RAVENSBRÜCK

Ravensbrück est le camp
de concentration des femmes.


Ravensbrück a été le premier camp de femmes aménagé par les nazis. Ce sera la plaque tournante de la déportation des femmes. L'Amicale de Ravensbrück et l'Association des déportées et internées de la Résistance ont publié une remarquable monographie. La qualité de la recherche est telle qu'il suffit de présenter cet ouvrage.

LE KZ DE RAVENSBRÜCK

Le camp

Ravensbrück est située en Allemagne orientale, dans le Mecklembourg, près de la petite ville de Fürstenberg et à 80 kilomètres au nord de Berlin. Le site est désolé. Autour d'un lac s'étend une zone marécageuse de dunes et de sables gorgés d'eau. À la maigre végétation s'ajoutent des massifs forestiers de bouleaux et de conifères. Un vent glacé souffle sans trêve. Le climat est si rigoureux que cette région est appelée la " petite Sibérie mecklembourgeoise ".

A la fin de 1938, 5 00 prisonniers sont amenés du KZ du Sachsenhausen pour construire là un camp de concentration. Le 13 mai 1939, 867 déportées arrivent à Ravensbrück, soit 860 Allemandes et 7 Autrichiennes. Suivent, le 29 juin, 440 femmes tziganes avec des enfants (dont aucun ne survivra), puis le 23 septembre les premières Polonaises. À la fin de décembre 1939, le KZ de Ravensbrück compte 1168 femmes déportées. Il a été construit sur le même plan que les autres KZ. En 1939, il est entouré d'un mur élevé et d'une enceinte électrifiée. Il comporte seize baraques avec leurs dépendances, ainsi qu'un camp plus petit réservé aux hommes. Des miradors surveillent l'ensemble. Le camp initial sera agrandi à plusieurs reprises, et à la fin il sera composé de trente-deux Blocks et de nombreux locaux administratifs.
Les SS résident dans des villas confortables proches du KZ.

De la rééducation à l'assassinat

En 1939, les détenues ont des conditions de vie acceptables. Certes, les appels occupent déjà quatre à cinq heures de la journée. Et la discipline est sévère. Les punitions comportent la bastonnade, le cachot et la privation de nourriture. Mais les huit heures de corvée sont supportables. Germaine Tillion a établi une chronologie. Celle-ci montre que les détenues, en 1940 et en 1941, proviennent des pays occupés par la Wehrmacht : Autrichiennes, Tchèques, Polonaises (4 308 femmes arrivent de Cracovie le 23 août 1940), Hollandaises, Norvégiennes, ainsi que des juives, des Témoins de Jéhovah, des Tziganes (550 en janvier 1941) et, en octobre, le premier contingent de jeunes femmes soviétiques.

En 1941, les SS commencent à louer des détenues comme ouvrières agricoles ou manœuvres dans des usines d'armement. L'entreprise Dachau, implantée dans le camp même, obtient la création d'équipes de nuit afin que la production ne soit pas interrompue. Les exécutions commencent pendant l'hiver 1941-1942 : la première " sélection " conduit 1600 femmes à la mort; elles sont amenées par camions à Dessau pour y être gazées. Les premières Françaises arrivent dans le courant de janvier 1942, par petits groupes, provenant de la prison de Lille et de celle de la Santé de Paris.

Pendant toute l'année 1942 ont lieu des exécutions de politiques polonaises et de prisonnières soviétiques.

Du 3 février à fin mars, dix petits transports, dits " transports noirs ", partent pour conduire vers la mort des femmes à Buchbei-Berlin et à Bernburg.

Du 23 au 26 mars, un transport de 1 000 femmes, surtout des Allemandes d'origine juive ou tzigane, part pour ouvrir un camp de femmes à Auschwitz. Fin mars, un transport composé surtout de prisonnières juives est envoyé à Maïdanek où elles seront tuées.

En avril, il y a environ 5 500 femmes dans le camp. 10 000 y ont été déjà immatriculées.

En août, 380 femmes sont envoyées à Auschwitz. 75 étudiantes et lycéennes polonaises sont prises pour des " expériences médicales ": elles seront opérées par petits groupes à cette époque, puis de nouveau en août 1943.

Le 5 octobre, 622 femmes sont envoyées à Auschwitz (dont 522 juives).

Le 5 décembre, 15 518 femmes ont été immatriculées à Ravensbrück. 6 000 d'entre elles ont été envoyées dans des fabriques d'armement. Les ateliers Siemens-Halske sont construits à proximité du camp pour éviter de perdre du temps en déplacements. A Ravensbrück, la durée du travail passe de douze à quatorze heures par jour.

La chronologie de Germaine Tillion indique ensuite qu'à partir de 1943 des transports partent pour être gazés à Linz. En mars est mis en route un crématoire à deux fours (avant, les crémations s'effectuaient à Fürstenberg). Un second crématoire sera construit à l'automne 1944.

Le 29 avril 1943 arrivent 213 Françaises, qui ont quitté Romainville le 27, puis le 1er août un convoi de 58 femmes venant de Fresnes et de Romainville (ce sont les premières NN). Le 2 septembre, 139 suivent, toujours parties de Romainville. En septembre, 150 Françaises quittent Ravensbrück pour Neubrandebourg.

En 1943 de nombreux et importants convois de femmes soviétiques entrent à Ravensbrück. Désormais, les conditions de vie s'aggravent. Les Blocks sont encombrés. Les femmes doivent coucher à deux sur une paillasse de 75 centimètres sans couverture. La nourriture diminue: 250 grammes de pain par jour. La violence s'accentue. En 1944, toujours selon la chronologie de Germaine Tillion, un grand " transport noir " conduit 800 femmes aux chambres à gaz de Maïdanek.

Le 3 février arrive le plus important convoi de femmes françaises: elles sont 1 000. Des convois de main-d'œuvre partent pour Neubrandebourg, Hanovre, Limmer et Bartensleben, ainsi que pour Holleischen et Zwodau en Tchécoslovaquie.

Le 26 juillet arrive le convoi français dit " des 46 000 ": il comprend 106 femmes qui ont quitté Romainville le 14 juillet et sont passées par Neubren, près de Sarrebrück.

Du 2 au 30 août, plusieurs milliers de prisonnières arrivent d'Auschwitz.

2 septembre : un convoi de main-d'œuvre part pour Leipzig. Dans le courant du mois, plusieurs milliers de femmes évacuées de Varsovie sont amenées au camp. Les Polonaises sont alors environ 14 000. Parmi elles se remarquent des religieuses catholiques provenant d'un couvent de franciscaines polonaises. Elles sont regroupées sous une tente et mourront presque toutes.

2 octobre : départ d'un transport de travail pour Zwodau.

En novembre : le dernier " transport noir " quittera Ravensbrück avec 120 déportées, qui seront gazées à Hartheim. Les gazages suivants seront effectués sur place, une chambre à gaz ayant été installée en décembre 1944 à Ravensbrück. Elle peut contenir 150 personnes à la fois.

En décembre 1943, Germaine Tillion indique que 91 748 femmes ont été immatriculées à Ravensbrück, et que 43 733 sont présentes au camp.

« En 1944, les déportées affluent, non seulement des pays occupés, mais de certains kommandos et plus tard d'Auschwitz. Les transports pour le travail deviennent plus difficiles à cause des bombardements. De nouvelles baraques sont construites près des usines pour 2 000 détenues. Les Blocks sont surpeuplés. Trouver un coin de châlit chaque soir (il n'y a pour ainsi dire plus de paillasse) devient une lutte angoissante. On dort où on peut, par terre, dans les lavabos, etc. Il n'y a plus assez de robinets, de WC. La saleté et la vermine deviennent insurmontables. La discipline se relâche. L'appel du soir est supprimé. Les détenues sont vêtues en majorité de loques (dont n'a pas voulu le Secours d'hiver allemand) marquées de croix peintes sur le dos pour qu'elles ne puissent pas servir à une évasion. Il y a de moins en moins à manger: 200 grammes de pain, pas de pommes de terre, des soupes immondes. Il y a encore des conditions de vie pires que dans les Blocks: le commandant du camp a fait dresser en août 1944, à l'emplacement du Block 25, une grande tente de 50 mètres de long provenant de l'armée allemande. A même le sol, que recouvre à peine une mince couche de paille souillée bientôt d'excréments, s'entassent plus de 3 000 femmes, parfois avec des enfants. Pas de couverture, pas de paillasse, ni eau, ni lumière, ni installation sanitaire, aucun chauffage. Les épidémies s'emparent des malheureuses qui y sont enfermées: ce sont d'abord les Polonaises arrivant de Varsovie, puis des déportées d'Auschwitz. »

En 1945, tout s'aggrave encore. Le massacre s'intensifie sous toutes les formes dont le gazage jusqu'au 30 avril où l'armée Rouge entre dans le camp de Ravensbrück. L'administration du camp est identique à celle des autres KZ, avec cette différence qu'il s'agit de femmes.
Les commandants du KZ de Ravensbrück sont successivement :

de 1939 à octobre 1942 : Max Koegel qui quitte Ravensbrück pour Maïdanek, puis Flossenbürg, où il reste jusqu'à la fin (à Ravensbrück, il extermine notamment les Témoins de Jéhovah),

d'octobre 1942 à la fin : Fritz Suhren. (Il extermine les femmes âgées et trop faibles pour travailler, installe les chambres à gaz et porte la responsabilité de l'assassinat de plusieurs milliers de femmes).

Ainsi, la nature du KZ de Ravensbrück a évolué parallèlement aux péripéties de la guerre: de camp de " rééducation " en 1939, il n'a plus rien à envier aux autres KZ en 1945.

LES DÉPORTÉS À RAVENSBRÜCK

À leur arrivée au KZ, les déportées font connaissance avec la brutalité systématique des SS et des femmes kapos. L'uniforme rayé, la désinfection, la quarantaine les font plonger dans un monde nouveau pour elles, fait de violence, de promiscuité, où tout manque, où " la vie semble irréelle; nous vivons un cauchemar sans fin et ressentons une angoisse mal définie de mauvais rêve où l'on s'enlise, où l'on se débat sans espoir. À Ravensbrück, parler du quotidien n'a presque plus de sens "...

Essayons pourtant...

La vie quotidienne

Le livre-référence publié par l'Amicale de Ravensbrück et l'Association des déportées et internées de la Résistance relate les étapes de la vie quotidienne des déportées .

Le matin

« A trois heures et demie, la sirène hurle le réveil; il fait noir, il fait froid. Les corvées de café sont déjà à la peine; elles ont dû courir aux cuisines et, dans la nuit, traînent les bidons pleins. Pendant ce temps, les autres s'agitent comme des automates; il faut s'habiller, arranger le lit réglementaire. Nous nous habillons sur le lit, accroupies et la tête baissée. On joue des coudes pour accéder aux robinets et aux cabinets.
Au Waschraum, qui compte une vingtaine de lavabos et de bacs, ou de fontaines circulaires, quand ils fonctionnent tous, pour plusieurs centaines de femmes, c'est la cohue et pourtant toutes ne réussissent pas à passer. Il faut choisir entre la queue au lavabo, la queue aux WC et la queue au café. Quand on réussit à approcher d'un robinet, sans savon, sans brosse à dents, vite une toilette sommaire.
Aux WC la queue est encore plus tragique qu'aux lavabos. Il y a en moyenne dix WC pour 1000 femmes, toutes désirant y passer en même temps avant l'appel. La saleté des WC est repoussante, leurs aménagements sont conçus pour avilir: ici les portes ont été systématiquement enlevées. Là il s'agit d'une longue banquette percée d'une vingtaine de trous. L'endroit est écœurant; il faut marcher dans une pourriture inconcevable: excréments, sang, ordures de toutes espèces. La puanteur qui se dégage sent la mort.
La bousculade continue pour la distribution du café : un quart de litre de décoction de glands grillés, âcre, sans sucre, même pas forcément chaude. On guette la distance qui nous sépare du bidon. On crie que les autres ne vont pas assez vite. On n'a pas le temps de tout faire et déjà la deuxième sirène retentit. On se bouscule encore, on s'affole. Il faut sortir du Block. La Blockowa accélère le mouvement en aspergeant les retardataires; souvent une Aufseherin s'en mêle à coups de bâton. Entre les deux sirènes, trente minutes d'agitation et de bruit ont bien préparé le premier appel de la journée; ce ne sont plus des femmes, mais un grand troupeau inerte, abruti, qui sort du Block. »

Les appels

« L'appel à lui seul vient à bout d'une prisonnière normale; c'est la terreur des bien-portantes, l'horreur des faibles, des dysentériques, des oedémateuses. C'est par excellence l'organe de la discipline du camp, celui qui mobilise le maximum de surveillants (SS, Polizei de tous grades), de chiens qui rôdent. Il y a plusieurs types d'appel: en plus du Zählappell pour le contrôle numérique du Block, il y a l'Arbeitsappell et enfin l'appel général pour le contrôle des effectifs du camp, appel qui trop souvent n'est qu'une longue punition déguisée.
Les Zählappells qui se renouvellent matin et soir durent des heures. Les kommandos extérieurs qui ne partent qu'avec le lever du jour restent en rangs dès 4 heures et ne démarrent qu'à 7 heures quand, l'hiver, la neige ou le brouillard ne les retardent pas. Le soir, il n'y a pas de limite: deux heures est un minimum rarissime. Les Allemands se trompent constamment, ils recommencent, comptent et recomptent. Pendant qu'ils nous comptent, nous sommes debout, immobiles, au garde-à-vous dans les intempéries, sous les coups et les injures. Pas un mot. Un silence de mort doit régner dans nos rangs. Quand une femme tombe, nous ne pouvons la relever; elle reste à terre jusqu'à la fin. Ou bien elle est ramassée à coups de botte ou de bâton. Les ravages sont immenses, nous sommes impuissantes. Avec le Zählappell, nous n'en avons pas terminé avec le garde-à-vous, puisqu'à ce moment, les colonnes de travail sont comptées et recomptées et attendent en silence de se mettre en branle. Puis, cinq par cinq, nous défilons devant la chef Aufseherin. Le tableau fait penser à un tribunal d'inquisition: des centaines, des milliers de femmes passent sous les projecteurs, dans un silence rythmé par le clac-clac des sabots, dominé par le Los ! Schnell ! des policières, les hurlements des SS. Celles qui sortent du camp attendent encore à la porte, où on les recompte au passage. Quelquefois, on arrête un kommando pour fouiller une camarade. Le soir, au retour, même cérémonial moins rapide encore, puisque le travail n'attend plus. »

Le froid et les intempéries constituent un calvaire permanent pour les détenues:

« Rien ne nous protège quand, la tête rasée et nue, nous restons dehors des journées entières. Glacées jusqu'aux os, nous dépassons le stade de l'engourdissement et de l'onglée pour atteindre celui de la douleur, terriblement pénétrante et durable. L'hiver est trop long, il ne finit jamais ! La proximité de la Baltique aggrave notre condition misérable: lorsque la neige et la glace nous laissent en repos, le vent souffle avec violence, contourne les Blocks, balaye la Lagerstrasse, traverse nos minces vêtements et nous fait chanceler. Il y a aussi les pluies torrentielles, dont l'eau finit par ruisseler sur le corps même, sous la robe que nous gardons trempée toute la journée et devons remettre le lendemain sans séchage pour affronter une nouvelle averse. Il y a le brouillard, enfin, qui monte du sol et nous colle à la peau. »

La nourriture

« Théoriquement, il y a trois repas par jour : le café du matin, la soupe à midi (au début, nous avions en plus quelques pommes de terre, trois par personne, puis deux, puis une, puis rien), le soir un " repas froid " quelle que soit la saison, composé de pain et de café-ersatz, qui a rapidement succédé à un maigre bouillon. Les samedis, dimanches et fêtes, le dîner comporte un petit supplément à la ration de pain, et parfois le dimanche une soupe améliorée, la " soupe blanche ", qui consiste en une claire bouillie, saccharinée et désagréablement diurétique, ou un " café blanc ", également sacchariné, également irritant pour la vessie. L'insuffisance des rations est aggravée par l'irrégularité et l'arbitraire des distributions: rentrées au Block, nous attendons des heures pour avoir le café. Plusieurs fois, nous l'avons eu à 1 heure du matin et, par un froid intense, et un vent glacial, nous avons été servies dehors. Parfois, il n'y aura pas de soupe par manque de charbon aux cuisines, nous n'aurons qu'un quignon de pain et un petit morceau de margarine. Pour les repas comme pour le reste, au fur et à mesure que le temps s'écoule, on constate la détérioration progressive des possibilités de survie. Les prisonnières cherchent dans les épluchures une carotte pourrie ou une pelure de pomme de terre; d'autres profitent des sorties de kommandos, telle l'équipe de bûcheronnes qui ramasse des champignons ou des faines. »

Mais la faim est là, toujours, permanente, obsédante.

Le manque d'hygiène

« L'unique chemise et la culotte qui nous sont remises à l'arrivée, tachées de sang, de pus et de souillures de poux, ont une couleur grisâtre, sont maculées, repoussantes, et les rinçages à l'eau claire n'en viennent pas à bout. Au début, on change notre linge tous les trois ou quatre mois, entre-temps, nous lavons celui que nous avons sur le dos, pièce par pièce, sans savon, à l'eau froide, pour le sécher, nous le pendons à la tête de notre lit et ne dormons que d'un oeil de peur de le voir disparaître. »

Les convois de déportées devenant de plus en plus nombreux, le linge n'est plus changé. Les poux sont partout, par grappes, dans tous les vêtements, dans toutes les doublures. Les puces s'y joignent le plus souvent. Les dortoirs deviennent invivables.

« La mauvaise couverture, déjà insuffisante, nous est retirée en février 1945 et nous devons coucher tout habillées. Les lits se touchent. Pour aller aux cabinets, nous enjambons les corps de nos camarades. Nous marchons sur des têtes, des pieds et ce sont des jurons. Cependant, cela arrive plusieurs fois par nuit, car cystite et dysenterie ne nous laissent aucun repos. Les dortoirs de Ravensbrück, la nuit, lorsqu'on voit se rendant aux toilettes et se soutenant mutuellement ces lamentables squelettes, haletant et crachant, demi-nus, donnent une vision d'épouvante, de misère, de souffrance et d'horreur telle que les fresques du Moyen Age représentant les damnés et l'enfer n'arrivent pas à l'égaler. »

Le travail

À l'époque où les Françaises arrivent à Ravensbrück, le but essentiel du camp est de fournir de la main-d'œuvre à l'industrie allemande. On a vu que pour les nazis ce travail doit être à la fois punitif, exterminateur, source de profit pour l'économie du Reich... et pour le parti et ses chefs, notamment Goering et Himmler. À mesure que le KZ devient surpeuplé, il fonctionne comme un dépôt et essaime de plus en plus de kommandos.

« Le camp ne fournissait pas seulement la main-d'œuvre bon marché aux entreprises dont les ateliers étaient à proximité, mais il en expédiait sur commande dans toute l'Allemagne. Pour le prix convenu, le commerçant ou l'industriel recevait les 500 ou 1 000 femmes demandées, ainsi que les Aufseherinnen armées de gourdins et les chiens dressés, capables de faire travailler douze heures par jour des femmes épuisées et pas nourries, jusqu'à ce qu'elles en meurent. Elles étaient alors remplacées par d'autres, sans supplément de dépense pour l'employeur. »

Le camp central

Les corvées ordinaires sont nombreuses: transport du café, du pain, des bidons de soupe, nettoyage des Blocks ou du Revier, entretien des bâtiments, etc. Certaines de ces corvées sont épuisantes ou répugnantes.

« Le transport des bidons de soupe par des femmes affaiblies devient une épreuve que tout le monde essaye d'éviter; deux prisonnières doivent porter un bidon de 30 à 50 litres environ; les porteuses fatiguées butent sur les pierres, glissent sur la terre ou la neige, heurtent le bidon, projettent de la soupe bouillante sur leurs pieds; et le désastre arrive parfois: elles tombent, ou une surveillante les bouscule et les frappe jusqu'à ce qu'elles tombent et répandent la précieuse nourriture. Parmi les corvées il y a, surtout les derniers mois, l'enlèvement des mortes entreposées à mesure sur le sol des lavabos et qu'il faut ensuite transporter à la fosse ou au crématoire... Les travaux d'entretien du camp étaient presque totalement assurés par des déportées étrangères. Les Françaises étaient arrivées en nombre alors que la plupart des Blocks et les rouages principaux du camp fonctionnaient déjà. Non seulement elles n'occupaient pas de poste d'autorité ou de surveillance, mais elles n'accédaient, sauf exception, ni à la cuisine, ni à l'infirmerie, ni à l'habillement, ni au jardinage...
Dans l'enceinte de Ravensbrück ou dans ses environs proches, le travail se fait dans des ateliers, sur des chantiers permanents et sur des chantiers occasionnels. Les installations permanentes les plus importantes sont une usine Siemens fabriquant de l'appareillage électrique et une entreprise de récupération de vêtements militaires: l'Industrie-hof. Des Françaises y travaillent, au milieu de beaucoup d'étrangères. L'effectif stable est complété, selon les besoins de chaque jour, par des désignations individuelles: le personnel du bureau d'embauche (Arbeitseinsatz) vient faire son choix chaque matin et parfois chaque demi-journée parmi les femmes disponibles.
Il semble qu'aucun travail demandé aux femmes déportées n'ait exigé plus qu'une formation d'OS, le tour était la machine la plus pénible et la moins facile à manœuvrer, pour des femmes sans expérience industrielle. Chez Siemens, exceptionnellement, le réglage des interrupteurs de radio était un travail de grande précision. Mais partout les femmes acquérront assez d'adresse pour pouvoir clandestinement fabriquer, en galalithe, en ersatz d'aluminium ou autres matières, quelques objets d'usage, un peigne, un manche de brosse à dents, une croix...
Plus pénibles que le travail d'usine pris en lui-même sont les conditions dans lesquelles nous le faisons et nous vivons. À elle seule, l'interdiction d'aller au WC, sauf à certains moments réglementairement fixés et beaucoup trop rares pour des femmes dysentériques, crée chez de nombreuses prisonnières une gêne et une véritable hantise; d'autant que les accidents, inévitables, sont punis, comme sont punies des paroles échangées avec une voisine, punie à plus forte raison la lenteur involontaire ou volontaire, punis les vols de chiffons pour faire des mouchoirs ou des serviettes de toilette. Tout est puni... »

D'autres travaux ont lieu en plein air à Ravensbrück ou aux environs. Les femmes souffrent du froid et du poids des objets à transporter. Le kommando des marais est chargé d'assainir les bords marécageux du lac pour récupérer de la terre cultivable. Le kommando du bois déterre les racines des pins coupés. Le kommando du charbon transporte les briquettes du lac aux logements des SS. Le kommando de la carrière creuse et transporte le sable. Un autre

« ... travaillait sur des terrains d'épandage à remplir de matière molle de lourds wagonnets; quatre femmes poussaient un wagonnet, et elles essayaient en vain, au retour, de se débarrasser de l'odeur. Mais le plus épuisant peut-être, c'était le rouleau compresseur. Nous faisions les fondations des routes du camp, et nous tassions le mâchefer en tirant un énorme rouleau de ciment de 1,50 mètre de diamètre, 3 mètres de long et qui pesait 8 à 900 kilos. Nous nous attelions à sept ou huit pour le traîner. C'était une vision évoquant l'esclavage assyrien. Outre ces ateliers et chantiers plus ou moins permanents, le bureau d'embauche fournissait également de la main-d'œuvre pour des tâches extérieures qui se présentaient occasionnellement. La principale était le déchargement de wagons remplis de marchandises pillées un peu partout, en Pologne, en Tchécoslovaquie: travail qui demandait de rudes efforts physiques quand il fallait remuer de ses doigts gourds la ferraille glacée, ou empiler les épaisses planches des chalets tchèques démontés. »

Les kommandos extérieurs

Véritable plaque tournante de la déportation des femmes, le KZ de Ravensbrück a fourni des kommandos extérieurs répartis dans l'Allemagne tout entière, certains d'entre eux comptant plus de 10 000 déportées. D'autres KZ ont de plus en plus fait appel à Ravensbrück pour les besoins de leurs propres kommandos, notamment Buchenwald, Dora, Flossenbürg, Mauthausen et Sachsenhausen. La majorité de ces kommandos extérieurs est mise au service de l'effort de guerre. Largement grâce à eux, on fabrique des pièces pour moteurs d'avion à Beendorf, à Zwodau (annexe des usines SiemensHalske), à Abteroda (entreprises BMW), des obus de DCA à Leipzig (Nordwerk, usine Hasag), des cartouches à Holleischen (poudrerie Skoda), des masques à gaz à Limmer-Hanovre où à Sachsenhausen (usines Auer) et des armements à Torgau (dépôts Muna), à Barth (usines Heinkel), à Wattenstedt (usines H. Goering), etc.

Dans certains de ces kommandos, les conditions de vie sont particulièrement pénibles. C'est le cas, par exemple, à Beendorf où les ateliers sont installés entre 600 et 800 mètres sous terre dans d'anciennes mines de sel - ou à Schlieben, à la frontière polonaise, où des Tziganes travaillent dans une poudrerie avec une hygiène et une nourriture pratiquement inexistantes... Les conditions sont également très pénibles pour les kommandos chargés de construire des routes et des terrains d'aviation, de déblayer les gares et les bâtiments bombardés, etc. Ainsi beaucoup de Françaises NN de Ravensbrück envoyées pour déblayer les voies ferrées à Amstetten près de Mauthausen sont tuées au cours d'un bombardement aérien.

Parfois le sort des déportées de ces kommandos est moins rude que dans le camp central, car les employeurs souhaitent conserver ces femmes en condition suffisante pour que le rendement soit convenable. C'est le cas à Belzig. Ce qui n'exclut ni les coups, ni le service de nuit, ni les " sélections " pour " liquider " les femmes trop affaiblies.

Liste des kommandos

Abteroda - Ansbach - Barth/Ostee (Heinkel) - Belzig - Berlin Oberschöneweide - Berlin Schönefeld (Heikel) - Borkheid - Bruckentin - Comthurey - Dabelow - Eberswalde - Feldberg - Fürstenberg (Siemens) - Hennigsdorf - Herzebrück - Hohenlychen - Karlshagen - Klutzow Stargard - Köningsberg Neumark - Malchow - Neubrandenburg (Siemens) - Neustadt/Glene - Peenemünde - Prenzlau - Rechlin - Retzow - Rostock Marienhe (Heinkel) - Stargard - Steinhoring - Schwarzenforst - Uckermark - Velten.

La résistance

Une organisation de résistance semblable à celle décrite dans de nombreux KZ d'hommes a-t-elle existé à Ravensbrück ? Le livre référence donne la réponse :

« Il n'existait pas dans le camp une organisation structurée de résistance avec une direction orientant et coordonnant l'action des différents groupes clandestins. Le travail s'effectuait sur la base de contacts personnels, plus ou moins systématiques, entre un nombre limité de femmes se faisant mutuellement confiance. Grâce à cette activité, il fut possible de placer quelques déportées politiques à la cuisine, au vestiaire, au magasin de chaussures, au service du travail, au Revier et jusque dans la police du camp. »

La solidarité a bien existé, dans la mesure du possible, entre les femmes des dix-huit nationalités de Ravensbrück :

« La solidarité en liaison avec le groupe international portait sur les vêtements, les chaussures, des suppléments de nourriture à distribuer en priorité aux malades, les médicaments, les soins au Revier ou les avertissements à ne pas s'y présenter quand on craignait l'extermination des malades, le changement de numéros d'immatriculation pour sauver des camarades de la mort, l'aide aux membres d'une même famille pour ne pas être séparés. Occasionnellement, l'organisation réussissait à faire entrer au camp des objets interdits: un chapelet, une bible, un dictionnaire, un recueil de poèmes, une brochure clandestine... »

À l'instar des hommes dans les autres KZ, les femmes se groupent par nationalités, les communistes formant un groupe à part très organisé. Pour pratiquer la solidarité et aussi pour se conforter mutuellement, elles se retrouvent dès que cela est possible pour parler et pour des activités intellectuelles. H. Langbein donne des exemples de cette forme de résistance de l'esprit :

« Olga Benario, Blockälteste à Ravensbrück, organisait dans son Block conférences, cours et soirées littéraires, où l'on récitait du Goethe, du Schiller, du Mörike. Souvent, pendant les moments de liberté dans les rues du camp, les femmes récitaient tout bas des poésies, parlaient de livres qu'elles avaient lus, de pièces de théâtre qu'elles avaient vues, pratiquant ce que certaines d'entre elles appelaient une gymnastique cérébrale. Pour éviter de sombrer dans l'hébétude et l'apathie, elles voulaient exercer leurs forces intellectuelles. La Russe Kudijawzewa et l'Autrichienne Käthe Leichter rapportent qu'elles récitaient devant des camarades des vers composés par elles. Des Hollandaises avaient même rédigé un petit opuscule comique de trois pages pour sortir leurs compatriotes de la tristesse du quotidien. »

Les Françaises n'étaient pas en reste dans ce domaine.
La solidarité du destin permet parfois de mieux faire face comme le montre, par exemple, ce convoi de déportées françaises arrivées ensemble à Ravensbrück, et qui restèrent groupées. Elles partirent ensemble dans les trois gros kommandos de Holleischen, de Leipzig et de Zwodau et y maintinrent leur organisation.
Mais les déportées s'efforcent de nuire à la production de guerre allemande.

« La détérioration des machines était difficile; la surveillance était très stricte, le délit constaté ou seulement soupçonné d'une gravité mortelle; et de plus, nous manquions de connaissances techniques pour provoquer un accident dont la réparation fût assez longue. Nous ne pouvions pas faire de gros dégâts, mais nous avons souvent appris, en observant des pannes normales, à en provoquer qui l'étaient moins, introduit par inadvertance des poussières au bon endroit, fait tourner une perceuse à vide jusqu'à ce que la tête se brise... Pour apprendre, nous profitions des conseils qu'on nous donnait ou que nous sollicitions d'un air appliqué: " Vissez à fond ", nous vissions à demi; " Remplissez à mi-hauteur ", nous remplissions maladroitement jusqu'au bord; " Attention à ce foret qui risque de casser ", donc on doit forcer sur le foret: " Mettez une très mince couche de laque ", à nous de noyer la pièce façonnée dans une laque épaisse. Certaines déportées ont accepté la totalité des risques. Le souvenir de l'une d'elles est évoqué par sa camarade: " J'entends encore Françoise, la veille de sa mort, me dire avec son accent franc-comtois: " Naturellement, j'ai vu que la presse allait sauter; mais je me suis dit: Eh bien, que ça saute!" " Ce fut l'une des déportées pendues pour sabotage... »

Comme dans les autres KZ, les déportées envisagent et redoutent une extermination générale à la veille de l'arrivée des armées alliées. Aussi:

« À partir de 1945, l'organisation clandestine se prépara en vue d'une liquidation éventuelle du camp. On envisagea la possibilité selon laquelle les gardiens SS pourraient abandonner le camp à l'approche de l'armée soviétique et on essaya de se préparer à dominer le camp au moment décisif. Une entente internationale fut réalisée, on fit des plans d'occupation des postes les plus importants du camp dans la période intermédiaire, ce qui permettrait aussi d'assurer la sécurité et l'ordre. Les choses se déroulèrent autrement, mais les préparatifs en vue de la dissolution du camp facilitèrent aux groupes de prisonnières qui étaient demeurées et qui y étaient revenues pour soigner les malades l'organisation de la vie pendant les jours qui suivirent la libération. »

Mais le courage de ces femmes ne pouvait rien contre les assassinats perpétrés par les nazis. Ravensbrück Suite .....

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