et les bijoux; les ouvriers juifs passaient avec les valises et ramassaient les bijoux. Ensuite on donnait l'ordre de se déshabiller. La plupart des témoins racontent que les hommes se déshabillaient sur la place même, les femmes et les enfants dans une baraque qui se trouvait à gauche. Dans cette baraque travaillaient soixante coiffeurs, qui tondaient les cheveux aux femmes. Les hommes complètement dévêtus transportaient en courant, sous les coups incessants, les habits de tout le transport sur un tas à un endroit où ils devaient être triés par la suite. Cette besogne achevée, les femmes tondues, on dirigeait les hommes toujours nus, avec les femmes et les enfants, sur le chemin conduisant aux chambres à gaz, en leur disant qu'ils allaient prendre un bain. Au commencement on ordonnait même aux victimes, les trompant jusqu'au bout, de tenir à la main un zloty comme prix à payer pour le bain. Un Ukrainien se tenant dans la guérite placée sur le chemin conduisant aux chambres à gaz encaissait ces zlotys. Par la suite, on renonça à cette pratique. »

Le chemin étroit conduisant des baraques aux chambres à gaz, appelé " boyau " ou " tuyau ", était baptisé par les SS de Treblinka la " rue du ciel ".

Les gazages

La Commission d'enquête résume sobrement la suite du processus d'extermination.

« Devant l'entrée des chambres à gaz se trouvaient habituellement quelques Ukrainiens avec des chiens. Ils poussaient brutalement les victimes à l'intérieur des chambres à gaz, les blessant souvent. Les condamnés étaient poussés dans les chambres les bras levés pour occuper moins de place, et sur les têtes des victimes ainsi tassées debout, on jetait les enfants. Ainsi que les témoins l'ont confirmé, l'asphyxie par le gaz dans les chambres durait quinze minutes environ; puis après un examen de l'état des victimes à travers des ouvertures vitrées spéciales, on ouvrait les portes et la masse tassée de cadavres s'écroulait de son propre poids. Les ouvriers juifs enlevaient immédiatement les cadavres pour préparer la place au groupe suivant de victimes. Depuis l'arrivée du transport sur la voie du camp jusqu'à son extermination dans les chambres à gaz, cela durait au maximum deux heures. Le camp de Treblinka peut être considéré comme un lieu d'exécutions en masse. »

L'acte d'accusation présenté devant le cour d'assises de Düsseldorf lors du procès des SS de Treblinka apporte quelques précisions complémentaires.

« Si, malgré tout, une personne était encore en vie à la fin du gazage, celle-ci était tuée au pistolet par le chef du kommando allemand ou par le personnel de surveillance ukrainien. Pendant la durée du gazage et jusqu'au nettoyage des chambres à gaz, les détenus suivants devaient, même par le froid le plus rude, attendre nus devant le bâtiment. La vue à l'intérieur des bâtiments mêmes leur était bouchée, par une porte pour les petites chambres à gaz, par un rideau pour les grandes chambres. Cette attente supplémentaire devint atroce pour eux, qui entendaient les cris des personnes dans les chambres. Ce martyre atteignait son apogée lorsque les moteurs, assez fréquemment, tombaient en panne, et qu'un temps assez long était nécessaire pour les remettre en marche. Après l'extermination, tous les orifices des corps des victimes étaient fouillés par des membres du kommando de travail juif pour y découvrir des objets de valeur. Les dents en or étaient extraites de la bouche au moyen de pinces assez grandes et ramassées dans des récipients. Après l'évacuation des chambres à gaz et leur nettoyage, la " fournée " suivante était introduite et la procédure recommençait. »

Les fosses et les bûchers

Des fosses gigantesques sont creusées par les juifs des corvées afin d'ensevelir les corps. Situées à l'est des chambres à gaz, elles mesurent 50 mètres de long, 25 mètres de large et 10 mètres de profondeur. Une voie ferrée étroite permet de pousser des wagonnets des chambres à gaz aux fosses. Mais au bout de quelques semaines, comme ces wagonnets se heurtent et déraillent souvent, ils sont abondonnés. Les cadavres sont alors traînés par les pieds jusqu'aux fosses. Ils y sont alignés en couches superposées, recouvertes d'une fine couche de sable. L'opération spéciale 1005, secret d'État, dont est chargé le SS Bobel, consiste à exhumer les cadavres et à les incinérer. Cette opération commence à l'automne 1942 à Belzec et Sobibor, mais seulement au début de 1943 à Treblinka. L'acte d'accusation du tribunal de Düsseldorf contient le témoignage du SS Franz Stangl :

« Ce doit être au printemps 1943. À ce moment-là sont arrivées des excavatrices. On s'en est servi pour vider les grandes fosses communes. Les cadavres anciens furent brûlés sur des grils, et on fit de même avec les nouveaux. Au moment de ces changements, Wirth est venu à Treblinka. Je crois me souvenir qu'il a parlé d'un Standartenführer qui avait fait l'expérience de brûler des cadavres. Wirth me raconta que, d'après cet essai, on pouvait brûler les cadavres sur des grils, ça marchait merveilleusement. Je sais aussi qu'on a utilisé d'abord des rails de chemin de fer à voie étroite pour constituer le gril. Mais ces rails se révélèrent trop faibles: ils se courbaient sous l'action du feu. On s'est alors servi de rails de chemins de fer normaux. »

La même source rapporte le témoignage du SS Heinrich Matthes qui précise :

« C'est Floss qui a fait établir le dispositif de crémation. Des rails avaient été posés sur des blocs de ciment. On y entassait les cadavres. Sous les rails, on brûlait des résineux. On arrosait le bois d'essence. On ne brûlait pas seulement ainsi les cadavres des nouvelles victimes, mais aussi ceux qu'on retirait des fosses. »

Ces bûchers, dont le nombre exact n'a pu être établi, brûlent nuit et jour à Treblinka. Ces centaines de milliers de corps incinérés produisent des mètres cubes de cendres. Les os résiduels sont broyés. Finalement, ces cendres sont répandues dans les fosses venant d'être vidées, en couches alternées avec du sable. Les fosses sont ensuite recouvertes de 2 mètres de terre.

Les victimes

Le processus d'extermination a connu deux phases à Treblinka. Le premier convoi, immédiatement gazé, est arrivé à Treblinka le 23 juillet 1942, composé de 5 000 juifs de Varsovie. La première phase va du 23 juillet 1942 au 28 août 1942. Pendant ces cinq semaines, 5 à 7 000 juifs arrivent chaque jour. Puis le rythme s'accélère: certains jours plus de 12 000 déportés sont reçus au camp. Pendant cette première période sont exterminés 215 000 juifs venant du ghetto de Varsovie, 30 000 du district de Radom, 17 000 du district de Siedlce, 6 000 du district de Minsk-Mazowiecki, soit en tout 268 000 victimes.

Fin août, il apparaît que les trois chambres à gaz ne suffisent plus pour tuer autant d'êtres humains. Ceux qui ne peuvent être gazés sont fusillés. Globocnik et Wirth arrivent à Treblinka. Ils remplacent le commandant SS Eberl par Stangl et décident la construction de nouvelles chambres à gaz. Ils font édifier un bâtiment rectangulaire en dur contenant dix chambres à gaz, formant une surface de 320 mètres carrés (au lieu des 48 mètres carrés des trois anciennes chambres). Ces nouvelles chambres ont 2 mètres de haut. Elles sont disposées de part et d'autre d'un couloir central. Les portes d'entrée et celles destinées à l'enlèvement des cadavres sont semblables aux anciennes. Par contre, l'entrée du bâtiment est rendue accueillante. Les cinq marches qui y conduisent sont ornées de pots de fleurs des deux côtés. Au-dessus de l'entrée est placée l'étoile de David... Le moteur Diesel produisant le gaz est situé, lui, près des anciennes chambres. Pendant ces travaux, qui durent cinq semaines, les exécutions se poursuivent, à un rythme moins soutenu pourtant, dans les trois anciennes chambres.

La seconde période commence en octobre 1942 et va durer jusqu'à la fin, le 27 novembre 1943. L'augmentation de la capacité de la chambre à gaz permet l'augmentation du nombre des victimes: les nouvelles chambres permettent d'asphyxier 4 000 personnes en une seule fois. Au début de 1943, la population juive du Gouvernement général a été à peu près exterminée. Mais Treblinka continue à recevoir des convois en provenance des pays occupés par la Wehrmacht. C'est ainsi qu'arrivent en mars et avril les derniers convois de juifs du ghetto anéanti de Varsovie, ainsi que des convois de Yougoslavie et de Grèce.

LA RÉVOLTE DU 2 AOÛT 1943

Se sachant condamnés, les juifs des corvées cherchent désespérément le moyen de s'enfuir et même de se révolter. D'autant plus qu'ils sont victimes des caprices et des sévices des SS et de leurs auxiliaires ukrainiens.

Les sévices

L'acte d'accusation du procès de Düsseldorf contient des témoignages éloquents.
Les déportés sont sans cesse frappés à coups de crosse, de cravache, de gummi:

« Cependant, la méthode la plus en vogue était le soi-disant sport. À cette fin, on faisait courir les détenus d'un endroit à l'autre de la place et on les mettait au bord de l'épuisement physique par des ordres de s'étendre et de se lever. À cette occasion, il arrivait plus d'une fois que ces hommes, rongés par le dur travail physique et la nourriture insuffisante, restassent tout simplement étendus sur place en grand nombre, ou bien qu'ils ne pussent plus adapter leur allure à celle des détenus plus forts et plus robustes. Ils attiraient l'attention et étaient punis. »

La mort menace en permanence les déportés des corvées devenus moins aptes au travail. Ils ont la hantise de ne plus paraître valides comme l'indique le témoignage d'un survivant.

« Les sélections étaient le glaive constamment suspendu sur nos têtes. Nous prenions l'habitude de nous lever chaque matin plus tôt, avant le signal, et de commencer à nous apprêter et à " nous rendre beaux ", afin de paraître aussi jeunes et frais que possible. À mes époques les meilleures, je ne me suis jamais rasé aussi souvent qu'à Treblinka. Chaque matin, nous étions tous rasés, et avions passé nos visages à l'eau de Cologne provenant des paquets juifs. D'autres se mettaient même de la poudre et du rouge. On se pinçait les joues comme on dit, et même littéralement, pour que surtout les couleurs restent. »

En effet, poursuit-il,

«...le plus dangereux était de se faire remarquer des Allemands. Un détenu, docteur assez âgé de Varsovie, avait un bandage à la main. Cela suffit pour le faire se déshabiller et mettre dans la fosse. Un invalide avec une plaie au pied avait l'habitude de travailler assis pour trier les vêtements. Dès que Poupée s'en aperçut, cet homme fut achevé en un instant. Un juif qui travaillait à la cuisine en campagne s'était ébouillanté ; inapte au travail, une balle dans la nuque! Cela eut pour effet que celui qui avait une maladie, une infirmité ou une blessure, le cachait comme le secret le plus inavouable, pour que surtout l'Allemand n'en sache rien. Un jeune homme qui dormait à côté de moi dans la baraque avait les pieds enflés. Il se donnait le plus grand mal pour que l'on ne s'en aperçût point. Mais allonger les pieds ne lui était pas possible; avant qu'on n'y prît garde, il fut guéri par une balle dans la nuque. »

Quelques sursauts de désespoir se produisent face à ces sévices et à la mort annoncée. L'acte d'accusation relève par exemple à la page 12 :

« L'accusé le SS Matthes, après avoir été attaqué, tua l'agresseur d'un coup de feu, sélectionna ensuite au moins vingt personnes et les fit exécuter par d'autres membres de l'équipe des gardiens. »

Et à la page 169 :

« Au début de septembre 1942, le SS Max Biala, membre de l'équipe des gardiens du camp, effectua une sélection parmi les travailleurs juifs, parce que ceux des juifs qui n'étaient plus à même d'accomplir ce travail pénible devaient être remplacés par d'autres juifs plus valides, qui avaient été choisis dans un convoi provenant de Tomaszow. Lorsque Biala se trouva, dans ce but, entre les files des détenus qui s'étaient mis en rang, un juif dont le nom était probablement Berliner se précipita sur lui avec un couteau et lui asséna plusieurs coups de couteau dans la région de l'épaule, à la suite desquels Biala mourut quelques jours plus tard. »

Naturellement l'agresseur fut abattu sur-le-champ.

La révolte du 2 août 1943

Vassili Grossmann décrit comme suit la préparation de cette révolte :

« Un plan de soulèvement avait germé dans l'esprit des détenus. Ils n'avaient rien à perdre. Chaque jour était pour eux un jour de tourments. Ils étaient tous condamnés à mort: les Allemands n'épargneraient aucun de ces témoins de leurs horribles forfaits. C'étaient des ouvriers qualifiés, des charpentiers, des maçons, des boulangers, des tailleurs, des coiffeurs affectés au service des Allemands. Ce sont eux qui créèrent un comité de soulèvement. Dans les baraquements des ouvriers, des armes apparurent: des haches, des couteaux, des matraques. Que de risques à encourir pour se procurer chaque hache, chaque couteau! Que de patience, de ruse et d'adresse pour dissimuler tout cela dans les baraques. Les détenus se procurèrent même de l'essence pour mettre le feu au camp. Enfin ils creusèrent une grande galerie sous le baraquement qui servait d'arsenal. Ils enlevèrent ainsi vingt grenades, plusieurs carabines et pistolets qui disparurent dans des cachettes profondes. Les conspirateurs formaient des groupes de cinq. Ils mirent au point dans ses moindres détails leur plan. Chaque groupe avait sa mission particulière. Le premier devait prendre d'assaut les miradors avec leurs mitrailleuses; le second attaquerait par surprise les sentinelles; le troisième s'emparerait des autos blindées; le quatrième couperait les fils téléphoniques; le cinquième se rendrait maître des casernes; le sixième pratiquerait des passages parmi les barbelés; le septième établirait un pont au-dessus des fossés antichars, le huitième arroserait d'essence les bâtiments du camp et les incendierait; le neuvième détruirait tout ce qui pourrait être rapidement détruit. »

D'après Miriam Novitch , le premier chef de la révolte fut le docteur Chorongitski. Le second commandant de la révolte fut Galewski, ingénieur à Lodz, " homme d'une très grande réserve ". Le compagnon de Galewski était le capitaine Zelo.

« Le titre de chef d'état-major de la révolte passa au capitaine Zelo, écrit-elle. La contribution de ce militaire, très instruit, facilita beaucoup la réalisation de l'entreprise, qui fut difficile est complexe. Un Tchèque du nom de Rudolph Mazarek se joignit au comité. Il avait refusé d'abandonner sa femme, une juive, et l'accompagna à Treblinka. De ses propres yeux, il avait vu comment on avait poussé sa femme, qui était enceinte, vers les chambres à gaz. Mazarek devint un des membres les plus actifs du comité. Il faut aussi rappeler le mécanicien Rudek, de Plotzk, qui travaillait dans le garage; son poste de travail fut très important pour notre action, parce que c'est là que l'on cacha les armes. »

Miriam Novitch évoque brièvement ce soulèvement du 2 août 1943 :

« Galewski et les membres du comité savaient parfaitement que, malgré leurs efforts héroïques, ils ne pourraient armer que 200 prisonniers sur 800 ou 1 000. J. Wiernik nous fera le même récit: il était de ceux qui étaient armés seulement d'une hachette et d'une petite scie, lorsqu'il s'enfuit du camp. Galewski profita de ce jour torride où des SS et surtout de nombreux gardes ukrainiens partirent se baigner dans le Bug éloigné de 20 kilomètres. Le signal devait être donné par un coup de fusil. Plusieurs gardes furent liquidés. Plusieurs SS se cachèrent dès qu'ils entendirent l'explosion du dépôt d'essence. Au procès de Düsseldorf, les inculpés l'avouèrent. Le feu embrasa le camp. Nous le savons aussi par un témoin, le Polonais Zablecki, employé à la station de Treblinka. N'ayant pas de dynamite à leur disposition, les insurgés ne purent faire sauter les machines d'extermination, qui continuèrent à fonctionner jusqu'à la fin octobre 1943. »

En effet, la plupart des bâtiments furent détruits par l'incendie provoqué par les déportés, à l'exception des chambres à gaz construites en dur. Mais les révoltés étant maîtres du camp, environ 600 détenus parviennent à s'évader sur le millier présents au camp le 2 août 1943. Ils se réfugient dans la forêt voisine. Des centaines de SS et de policiers, accompagnés de chiens, se lancent à leurs trousses. Même l'aviation est requise. La plupart sont repris. Jean-François Steiner écrit qu'un an plus tard, à l'arrivée de l'année Rouge, il ne restait qu'une quarantaine de survivants, " les autres ayant été tués par les Polonais, les résistants de l'Armia Krajowa, les bandes fascistes ukrainiennes, les déserteurs de la Wehrmacht, la Gestapo et les unités spéciales de l'armée allemande ".

La fin

Après l'insurrection, les nazis décident de détruire le camp. Pourtant les chambres à gaz restant opérationnelles, plusieurs petits convois arrivent encore à Treblinka, les deux derniers les 18 et 19 août avec 8 000 juifs du ghetto de Bialystok. Ensuite, les chambres à gaz sont dynamitées et détruites. Les baraquements, les enceintes et les autres installations sont démontées et disparaissent. Comme pour les autres camps d'extermination, le sol est labouré, afin que disparaissent toutes les traces. Du lupin est semé; des arbres sont plantés. Une fermette est construite pour les Ukrainiens.
Le 17 novembre 1943, le dernier groupe de 30 déportés juifs chargés des ultimes corvées est fusillé.

Conclusion

Le nombre de personnes exterminées à Treblinka ne peut être établi, aucune liste n'étant connue. Ce nombre ne peut qu'être évalué, approximativement, d'après quelques rares bordereaux ferroviaires, d'après les indications des témoins polonais sur l'importance et la fréquence des convois, ou d'après l'évaluation numériques des ghettos anéantis. La Commission générale d'enquête écrit dans la conclusion de son rapport: " Le nombre s'élève à 731 600 personnes au moins. Les victimes furent pour la plupart des juifs, citoyens polonais du centre de la Pologne (Varsovie, Radom, Czestochowa, Kielce, Siedlce). En outre on y exterminait des juifs des régions de Bialystok, Grodno et Wolkowysk. On amenait également à Treblinka les juifs de l'Europe occidentale: les juifs allemands, autrichiens, tchèques et belges. De l'Europe du Sud: les juifs grecs. En plus des juifs, on a aussi exterminé au camp de Treblinka un certain nombre de Tziganes . "

Ce nombre de 700 000 est repris dans l'article: " L'acte d'accusation du procès de Treblinka ". Raul Hilberg avance le chiffre de 750 000, pour les juifs seulement. Comme il s'agit de chiffres minima, le nombre vraisemblable des victimes tuées à Treblinka a dû dépasser 800 000.
Vassili Grossmann signale la présence de juifs arrivant de France. Mais sans précisions.

Kurt Franz et trois de ses subordonnés ont été condamnés aux travaux forcés à vie (peine maximale prévue par le Code pénal allemand), les autres à des peines allant de trois à douze ans de travaux forcés. Eberl, arrêté par les Américains en 1948 près d'Ulm, s'est suicidé dans sa cellule. Stangl s'est enfui en Italie, puis au Brésil; extradé et condamné à la prison à perpétuité à Düsseldorf en 1970, il y est mort en 1971.

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