NATZWILLER-STRUTHOF

Le Struthof, le seul KZ implanté en France,
a " plutôt le caractère d'un camp d'extermination
que d'un camp de concentration ".


En France, on dit " le Struthof ". Il sera fait de même dans ce chapitre. Les nazis appelaient ce KZ: " Natzwiller ", orthographié " Natzweiler " notamment par O. Wormser-Migot, ou " Natzweiller ". Le camp, soigneusement conservé, constitue un site protégé, inscrit à l'inventaire des monuments historiques. Il reçoit une moyenne de 250 000 visiteurs par an.

LE KZ DU STRUTHOF

Le camp

Le KZ du Struthof a été installé par les nazis dans l'Alsace annexée au Reich, sur un contrefort des Vosges. Il surplombe la vallée de la Bruche, face au Donon. À 800 mètres d'altitude, il domine les localités de Rothau et de Schirmeck, dans le Bas-Rhin. Strasbourg est à 60 kilomètres au nord-est.

A environ 200 mètres au-dessous du site retenu existait un hôtel de montagne fréquenté par les Alsaciens, qui venaient s'y promener dans les forêts en été et y faire du ski en hiver. En avril 1941, des SS réquisitionnent cet hôtel et s'y installent. Le 21 mai 1941 arrivent 150 prisonniers de droit commun provenant du KZ de Sachsenhausen, suivis le lendemain par 286 autres, allemands, et une dizaine de Polonais. Ils effectuent les travaux de terrassement et d'aménagement du camp primitif. Le 2 juin viennent les rejoindre 67 détenus du KZ de Dachau.

René Marx , interné au Struthof, en donne la description suivante:

« Le camp était disposé un peu autrement que ceux de Dachau et de Flossenbürg, par lesquels je suis aussi passé. Encerclé par une ligne électrifiée d'un travail très soigné, il était formé par dix-huit baraquements, disposés sur deux rangs et en paliers. Sur chaque palier s'élevaient deux Blocks, séparés par une allée, large de 20 à 30 mètres, où se faisaient les appels. Le palier le plus haut était à plus de 30 mètres au-dessus du plus bas. Cette disposition, qu'il faut retenir, rendait extrêmement pénibles les déplacements des détenus. Le palier du bas comprenait deux baraquements spéciaux: à droite le Bunker ou prison, et en face le four crématoire, surmonté par une cheminée de 8 à 9 mètres de haut. Peu de camps ont eu le crématoire à l'intérieur de l'enceinte électrifiée. La vue de ce bâtiment sinistre, qu'on avait continuellement sous les yeux, était particulièrement terrifiante, et l'odeur nauséabonde qui s'en dégageait nous donnait la sensation très nette du sort qui nous était réservé. D'un côté du four était une salle de désinfection, de l'autre un petit groupe de salles. Une de celles-ci était réservée aux urnes cinéraires, qu'on n'employait à peu près jamais; une autre, en communication directe avec le four, servait aux exécutions, comme en témoignaient quatre crochets de boucher scellés au mur, avec leurs quatre tabourets respectifs; une autre était affectée aux dissections. À côté se trouvait un petit dortoir pour les détenus qui allaient être bientôt exécutés. À part le Block de la cuisine et cinq autres formant l'infirmerie, tout le reste des constructions servait de logement. »

L'administration

L'administration du KZ est tout à fait identique à celle des autres. Le Lagerälteste y joue un grand rôle, car il est l'intermédiaire entre la direction et les détenus. C'est lui, notamment, qui propose aux SS les déportés qu'il trouve dignes de devenir proeminenten, en particulier les chefs de Blocks, les Schreiber, les Stubendienst, les kapos, etc.

Comme ailleurs, des luttes opposent les verts (droits communs) et les rouges (les politiques). En général les verts sont dans la place, mais l'afflux des politiques à partir de fin 1942 provoque un changement. Vont donc se succéder comme Lagerälteste: deux triangles verts jusqu'en 1942, puis un triangle rouge jusqu'en mars 1942, un triangle noir (désignant les asociaux) jusqu'en janvier 1944 et un triangle rouge jusqu'en septembre 1944, date de l'évacuation. Au sommet de la hiérarchie SS, le commandant du KZ va être successivement: Huttig de mai 1941 à février 1942 (avec un bref intermède pour Josef Kramer), Egon Zill de mai au 25 octobre 1942, puis le sinistre Josef Kramer du 25 octobre 1942 au 4 mai 1944 (il va commander alors le KZ d' Auschwitz-Birkenau, puis celui de Bergen-Belsen, où les Anglais l'arrêteront en mai 1945) et enfin Friedrich Hartjenstein de mai 1944 jusqu'à l'arrivée des Alliés.
L'effectif de la garnison et de l'encadrement SS n'a guère dépassé 200 hommes, auxquels s'ajoutent une trentaine d'administratifs.

LES DÉPORTÉS AU STRUTHOF

La vie quotidienne

René Marx décrit son arrivée au KZ. Quittant les wagons à bestiaux à la gare de Rothau, il doit gravir à pied 8 kilomètres d'une montée raide :

« Nous étions exténués et horriblement contusionnés quand, à la nuit tombante, nous atteignîmes le camp. L'enceinte était illuminée. À l'entrée, les hurlements des chiens du chenil tout proche de la porte, qu'excitaient les cris sauvages des SS, rendirent notre arrivée encore plus macabre. On nous compta, puis on nous dirigea vers la partie inférieure du camp. Les phares des différents miradors nous montraient le chemin et surveillaient notre marche. Nous aboutîmes ainsi au Block du crématoire. Là on nous fit mettre complètement nus, puis on nous rangea, non sans bourrades brutales, devant la salle de désinfection. Elle communiquait avec le four crématoire par une lucarne vitrée continuellement ouverte. Nous fûmes rasés des pieds à la tête, ou plutôt égratignés d'une horrible façon par d'ignobles instruments qui tenaient plus de la pince à épiler que de la tondeuse. Les coiffeurs d'occasion qui les maniaient, gens abjects, pour la plupart allemands, prenaient un malin plaisir à nous faire mal et, pour le moindre réflexe à la douleur, distribuaient aux patients de nombreux coups de pieds. Vinrent ensuite des baignades dans une eau saturée de Crésyl, qui provoquait des brûlures terribles sur les blessures des tondeuses. Pour ma part, je fus plongé et maintenu un certain temps dans cet affreux liquide. J'en ressortis plus mort que vif sous une grêle de coups. Nous reçûmes ensuite des vêtements trempés, qui sortaient du bain désinfectant, et des semblants de chaussures. Après quoi nous fûmes expédiés vers le Block auquel nous avions été affectés. »

Dès la quarantaine, les détenus sont divisés en deux catégories: les NN et les autres. Pour les NN, qui ne doivent plus avoir de contact avec le monde extérieur, une grande croix rouge est peinte sur leur veste et une bande rouge latérale sur chaque jambe de leur pantalon. Pour les autres détenus, les mêmes signes sont tracés à la peinture jaune. La vie quotidienne est aussi difficile au Struthof que dans les autres KZ. Aimé Spitz, ancien déporté NN au Struthof, l'évoque avec concision:

« En été le réveil est fixé à 4 heures du matin; en hiver, par les journées les plus courtes, le réveil est fixé à 6 heures du matin. On passe au lavabo où, torse nu, il faut se laver à l'eau glacée. On s'habille, puis nous recevons un demi-litre de tisane ou un semblant de café. Nous nous rendons alors en rangs par cinq à la place d'appel où les SS comptent les hommes de chaque baraque. Les appels se prolongent souvent durant des heures, debout, immobiles; en hiver dans la neige, en été dans la pluie et les orages, sans manteau bien entendu. L'appel terminé, nous nous rendons aux plates-formes 1 et 2 pour la formation des kommandos de travail. Ceci fait, nous partons au dur travail de la journée. À midi, retour au camp, nouvel appel. En vitesse, on nous sert notre piteux litre de soupe dans la baraque; nous n'avons qu'une gamelle et une cuillère en bois. Rassemblement à nouveau et départ pour le travail. Vers 18 heures, les kommandos de travail rentrent dans le camp; à 18 heures, c'est l'appel, comme celui du matin, souvent interminable. Nous nous lavons. Distribution de notre maigre repas du soir, et il faut aller se coucher dans les dortoirs. Une fois tous les dix jours, on nous changeait de chemise et de caleçon, ceci au début car par la suite, nous recevions du linge, si on peut l'appeler propre, toutes les huit semaines. Les premières semaines, nos caleçons étaient des pantalons de femme à dentelles, mode début 1900. »

Quant à la nourriture, peu de différence avec les autres KZ:

« Notre nourriture se composait le matin d'un demi-litre de café ou de soupe à l'eau; à midi, un litre de simple soupe liquide. Souvent nos chefs de chambrée nous servaient le dessus de la soupe, sans le remuer, afin que l'épais reste au fond du bouteillon. Alors eux se l'accaparaient et ne se gênaient pas de manger l'épais de la soupe devant nous. Le soir, au retour du travail, nous recevions un demi-litre de café ou de tisane, environ 350 grammes de pain, 20 grammes de margarine et une cuillerée à soupe de marmelade, ou une petite tranche de saucisson, ou un petit morceau de fromage. C'était toute notre nourriture. Le lundi, mercredi et vendredi, nous recevions le soir un demi-litre de soupe, mais dans ce cas nous n'avions que le pain et la margarine sans autre accompagnement. Le dimanche, la soupe de midi était meilleure et contenait quelques petits morceaux de viande. »

Le Bunker du KZ comprenait vingt cellules.

« Tous les matins, le SS chargé de la direction de la prison sortait un prisonnier après l'autre de sa cellule, et ils étaient amenés dans une salle voisine, où durant vingt ou trente minutes, ils étaient battus par un SS avec le ceinturon ou un gourdin. Puis rejetés en cellule, on les laissait en repos jusqu'au lendemain. Tous les quatre jours, ils touchaient une soupe chaude. Le reste du temps, c'était 250 grammes de pain et eau. »

Le Revier est, lui aussi, assez semblable à celui des autres KZ.

« Au début, deux baraques renfermaient l'infirmerie, plus tard, trois autres y furent annexées. Au début, les Français n'avaient pas accès à l'infirmerie. Ce n'est qu'à partir de septembre 1943 que les Français étaient autorisés à recevoir de petits soins et pansements à l'infirmerie. Fin octobre, leur admission fut complète. Outre le médecin SS, il y avait comme médecin-chef des détenus un prisonnier allemand, le docteur Fritz. Celui-ci avait ses têtes. Lorsque votre tête ne lui allait pas, vous n'étiez pas admis et vous pouviez être malade à mourir. Plus tard il fut remplacé par un médecin norvégien que je classerais sur le même échelon que son prédécesseur. Au mois d'avril 1944, j'étais à nouveau atteint d'œdème aux deux jambes et je marchais difficilement. J'ai été admis et j'ai passé quinze jours. J'ai vu les trafics qui se faisaient dans ces bâtiments d'infirmerie. Les infirmiers russes, polonais, allemands, norvégiens n'avaient que peu de soucis des malades. Ils accaparaient au détriment des malades les soupes de régime, meilleures que nos soupes habituelles. Au lieu de donner au malade la quantité lui revenant, ils s'en soustrayaient des bouteillons entiers qu'ils mangeaient ou qu'ils distribuaient à leurs amis. Le kapo était un Luxembourgeois du nom de Roger Kauthen, un individu brutal qui maltraitait les malades. Lorsqu'il y avait visite médicale, en principe tous les soirs après l'appel, le kapo Roger laissait les malades devant les bâtiments de l'infirmerie, souvent une heure durant, sans se soucier s'il pleuvait ou neigeait. Dans l'infirmerie, j'ai vu mourir des quantités de détenus, faute de soins. On prétextait qu'il n'y avait pas de médicaments. Ce qui était une chose parmi les plus affreuses que j'ai vues, c'était de voir traiter les malades atteints de dysenterie. Lorsqu'un de ces malades salissait son lit, n'ayant plus la force d'aller aux WC, il était sorti de son lit, traîné au lavabo. Là des infirmiers ukrainiens ou polonais l'arrosaient avec un tuyau d'arrosage. Pour cela, on utilisait de l'eau glacée.

Le crématoire a été construit au mois d'octobre 1943, poursuit Aimé Spitz. J'ai participé à sa construction en qualité de manœuvre. Ce bâtiment contenait, outre le four crématoire, une salle d'opération, un local de désinfection, une salle de douches et des chambres servant de bureaux. Dans le sous-sol, il y avait un local où l'on déposait les cadavres. Dans le four crématoire, on brûlait six cadavres à la fois. Les cendres étaient chargées sur des brouettes et jetées hors du camp, soit versées sur un talus, soit servant d'engrais dans le jardin du commandant du camp. J'ai fait partie d'un groupe de dix-sept détenus: tous les matins au crématoire, on nous remplissait dix-sept brouettes de cendres et de scories que nous avons déversées sur le talus formant actuellement la plate-forme de l'entrée du camp. »

Le travail

Le Lagerkommando (kommando du camp): les détenus y sont affectés à la construction de routes dans le camp, de nouvelles plates-formes, de nouvelles baraques, etc. Le kommando Strassenbau (construction de routes): au début, ce kommando devait transporter les déblais le long des pentes de la montagne à l'aide de brouettes, les kapos exécutant sur place les détenus trop épuisés, ce qui valut à ce kommando le nom de " colonne infernale ". Le kommando Kartoffelkeller (construction d'un silo à pommes de terre). Ce kommando effectuait en réalité des terrassements: il lui fallait attaquer la montagne, déblayer des mètres cubes de terre, niveler le sol et y creuser une cave de 100 mètres de long sur 20 de large et 4 de profondeur; ce travail était effectué par douze équipes de cinq déportés disposant de douze wagonnets. Le kommando de filature: il recueillait chaque matin les prisonniers trop âgés ou les inaptes au travail des kommandos précédents et était chargé de fabriquer des filets pour le transport des torpilles.

Existaient encore d'autres kommandos, notamment les Werkstätten (ateliers divers), le Steinbruck (grandes carrières), la Sandgrube (sablière), la ferme du Struthof, etc. Les kommandos extérieurs sont nombreux. À partir de mars 1944, ils sont affectés à la construction d'usines souterraines destinées à la Luftwaffe, notamment en utilisant d'anciennes galeries de mines de gypse dans la vallée du Neckar (3 500 déportés). D'autres détenus sont dispersés dans une multitude de petits camps du Wurtemberg: à Schömberg (pour extraire l'huile de gypse), à Dautmergen, Erzingen, Schörzingen, Frommern, Bisingen, Spaichingen, etc. Parmi les kommandos extérieurs, celui de Kochem est l'un des plus terribles. Il s'agissait de creuser un canal au centre du tunnel et de décharger et transporter des matériaux à la gare. Il y eut peu de survivants.

Enfin il faut mentionner la carrière de granit. C'est en vue de son exploitation que la décision d'implanter le KZ avait été prise par les SS. De 1941 à 1944, 1000 détenus travaillent pour l'extraction du granit de la carrière. À cette date, les travaux sont abandonnés, car la qualité du granit est médiocre et d'autres travaux sont plus urgents. Sur place sont alors édifiées huit baraques pour le démontage de moteurs Junker, en vue de récupérer des pièces de rechange. À quelques kilomètres du Struthof a été ouvert, le 22 août 1940, un autre camp destiné à recevoir des Alsaciens. Il fonctionne jusqu'au 22 novembre 1944, date de sa libération. C'est surtout un lieu de transit pour des prisonniers qui n'y font qu'un séjour avant leur transfert dans d'autres camps ou prisons. Il a une annexe à Haslach qui travaille pour Daimler-Benz. Des milliers d'Alsaciens-Lorrains se succéderont dans le camp de Schirmeck.

Liste des kommandos

Asbach - Auerbach Bensheim - Baden Baden - Bad Oppenau - Balingen, (sous-kommandos de Balingen : Bisingen - Dautmergen - Dortmettingen - Erzingen - Frommern - Schomberg - Schorzingen - Wuste - Zepfenhan) - Bernhausen - Bingau - Bischofsheim - Calw - Cernay - Cochem - Cochem Treis - Colmar - Darmstadt - Daudenzell - Dautmergen - Donauwiese - Echterdingen - Ellwangen - Ensingen - Fracfort/Main - Frommern - Geisenheim - Geislingen - Goben - Gross Sachesenheim - Guttenbach - Hailfingen - Haslach - Heilbronn - Heppenheim - Hessenthal - Iffezheim - Iffezheim - Baden Oos-Sandweiller - Kaisheim - Kochem - Kochemdorf - Leonberg - Longwy Thiel - Mannheim - Metz - Mosbach - Neckarelz I & II - Neckarelz Bad Rappenau - Neckargerach - Neckargartach Heilbronn - Neckargerach Unterschwarsach - Neunkirchen - Oberehnheim Obernai - Obrigheim - Peltre - Plattenwald - Rothau - Saint Die - Sainte Marie aux Mines - Sanhofen - Sandweier - Schirmeck - Schönberg - Schörzingen - Schwabisch Hall - Spaichingen - Tailfingen - Urbes Wesserling - Vaihingen Enz - Vainhingen/Unterriechinegn - Wasserralfingen - Weckrieden - Wasserling - Zuffenhause.

Les sévices

Au Struthof, l'échelle officielle des peines comporte trois degrés :

premier degré : pendant 3 jours: couchette en bois dans une cellule, au pain et à l'eau (nourriture tous les 4 jours seulement);

deuxième degré : jusqu'à 42 jours: couchette en bois dans une cellule obscure avec la même nourriture;

troisième degré : jusqu'à 3 jours: aucune possibilité de s'asseoir ni de se coucher dans une cellule, nourriture: pain et eau. Ces cellules du troisième degré sont des espèces de niches aménagées dans les cellules même du Bunker. Elles existent aussi au KZ de Mauthausen.

Aimé Spitz décrit ce qui se passe dans les kommandos Kartoffelkeller et Strassenbau.

Pour le kommando Kartoffelkeller :

« À peu près toutes les heures, un SS du nom d' Ermanntraut, accompagné de son chien, venait faire un tour sur le chantier. Il s'amusait à jeter son chien sur les détenus et à les faire mordre. Lorsqu'un prisonnier était étendu à terre et cherchait à se défendre contre le chien, il ramassait une pelle ou une pioche et assénait de violents coups sur le corps du détenu. Ainsi il alla de l'un à l'autre jusqu'à ce que vingt ou trente camarades soient étendus sans connaissance, portant des plaies béantes aux jambes, aux bras ou à la figure. Puis il repartait pour revenir environ une heure plus tard et la manœuvre recommençait. Les blessés, nous les sortions alors de la tranchée où nous étions pour les étendre l'un à côté de l'autre au bord de la route. Nous n'avions pas le droit de laver leurs plaies, ni de leur porter un secours quelconque. Ainsi pendant la grande chaleur de 1943, ces malheureux restaient exposés au soleil jusqu'à la fin du travail. Ceux qui avaient de la peine à respirer, le même SS mettait de grosses pierres sur leur poitrine. Ceux qui avaient des plaies dans le dos étaient obligés de coucher sur de grosses pierres. Nous avons même vu ce SS leur uriner sur la figure. »

Pour le kommando Strassenbau :

« Lorsqu'un détenu arrivait avec sa brouette chargée au bord du ravin, le kapo Vandermühl le poussait. Le malheureux roulait avec sa brouette dans le précipice. Alors Vandermühl se mettait à crier: " Le salaud s'évade! " À ce moment, la sentinelle dans sa tour lançait une décharge, avec sa mitraillette, en direction de l'infortuné camarade. Celui-ci était atteint mortellement. Ainsi huit camarades furent tués en quelques jours. »

Ainsi la mort était la compagne permanente des déportés au camp et dans les kommandos. Mais les SS organisaient aussi des massacres, des gazages et des expériences médicales.

LES MASSACRES AU STRUTHOF

Exécutions

Témoignage d'Aimé Spitz sur les fusillades:

« Hors du camp, à quelque 100 mètres, se trouvait une sablière. C'est là qu'environ cinq cents camarades furent fusillés, soit à coups de mitraillette, soit à coups de revolver dans la nuque. Un soir de printemps 1944, après 18 heures, 11 Luxembourgeois appartenant à la Résistance furent fusillés dans cette sablière. Ce genre d'exécution, ordonné par le ministère de la Sûreté d'État de Berlin, avait lieu le soir après l'appel. Chaque fois que nous apercevions le soir des arrivants devant la Schreibstube (secrétariat du camp), nous savions qu'il s'agissait d'une Sonderbehandlung (manipulation spéciale). Ce genre de détenus ne figurait pas, la plupart du temps, dans le fichier du camp. ils étaient amenés par la Gestapo pour être exécutés. Leurs corps étaient ensuite transportés au crématoire, de sorte qu'il n'y avait de trace nulle part. »

Témoignage d'Aimé Spitz sur les pendaisons:

« En principe, les pendaisons publiques avaient lieu les jours de fête, tels que Noël, Pâques ou Pentecôte. Il était à peu près procédé de la façon suivante: sous la potence se trouvait une caisse rectangulaire dont la partie supérieure se composait de deux couvercles. Le condamné devait monter sur la caisse. On lui passait ensuite la corde autour du cou et celle-ci était fixée à la potence. Un SS appuyait alors sur une espèce de pédale se trouvant au bas de la caisse. À ce moment, les deux couvercles tombaient dans la caisse et le condamné pendait dans le trou de la caisse. Lors d'une pendaison, le commandant Kramer ne cessait pas de regarder sa montre, et lorsque le détenu fut mort, il nous cria: " Ce salaud a mis neuf minutes à crever! "... »

Presque journellement, des pendaisons avaient lieu dans le bâtiment du crématoire, où des crochets spéciaux avaient été placés à cet effet. Témoignage de René Marx:

« Dans mon propre Block numéro 5 servant d'infirmerie arrivèrent un soir douze Polonais. Le SS Fuchs survint avec son chien. Seuss l'accompagnait. Ils se ruèrent sur eux. Ils les firent dévaler le long des cinq paliers, sous une grêle de coups, qu'aggravaient les morsures du chien-loup. Bientôt les douze hommes se trouvèrent devant la porte du crématoire. Trois par trois, ils passèrent dans la petite salle attenante au four. Là l'un d'eux dut monter sur un escabeau; une corde fut passée autour de son cou et fixée à un des crochets scellés au mur; un SS donna un coup de pied à l'escabeau, qui bascula, et le corps se balança dans le vide. Peu après on passa à un autre. Tous les douze eurent finalement le même sort. Les SS avaient touché pour cette besogne une triple ration de schnaps. »

Chambre à gaz

La chambre à gaz du Struthof ne se trouvait pas dans les baraquements du camp, mais 200 mètres plus bas, dans une petite maisonnette rustique, en face de l'hôtel. La pièce avait l'apparence d'une salle de douches complètement dallée et entourée de carreaux de faïence. De fausses pommes de douches avaient été scellées au plafond. La porte, qui fermait hermétiquement, était munie d'un petit orifice vitré permettant de voir du dehors ce qui se passait à l'intérieur.
René Marx décrit les premières victimes : cinquante femmes juives amenées du KZ d'Auschwitz au printemps 1944:

« Le professeur Hagen, de l'université de Strasbourg, directeur de l'Institut d'anatomie pathologique de l'hôpital civil, pour rassurer les pauvres femmes, leur fit passer un semblant de visite médicale, après quoi les malheureuses furent enfermées dans la salle. Un gaz toxique eut vite détruit ce qui leur restait de vie. Peu après la porte fut rouverte, la salle aérée. Finalement les corps furent transportés à l'hôpital de Strasbourg, au pavillon d'anatomie, où on les plongea dans un bain de formol, où ils ont été retrouvés à la Libération. »

Dans une déposition du 6 décembre 1945, Kramer a énuméré un certain nombre de gazages ordonnés par lui. L'Album du Struthof , édité en mai 1985, rapporte le gazage de quatre-vingt-six juifs destinés à la constitution d'une collection de squelettes.

Expériences médicales

La chambre à gaz n'a pas seulement servi à des séances d'extermination, elle a aussi été utilisée par les nazis pour des expériences médicales effectuées sur les déportés. Témoignage de René Marx :

« Diverses expériences furent tentées par Bickenbach. Il était chargé par la Wehrmacht d'effectuer des recherches pour lutter contre les gaz toxiques par injection de liquide dans l'organisme. Le commandant du camp fit venir un certain nombre de détenus. Lui et Bickenbach choisirent huit d'entre eux, principalement des Tziganes, jugés plus vigoureux. Selon leur habitude, ils leur firent croire qu'ils allaient leur rendre la liberté et ils les emmenèrent hors du camp... Le soir tout le monde revint. Nous les reçûmes au Block 5, auquel j'étais attaché et qui appartenait à l'infirmerie. Une salle avait été mise à leur disposition. Sur l'ordre de Bickenbach, Wladimir, l'infirmier polonais qui s'occupait de la salle d'histologie, dut prendre, toutes les deux heures, la température, le pouls, la respiration de chaque cobaye. Un ballon d'oxygène avait été mis à sa disposition pour le cas où l'un d'eux aurait des gènes respiratoires. Le lendemain matin, sur les huit malheureux, quatre étaient morts après une nuit atroce. Sans doute les SS avaient-ils formé deux groupes dont un reçut une dose de gaz plus forte que l'autre. Quelques mois plus tard, en juin 1944, une seconde expérience eut lieu sur dix détenus. Tous étaient tziganes. »

Olga Wormser-Migot précise qu'il s'agissait d'expériences sur le gaz phosgène, justifiées aux yeux des nazis par la nécessité de protéger les soldats de la Wehrmacht en cas d'attaque ennemie par des gaz de combat. Elle écrit.

« Déjà courant 1943, le docteur Bickenbach avait expérimenté, en onze expériences, sur vingt-quatre déportés, à la chambre à gaz du Struthof, les qualités de 1'urotropine comme antidote contre le gaz phosgène. En 1944, il reprit ses expériences, cette fois-ci avec emploi de concentrations massives de phosgène et l'utilisation de cobayes humains. Le 15 juin 1944, ils furent amenés à la chambre à gaz du Struthof et soumis au gaz phosgène, en trois groupes de quatre. C'était les douzième, treizième et quatorzième expériences. Dans chaque groupe de quatre gitans, le premier recevait au préalable une injection intraveineuse d'urotropine; le deuxième absorbait de l'urotropine par voie buccale; les troisième et quatrième n'étaient pas immunisés, mais pour les tranquilliser on leur faisait une piqûre intraveineuse d'eau salée. Ensuite, ils étaient soumis à l'action des gaz pendant vingt à trente minutes. À l'issue de l'expérience, l'un des deux sujets non immunisés recevait une piqûre intraveineuse d'urotropine, pour vérifier les qualités curatives de l'urotropine. Les concentrations de phosgène étaient croissantes. On brisa deux ampoules lors de la douzième, quatre ampoules lors de la treizième, huit ampoules lors de la quatorzième expérience. Six sujets non prémunis furent soumis à ces gaz. Si dans les expériences 12 et 13, les cobayes s'en tirèrent la vie sauve, dans l'expérience 14, deux cobayes, ainsi que le sujet prémuni par voie buccale, trouvèrent la mort. Le docteur Plaza signa les fiches de dissection. Le 9 août 1944 eut lieu, dans les mêmes conditions, une quinzième expérience. »

Le rapport sur les expériences pratiquées au Struthof, produit au procès des médecins nazis, précise que d'autres expérimentations eurent lieu:

fin 1942 et courant 1943 : application d'ypérite liquide sur des détenus allemands de droit commun à l'infirmerie (3 décès);

en janvier et février 1944 : vaccination, par le docteur Hagen, d'un groupe de quarante Tziganes avec un vaccin contre le typhus de sa préparation; en même temps qu'un groupe témoin de quarante autres Tziganes. Les résultats ne sont pas connus. Mais le typhus apparaît dans le KZ à peu près à la même époque,

le 18 mai 1944, les quarante cobayes reçoivent une scarification au bras avec des germes virulents du typhus.

LA FIN DU STRUTHOF

En août 1944, le Struthof reçoit des convois de détenus provenant des prisons d'Épinal, Nancy, Belfort et même Rennes. Les arrivants font connaître aux autres déportés la situation militaire. Tous sont partagés entre l'espoir d'une libération prochaine et l'angoisse d'une extermination effectuée par les SS avant leur départ. Prévu pour recevoir 4 000 prisonniers, le KZ en compte 7 000 à la fin de 1944. Les déportés doivent coucher à trois par lit. Les non travailleurs ne touchent leur soupe que vers 16 heures. Le linge manque. Des poux apparaissent.
Pendant ce mois d'août, les SS se livrent à des massacres. Dans son témoignage, René Marx écrit qu'eurent lieu

« Dans les derniers jours d'août, les assassinats massifs de résistants français amenés au Struthof. On commença par des femmes. Il était 9 heures du soir. Achevant la visite des malades avec le docteur Ragot que j'assistais, je vis descendre par les marches du camp deux femmes élégamment vêtues, menottes aux mains. Bientôt le commandant, figurant de mauvais augure dont l'apparition présageait quelque mauvais coup, descendit lui aussi, avec le costume sombre qui s'imposait en l'occurrence. Une escorte imposante l'accompagnait. Soigneusement caché derrière une fenêtre, je suivis le déroulement du drame. Les deux femmes furent amenées à la prison, puis en face du crématoire. Là, comme il me fut rapporté par le docteur Franz qui travaillait au four, elles reçurent une piqûre intraveineuse et succombèrent au milieu de souffrances atroces.
Le lendemain commença l'exécution des résistants du groupement Alliance (ils avaient été amenés de Schirmeck). Elle dura trois jours et fit de 150 à 200 victimes. Certaines rumeurs l'avaient fait pressentir. Un peu auparavant le bruit avait couru que des Français, cachés dans les forêts avoisinantes du Donon, devaient prendre d'assaut le camp du Struthof et celui de Schirmeck. Le commandant avait fait installer des mitrailleuses dirigées vers l'intérieur, par lesquelles en cas d'attaque nous devions être mitraillés. D'autre part, une chasse aux résistants avait été organisée par les SS. Le résultat de cette offensive ne s'était pas fait attendre. Dès le soir, vers minuit, des camions arrivaient à tous moments et se dirigeaient vers le crématoire. Éveillé par le vacarme des moteurs, je regagnai mon poste d'observation qui donnait sur l'allée centrale. La cheminée du crématoire, rougie par le feu, se détachait lugubre dans la nuit. Que se passait-il ? Le lendemain, je fus fixé. Un camarade luxembourgeois ayant passé la nuit au Block de l'habillement, juste au-dessus du crématoire, me rapporta que pendant des heures une masse d'hommes et de femmes avaient été déchargée par des camions et que, durant tout ce temps, des claquements analogues à ceux d'une porte qui se ferme brusquement s'étaient fait entendre, accompagnés de cris et de chants étouffés. De tout ce monde amené au four, il ne restait plus rien qu'une odeur de brûlé répandue dans le camp et une fumée grise s'élevant sans relâche de la grande cheminée pour descendre ensuite dans la vallée. Il était facile de comprendre ce qui s'était passé. Les gens qui venaient de passer par le crématoire n'étaient autres que les résistants de la région. Encerclés et faits prisonniers, ils avaient été entassés sur les camions et amenés au four. Les bruits pareils à des claquements de portes n'étaient autre chose que les détonations des revolvers de 6 mm des SS avec lesquels ceux-ci abattaient leurs victimes avec un coup à la nuque. »

Le 31 août 1944, un premier convoi évacue 2 000 détenus vers le KZ de Dachau. Darnand et ses miliciens, en fuite, sont hébergés au Struthof du 2 au 24 septembre 1944. Quand les soldats du 6e corps d'armée américain arrivent le 23 novembre 1944, le camp est vide. Mais des centaines de cadavres qui n'ont pas pu être incinérés sont amoncelés près du crématoire.
La majorité des déportés NN ont été emprisonnés au Struthof. Le général Frère y est mort d'épuisement.

Conclusion

L'effectif maximum a été au camp de 6 440 détenus avant juillet 1944. Il a approché 7 000 pendant les derniers mois. Avec les kommandos extérieurs, il avoisine 22 000 déportés (20 631 le 21 novembre 1944), les politiques en constituant les deux tiers vers la fin. 30 000 personnes semblent être passées par le Struthof. Dans le Guide bleu Alsace , paru en 1990, le docteur Léon Boutbien, ancien déporté résistant NN au Struthof, écrit :

« D'après les renseignements officiels, 4 471 Français, 4 500 Polonais, 508 Hollandais, 353 Luxembourgeois, 307 Belges, sans compter quelques Norvégiens, Danois, Italiens et surtout les prisonniers de guerre russes, sont morts au Struthof de 1942 à septembre 1944. »

Le nombre de décès peut donc être estimé à plus de 11 000. Kramer, le commandant du camp, a été jugé et pendu par les Américains le 12 décembre 1945. Les autres bourreaux ont échappé au châtiment.
Un monument a été élevé, sur le site du Struthof, à la mémoire de tous les déportés et, par-delà le Struthof, à toutes les victimes des camps nazis.

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