MAUTHAUSEN

Mauthausen, c'est pour les déportés
les 186 marches de la carrière de granit.


C'est aussi le seul camp dans la catégorie 3 dans la classification de Heydrich, catégorie réservée aux détenus devant subir le traitement le plus rigoureux.

LE KZ DE MAUTHAUSEN

Le site

Mauthausen est, à cette époque, une petite ville paisible, entourée de douces collines, blottie sur la rive gauche du Danube au courant d'autant plus rapide qu'il vient de recevoir les eaux de l'Enns, l'une des plus puissantes rivières alpines. Elle est située à 25 kilomètres en aval de Linz et à 145 kilomètres à l'ouest de Vienne, la ville-capitale. À l'horizon: les Alpes et la forêt de Bohême. Au nord commencent les vastes et giboyeuses forêts du Mühlviertel.

Le KZ, construit sur une colline dominant le Danube, à 3 kilomètres de la ville, a l'aspect d'une forteresse impressionnante, avec ses murs de granit, ses tours de guet avec meurtrières, ses chemins de ronde, son entrée imposante surmontée d'un grand aigle de bronze à croix gammée. Le RP Riquet évoque ainsi le KZ :

« Mauthausen, charmant village accoté à la montagne, les pieds baignant dans le Danube, fraîche et parfumée comme l'Alpe tyrolienne qui barre là-bas l'horizon. Ses collines verdoyantes, les pins noirs abritant les maisonnettes blanches et roses, dans le lointain la crête neigeuse et les glaciers des Alpes sur lesquelles se détache mystérieuse, la Creta Dormiente, quel décor d'opérette viennoise!... À la pointe du promontoire sur lequel s'étend le Revier, là même où la vue embrasse, émerveillée, la splendeur de ces couchants qui rendent incandescent le Danube et bigarrent le ciel de toutes les nuances de l'or et de la pourpre, on voit chaque jour s'entasser les plus tristes cadavres, squelettiques, les yeux béants, la bouche tordue... »

C'est là que se trouve la plus grande carrière de granit d'Autriche. Elle appartenait naguère à la ville de Vienne, d'où son nom de Wienergraben. Elle avait fourni les blocs utilisés pour la construction des rues, des ports et de nombreux édifices de Vienne et de beaucoup de cités de l'Europe centrale. Après l'Anschluss, les SS en sont devenus propriétaires. L'exploitation en est facile grâce au Danube et aux voies ferrées.

LE KZ

Au début de 1938, un kommando du KZ de Dachau composé de criminels de droit commun arrive pour travailler dans la carrière. Peu après, Himmler décide de créer un KZ sur la colline dominant cette carrière, pour l'exploiter grâce à la main-d'œuvre des déportés. La construction commence avec ces prisonniers: d'abord des Allemands adversaires des nazis, puis des Autrichiens et des Tchèques des pays envahis, puis des Polonais après leur défaite, puis des républicains espagnols au début de 1941, puis des Soviétiques prisonniers de guerre et civils après l'invasion de l'URSS et des déportés provenant de tous les pays asservis.

Le plan du KZ est semblable à celui des autres camps: les baraques, vingt-cinq Blocks disposés du nord au sud par rangées de cinq, font face à la place d'appel. Ces Blocks destinés aux détenus sont en bois et mesurent environ 50 mètres sur 7, comprenant un dortoir, une pièce commune et une petite pièce d'eau. Les bâtiments affectés aux sous-officiers SS et aux bureaux, placés perpendiculairement à la place d'appel, sont de même type. Ils sont toutefois revêtus à l'intérieur d'Isorel et chauffés. Le Bunker est construit en pierre, à partir du 8 octobre 1941. Dans ses caves sont aménagés le four crématoire et les salles d'exécution. C'est en pierre également que sont construits la Kommandantur (à partir du 5 février 1942), ainsi que les casernements, les bureaux des SS et une solide enceinte supportant huits rangs de barbelés électrifiés. Ce mur ne sera d'ailleurs pas achevé, la partie non terminée étant interdite par des barbelés électrifiés de 3 mètres de haut. À part se trouvent les ateliers et, à partir de 1943, le camp des malades.

Devant l'afflux de prisonniers, de nouveaux baraquements sont aménagés à partir d'août 1944, ainsi qu'un camp supplémentaire de seize grandes tentes. Le KZ couvre alors une superficie de près de 100 hectares, les deux tiers constituant le camp proprement dit, le reste étant occupé par les carrières. Quant aux officiers SS, ils habitent avec leur famille dans de jolies villas proches du camp.

Mauthausen est un KZ de la catégorie 3, la plus dure. Ainsi pour l'année 1943, 7 058 de ses détenus périssent sur un total de 15 000 (soit 58 %), alors qu'à Dachau, avec 2 700 décès sur 7 500 prisonniers, la mortalité n'est que de 36 %, de 19 % à Buchenwald (1 522 sur 7 730) et de 16 % à Sachsenhausen (1 816 sur 11 111). Il convient de préciser que Mauthausen perdra ce triste record à partir de 1942, plusieurs autres KZ connaissant, alors, des régimes aussi meurtriers.
C'est à Mauthausen que sont envoyés, à partir de la fin de 1943, la plus grande partie des déportés NN, ceux qui devaient disparaître dans la nuit des camps.

L'administration

L'effectif de la garnison ne va cesser de croître: 917 hommes à la fin de 1941, 1 282 en décembre 1942, 2 167 en décembre 1943, 5 812 en décembre 1944. À l'origine, les gardiens sont des SS appartenant à la division Totenkopf. À partir de 1944, ils sont partiellement relevés par des soldats de la Luftwaffe et du Volksturm. Le personnel SS des services centraux compte 260 hommes à la fin de 1944. À cette date, le commandant du KZ est Franz Ziereis qui, arrivé en 1939 avec le grade de capitaine, restera en fonction jusqu'à la fin avec le grade de colonel.

SÉVICES ET MASSACRES

L'arrivée à Mauthausen

L'accueil à Mauthausen est semblable à celui réservé aux déportés dans les autres KZ. C'est ce qu'indique Michel de Bouard qui y arrive comme NN :

« L'entrée au KZ donnait lieu aux formalités que maint récit a déjà fait connaître: dépouillement des vêtements et de tous objets personnels, y compris les bagues; on gardait seulement la ceinture tenant le pantalon. Puis c'est la douche, dans une vaste salle carrelée, aménagée sous la blanchisserie; après quoi le corps est entièrement rasé au rasoir et enduit d'un liquide insecticide; enfin chaque nouveau reçoit une chemise et un caleçon, à petites raies violettes et blanches, du type utilisé dans les prisons du Reich, et deux sandales à semelles de bois (qui font rarement la paire). C'est alors l'entrée en quarantaine (Blocks 13 à 19 jusqu'à l'été 1944; Blocks 16 à 25 et camp 3 depuis lors), où l'on dort, serrés et tête-bêche comme sardines en boîtes, sur des paillasses à même le plancher, où un trou rectangulaire ouvert dans la cour du Block tient lieu de WC (ceux-ci existent, mais l'accès en est interdit); où pleuvent, à longueur de journée, brimades et brutalités; où l'on attend le départ pour un kommando de travail. »

Travail et vie quotidienne

Les kommandos d'entretien sont les mêmes que dans les autres KZ. Un seul kommando industriel existe à Mauthausen: la petite usine Messerschmitt construite en 1943 dans la carrière. Cette fabrique de tresses (bretelles pour armes, bandes de mitrailleuses) a surtout pour objet d'occuper à un travail léger quelques internés âgés ou impotents. Ils seraient exterminés comme inutiles dans d'autres KZ. Le principal kommando est celui de la carrière. Elle est entourée de barbelés et de miradors. Chaque jour, des milliers d'hommes y descendent pour y extraire des blocs de granit. Le travail est aussi pénible que celui qui a été décrit à Gross-Rosen. Pour commencer, il a fallu transporter des milliers et des milliers de blocs de granit pour construire les bâtiments en pierre et l'enceinte du camp. Les 186 marches conduisant du camp à la carrière aggravent le calvaire des déportés. Chaque matin, il faut descendre ces 186 marches, au pas de course, sous les coups des SS placés tout au long. Le soir, la remontée des 186 marches s'effectue par groupes de cinq, le plus souvent avec une pierre sur le dos. Celui qui tombe est aussitôt abattu par les SS ou précipité du haut de la carrière.

Michel de Bouard décrit la vie quotidienne à Mauthausen:

« La plupart des kommandos sortaient ensemble, le matin à 7 heures, du camp intérieur. Avant de franchir la porte, chaque kapo annonçait à haute voix à l'Arbeitsdienstführer Trum, debout devant un pupitre, le nom et l'effectif de son kommando. De même au retour du travail, soit à midi, soit le soir à 6 heures: si le lieu de travail n'était pas tout proche de l'enceinte intérieure, les détenus y recevaient la soupe à midi; dans le cas contraire, ils revenaient la prendre à leur Block.
L'appel général du soir terminait la journée de travail. Cet appel, dont la durée interminable faisait dans certains camps une épuisante épreuve, était à Mauthausen assez bref. Après quoi l'on distribuait dans chaque Block la ration du soir et les détenus pouvaient circuler dans le camp jusqu'au couvre-feu. Mais si les surveillants étaient de méchante humeur (incident au camp, mauvaises nouvelles du front, etc.), à la sonnerie du couvre-feu était substitué, sans préavis, un lâcher de chiens, c'était alors un sauve-qui-peut vers les Blocks, au milieu des aboiements et des hurlements des traînards que les bêtes happaient. Le dimanche, la plupart des kommandos ne travaillaient pas. Ce Jour-Là, le camp était méconnaissable.
La célèbre tenue rayée n'était guère portée que par les hommes envoyés en kommandos extérieurs. À Mauthausen même, on portait des vêtements civils, fournis par le magasin d'habillement: c'étaient les effets enlevés aux détenus lors de leur entrée au camp.
Le régime alimentaire du KZ était sensiblement plus mauvais que celui des autres camps. Le matin, un quart de litre d'ersatz de thé non sucré. À midi, trois quarts de litre, environ, de soupe aux rutabagas, aux choux sûris, aux feuilles de betterave, aux légumes déshydratés. Les rapports de l'intendance du camp font mention de stocks de pommes de terre, à l'usage des détenus; or, d'avril 1944 à mai 1945, la soupe des prisonniers n'en a contenu que pendant quelques jours (fin de décembre 1944 à début janvier 1945): c'étaient des tubercules gelés; les bouteillons contenant cette soupe empestaient à 20 mètres. Le soir, un morceau de pain avec un tranche de saucisson (30 grammes environ); le mercredi, un petit morceau de margarine en supplément, le samedi, un étrange produit qu'on appelait fromage: il arrivait en poudre blanche, à laquelle on ajoutait de l'eau; chacun en recevait le contenu d'une cuillère à soupe. La ration de pain était encore, à l'été de 1944, de 400 grammes (certains jours 600 grammes); elle ne cessa de diminuer depuis lors, pour tomber en mars-avril 1945 à 200 puis 150 grammes. C'était du pain noir, de qualité sans cesse décroissante. »

Atrocités

Tous les témoignages d'anciens détenus de Mauthausen indiquent qu'atrocités et exécutions étaient permanentes. Celui de Michel de Bouard donne quelques exemples:

« La seule punition prévue par les règlements était la bastonnade: 25, 50 ou 75 coups. Inutile de dire qu'on résistait rarement à plus de 50 coups. Beaucoup succombaient même avant.
En marge de ce règlement, la plupart des SS se permettaient n'importe quelles brutalités. Certains d'entre eux étaient manifestement des sadiques. Tel Müller: au cours d'un interrogatoire, il bat jusqu'au sang un détenu, et lui annonce qu'il sera exécuté le lendemain. Puis, apprenant que l'homme est de son métier chanteur à Vienne, il le fait chanter pendant une heure. Repris après une tentative d'évasion, un Russe est mis " à la tour ", c'est-à-dire enchaîné au mur, près de la porte d'entrée. Au début de la nuit arrive le Rapportführer Riegeler, qui frappe le malheureux et le jette à terre; puis il prend sa canne et lui crève les yeux, lui écrase les côtes à coups de talon, lui transperce la gorge avec sa canne qui sort par la nuque; le sang étouffe les cris de l'homme qui vit toujours. Alors Riegeler l'achève d'un coup de revolver. Les atrocités de ce genre étaient monnaie courante au KZ. La carrière en était souvent le théâtre. Les gens que l'on ne voulait pas exécuter officiellement y étaient envoyés. Là ils succombaient sous le poids d'énormes blocs de granit et sous les coups du kapo Pelzer et des SS; ou bien on les poussait à coups de trique vers les barbelés: une sentinelle tirait alors d'un mirador et abattait le détenu. »

Michel de Bouard cite encore un exemple, qu'il a vécu lui-même :

« Vers la mi-décembre 1944, les bâtiments du Revier furent désinfectés au gaz Zyklon B; chacun d'eux fut évacué durant deux jours et son effectif entassé dans un autre Block. L'opération finie, nous dûmes revenir, complètement nus, dans la neige, par une température voisine de moins 10°C; avant de réintégrer notre baraque, on nous badigeonna le corps avec un insecticide très corrosif, puis nous passâmes sous un jet d'eau glacée; il fallut alors, tels quels, sans pouvoir nous sécher, regagner nos paillasses. Inutile de dire que, cette fois encore, les victimes furent nombreuses. »

Le Revier était d'ailleurs redouté comme le rapporte Raymond Labram :

« Si dur que fût notre travail journalier, nous nous y cramponnions néanmoins avec l'énergie du désespoir, par crainte de l'infirmerie considérée par tous comme l'antichambre de la mort. Bien rares en effet les camarades qu'on en voyait ressortir. Par bonheur, il était très difficile d'y être admis: parmi les fiévreux, seuls les détenus qui avaient une température supérieure à 40 degrés étaient reconnus malades et ne tardaient généralement pas à mourir. Les malades de ma catégorie, atteints de phlegmons ou d'ulcères, étaient opérés à l'aide de ciseaux faute de bistouris, sans anesthésie locale, par des détenus polonais, allemands ou slovaques, charpentiers ou maçons de leur métier, transformés pour la circonstance en infirmiers. Mais c'était dans la catégorie des dysentériques que la mortalité atteignait les chiffres les plus élevés. La soupe liquide qu'on leur distribuait, comme à tous les autres détenus, sans tenir compte de leur état, achevait de les vider de leur substance, et ces malades, trop faibles pour se lever et complètement négligés par les infirmiers, vivaient au milieu de la vermine et des odeurs les plus nauséabondes, leur linge et leurs couvertures souillés par leurs excréments . »

Exécutions

C'est en permanence que les exécutions ont lieu au KZ.

Exécution de malades

L'une d'elles est rapportée par Michel de Bouard :

« Dans la nuit du 17 au 18 février 1945, 400 malades arrivés la veille avec un gros convoi évacué de Sachsenhausen furent laissés nus, par un froid de moins 10°C, sur l'Appellplatz, puis aspergés d'eau froide, la cadence des morts n'étant pas assez rapide, trois SS armés de gourdins, puis de haches, entreprirent un massacre auquel échappèrent une trentaine d'hommes seulement. Les cadavres furent aussitôt apportés au crématoire et les morts enregistrées comme naturelles. »

Exécution de 72 Yougoslaves

« Avril. Le mois de notre arrivée. Nous venons de remonter de la carrière et nous sommes rassemblés dans la cour, pour l'appel du samedi. Dans l'allée qui nous fait face, derrière les barbelés, un groupe d'officiers s'avance. L'un deux est à cheval. Les SS fument des cigares et passent sans nous regarder. Nous les voyons tourner vers la gauche, dans un chemin dont le Block nous cache la vue. Tout à coup, un feu de salve crépite derrière les bâtiments. Il est suivi quelques instants après d'un coup sec. Je crois comprendre. Une dernière salve se fait entendre, suivi d'un autre coup sec, puis d'autres encore. Les salves se succèdent à n'en plus finir, avec toujours ce même coup sec. Les hommes, y compris le chef de Block, paraissent pétrifiés. Enfin la fusillade s'arrête. Un bruit de bottes martèle le sol en cadence. En regardant de côté, nous voyons passer douze soldats et leur chef de section. Le groupe des officiers repasse devant nous avec la même insolence. C'est fini. Dans le camp, la dislocation se fait à grand bruit. C'est alors que débouche au détour du chemin une petite charrette dont les roues mal graissées font un bruit qui vous crispe les oreilles. Aux brancards deux hommes sont attelés. Ils ont le torse nu, le crâne rasé, portent un grand tablier de caoutchouc tout taché de sang. Leurs mains sont toutes rouges. Sur le plateau, il y a des cadavres nus empilés les uns sur les autres en trois étages. Les membres et les têtes dégoulinants de sang pendent de chaque côté comme de la viande de boucherie. Le chariot s'arrête tout près de nous, devant le crématoire. Les conducteurs prennent alors les corps un par un et les balancent dans la cave. Le déchargement terminé, les deux hommes repartent vers la même direction. La charrette est passée douze fois devant nous, avec toujours un nouveau chargement de corps déchiquetés. »

Exécution de 87 juifs

« Un convoi de 87 juifs hollandais venait d'arriver au camp. Un matin, ils descendaient à la carrière et furent incorporés dans notre kommando. Mais avec eux étaient descendus un SS connu dans le camp sous le nom de la Demoiselle blonde et un kapo surnommé Hans le Tueur, spécialiste des exécutions de juifs. Tous deux entrèrent d'abord dans la petite baraque qui servait d'abri au kapo. Au bout d'une heure, ils sortirent en titubant de la baraque. Ils avaient ingurgité une forte dose d'éther que le SS venait de se procurer à l'infirmerie, peut-être pour se donner du courage. Tous deux tenaient un manche de pioche. Ils se dirigèrent vers les juifs. Et le matraquage commença. Je n'aurais jamais pu imaginer une scène aussi épouvantable. Les manches de pioche s'abattaient sur les crânes qui résonnaient comme des tambours, sur les os qui craquaient. Des cervelles jaillissaient; du sang ruisselait. Les juifs, affolés, travaillaient de toutes leurs forces, pensant que leur zèle pourrait leur épargner les coups. C'était bien inutile. Le plus extraordinaire était que les juifs, terrorisés par cette effroyable tuerie, ne criaient pas. Seuls les blessés râlaient. Leurs plaintes s'éteignaient sous les coups. L'effroyable spectacle continua jusqu'à 11 heures et demie. »

Opération Kugel

Le KZ de Mauthausen a reçu des déportés mis à mort dans le cadre des opérations SB et Kugel. Les prisonniers arrivant avec l'indicatif SB (Sonderbehandlung) subissaient le " traitement spécial ". Leur exécution suivait en général très rapidement. Michel de Bouard écrit que " la dénomination Kugel (balle) n'était en usage qu'à Mauthausen " (en fait, il semble qu'elle ait été plus étendue). L'action Kugel, ou action K, ordonnait que les officiers évadés et repris soient conduits à Mauthausen dans le plus grand secret. En fait ce n'était pas une balle qui attendait ces malheureux. Ils étaient enfermés au Block 20, laissés là presque sans nourriture et mouraient en général au bout de quelques semaines. Le Block 20 était isolé du camp par un mur élevé et flanqué de deux miradors dans lesquels deux mitrailleuses étaient pointées en permanence sur lui. L'effectif habituel du Block était, semble-t-il, de 1500 hommes environ. Le nombre quotidien des morts était rarement inférieur à 50. À la suite de la tentative d'évasion du 2 février 1945, les survivants du Block 20 furent tous exécutés.
Evelyn Le Chêne précise que 25 000 personnes environ ont été assassinées en application de la seule Kugel Aktion, dont 3 000 civils.

Exécutions individuelles

À Mauthausen, plusieurs méthodes sont utilisées pour procéder aux exécutions...
L'une des plus courantes est celle dite " de la toise ". Le condamné est amené par l'escalier se trouvant à côté du Bunker dans le corridor situé sous ce dernier. Là il est placé contre le mur et un curseur est abaissé sur sa tête comme pour mesurer sa taille. Derrière le mur de brique se trouve un SS muni d'un fusil spécial dont le canon s'enfonce dans un orifice caché dans le mur, exactement à la hauteur du cou du condamné. Une balle suffit.
La pendaison de prisonniers a lieu dans la même zone du camp. Le détenu descend par le même escalier et une fois dans le sous-sol, à un endroit précis, une corde lancée par un gardien forme immédiatement un nœud coulant autour de son cou. Dans les deux cas, le condamné n'a pas le temps de comprendre le sort qui va lui être réservé.

Chambres à gaz

Kogon (E.), Langbein (H.) et Rückerl (A.) considèrent que " parmi les camps de concentration qu'on peut qualifier de camps d'extermination au sens strict du terme, Mauthausen est un cas particulier : on y a tué par les gaz plus de détenus que dans les autres camps de concentration, que ce soit dans le camp principal, dans le camp annexe de Gusen ou dans un camion à gaz qui faisait la navette entre Mauthausen et Gusen ".

Mauthausen

C'est à l'automne 1941 qu'est construite la chambre à gaz du camp principal, dans la cave du Revier et près du crématoire. C'est une pièce de 3,8 mètres de long sur 3,5 mètres de large, équipée de la même façon que celles qui ont déjà été décrites. Le tribunal de Hagen, en Westphalie, a jugé le SS Martin Roth qui a dirigé le crématoire de mai 1940 à fin avril 1945. Il a avoué avoir pris part, entre mars 1942 et fin avril 1945, à l'assassinat au moyen du gaz Zyklon B de 1692 déportés.
Les attendus du jugement décrivent le processus de gazage :

« Les victimes avaient été conduites dans le vestiaire, où elles devaient se déshabiller, puis elles pénétraient dans la pièce voisine où se trouvaient plusieurs gradés SS revêtus de blouses blanches. Ceux-ci mettaient une spatule de bois dans la bouche des victimes, pour voir s'il y avait des dents en or. Si c'était le cas, le détenu était marqué d'une croix de couleur sur la poitrine ou sur le dos. Puis les victimes étaient menées dans la chambre à gaz carrelée, munie d'une installation de douches... À peu près quinze minutes après l'admission du gaz dans la chambre, l'accusé Roth constatait par le regard situé dans la porte qu'aucune des victimes ne bougeait plus, et mettait en marche le ventilateur qui aspirait le gaz par une cheminée et le renvoyait à l'extérieur. Puis Roth ouvrait les portes de la chambre à gaz, après avoir vérifié au moyen d'un papier de couleur préparé à cet effet qu'il ne s'y trouvait plus de gaz, et ordonnait aux détenus placés sous ses ordres de porter les cadavres à la morgue du crématorium. Avant la crémation, on coupait les longues chevelures des victimes féminines et des dentistes SS extrayaient les dents en or des victimes marquées d'une croix. »

La chambre à gaz du camp principal a fonctionné jusqu'à la veille de la libération. Un détenu tchèque a noté qu'entre le 21 et 25 avril 1945, 1441 personnes ont été gazées. Le dernier gazage a lieu le 28 avril. Dans les jours qui suivent, les SS font enlever les installations techniques afin de dissimuler la chambre à gaz aux Américains.
Sur la base des recherches effectuées par les tribunaux, qui n'ont pu s'appuyer que sur des documents incomplets car la mention " exécution par le gaz " figure rarement sur les registres, le total des personnes gazées a été évalué à 3 455, chiffre qui est donc inférieur à la réalité.

Gusen

Plusieurs gazages ont lieu dans le camp auxiliaire de Gusen, doté d'une installation similaire à celle du camp central. Ainsi 164 prisonniers de guerre soviétiques malades y sont gazés le 2 mars 1942 et 684 détenus inaptes au travail les 21 et 24 avril 1945. Il n'y a pas de renseignements sur les autres gazages pratiqués à Gusen.

Camion à gaz

L'exposé des motifs du procès de l'ancien détenu Josef Schoeps, qui a exercé de l'automne 1941 à l'automne 1942 les fonctions de Lagerälteste du camp de quarantaine (Blocks 16 à 20), et qui a été acquitté, relate:

« Tantôt le camion faisait la navette entre Mauthausen et Gusen : dans chacun des camps on y chargeait des détenus, pour la plupart invalides, et on déchargeait leurs corps à l'autre bout. Tantôt il circulait à l'intérieur du camp de Mauthausen jusqu'à ce qu'eût cessé de vivre son chargement humain, qu'il transportait ensuite au crématorium. C'était les SS, et en particulier le médecin du camp le docteur Kresbach, qui choisissaient les victimes. »

La mise à mort de prisonniers russes est confirmée par le Blockälteste du Block 17 Kammerer :

« On mena les prisonniers russes à Gusen dans la voiture à gaz et ils moururent asphyxiés au cours du trajet. Lors de cette opération, dont j'ai eu personnellement connaissance, on a tué plus de 100 Russes. »

Les auteurs du livre " les Chambres à gaz, secret d'État " concluent:

« De l'ensemble des mémoires et des indications données, il résulte qu'entre mars 1942 et le 28 avril 1945 les gazages ont fait à Mauthausen plus de 4 000 victimes. En premier lieu des citoyens soviétiques, mais aussi de nombreux Tchèques, Slovaques et Polonais, et, dans la dernière période des assassinats, principalement des membres de la résistance autrichienne, des Allemands, des Italiens, des Yougoslaves et des Français. »

Hartheim

Le château de Hartheim, situé à 26 kilomètres à l'ouest de Mauthausen, construit en 1898, est un ancien asile d'aliénés. Il est aménagé par les nazis pour les personnes à " euthanasier " dans le cadre de l'opération 14f13. En août 1941, le KZ de Mauthausen y envoie un premier groupe de 26 détenus, immédiatement mis à mort. Au cours de son procès, l'employé SS Vincenz Nohel a évalué à 8 000 le nombre de déportés de Mauthausen et de Gusen gazés à Hartheim.

Expériences médicales

Toute une gamme d'expériences médicales ont été menées sur les déportés de Mauthausen et de Gusen. Elles comportaient l'essai de nouveaux vaccins et de nouvelles techniques d'alimentation forcée. Elles étaient supervisées par les médecins du camp; le docteur Kresbach, le docteur Richter, le docteur Ramsauer, le docteur Gross et le docteur Wolter (qui avait été précédemment à Dachau, où il avait choisi des prêtres pour ses expériences). Ils pratiquaient aussi des opérations arbitraires aussi bien sur les malades que sur les détenus bien portants, impliquant l'ablation de diverses parties du cerveau, de l'estomac, de la rate ou de l'intestin. Ces interventions avaient lieu dans la salle de dissection et les pièces anatomiques enlevées étaient mises en bouteilles et conservées.

Evelyn Le Chêne cite, d'après une source américaine, une expérience caractéristique:

« Un groupe de juifs néerlandais en bonne santé fut arrêté en été 1942 et conduit à Mauthausen. Quelques jours après leur arrivée, une vingtaine d'entre eux furent emmenés jusqu'à une usine située à environ trois heures de là. Ce bâtiment contenait plusieurs laboratoires et chambres à gaz. Chacune d'elles comportait trois parois de béton sans fenêtre. Le quatrième mur était en verre d'où des chimistes pouvaient observer ce qui se passait à l'intérieur de la chambre. Les juifs néerlandais et vingt sept autres hommes, tous nus, furent contraints de se soumettre à des expériences. On leur donna des masques à gaz pour la première, qui dura quinze minutes. Après les deux premières minutes, ils ressentirent un picotement intense sur la peau, suivi par une sensation de vive chaleur. Lorsqu'ils quittèrent la chambre à gaz, on prit leur température et on leur fit une prise de sang, après quoi, ils furent douchés avec une solution fortement chlorée. Ils n'éprouvèrent aucun effet fâcheux à la suite de cette première expérience.
Trois semaines plus tard, on les fit de nouveau pénétrer dans la chambre à gaz, dévêtus mais avec des masques à gaz. Ils éprouvèrent de nouveau une sensation de chaleur, mais elle fut suivie cette fois d'un froid intense. Quand ils quittèrent la chambre après quinze minutes, le médecin ne prit pas leur température, mais on leur fit prendre à nouveau un bain chloré. Trois jours plus tard, dix de ces hommes éprouvèrent de violentes irritations de la peau et eurent des plaies sur tout le corps. Une semaine plus tard, les autres durent retourner dans la chambre à gaz, cette fois sans masque. L'épreuve finale dura une demi heure. Après quelques minutes, les victimes furent prises de nausées et de vertiges. Ils perdirent connaissance. À la fin de l'expérience, les hommes furent retirés de la salle par des aides de laboratoire qui portaient des uniformes antigaz, des gants de caoutchouc, des souliers spéciaux et des masques à gaz. Les victimes saignaient du nez, de la bouche et des oreilles. On radiographia leur estomac et leurs poumons. Les vomissements et vertiges continuèrent pendant quatre jours, durant lesquels ils furent néanmoins obligés de recommencer de durs travaux. »

Du moins avaient-ils survécu...

RÉSISTANCE

Evasions

Les évasions du camp principal ont été extrêmement difficiles. Les tentatives ont été plus nombreuses dans les kommandos et les camps extérieurs et quelques-unes ont réussi, surtout vers la fin de la guerre. Ainsi des Français internés à Loiblpass près de Mauthausen peuvent s'évader le 17 septembre et le 7 octobre 1944 : des Autrichiens les hébergent et les mettent en relation avec des partisans slovènes qui les accueillent. Le 15 novembre 1944, l'Allemand Kaspar Bachl, travaillant lui aussi dans un camp annexe de Mauthausen, parvient à s'évader avec l'aide de sa femme; il est hébergé jusqu'à la fin de la guerre à Fuschl chez des antinazis.

La population n'a d'ailleurs pas toujours cette attitude. Par exemple le 5 avril 1942, trois Espagnols parviennent à s'évader de Vöcklabuck, kommando dépendant de Mauthausen, en grande partie grâce à l'aide d'une jeune fille qui leur procure des cisailles; arrivés dans la montagne, ils rencontrent un garde forestier qui tire sur eux sans avertissement et les blesse. La tentative la plus importante a lieu au camp central dans la nuit du 2 au 3 février 1945. Michel de Bouard raconte cette tragédie:

« Au début de février 1945, dans la nuit du 2 au 3, la révolte du Block 20 nous prouva qu'une action de force pouvait être efficace. Quelques jours plus tôt était arrivé dans cet enfer un groupe d'officiers soviétiques repris après une évasion. Ayant très vite compris qu'ils étaient voués à une mort très prochaine, ils décidèrent de tenter la gageure d'une évasion. En pleine nuit, à la date fixée, un commandement retentit: Alles raus ! Il arrivait souvent qu'un SS survint et fit sortir tout le monde dans la cour du Block pour une séance de brimades brutales. Nul ne s'étonna donc. En un clin d'œil, les conjurés étranglèrent le chef de Block et ses acolytes. Deux groupes attaquaient alors les deux miradors, aveuglant les sentinelles avec le jet d'extincteurs à mousse et s'emparaient des mitrailleuses. Pendant ce temps, d'autres jetaient des couvertures sur les barbelés électrifiés et, grâce à cet isolant, commençaient à franchir la redoutable clôture. Immédiatement, les autres miradors avaient ouvert le feu; nous fûmes éveillés par le crépitement des armes automatiques, le sifflement des balles qui rasaient le toit de nos Blocks et les cris des SS. Quatorze seulement des insurgés, sur quatre cents environ, furent tués au cours de l'opération. Les autres se dispersèrent dans la campagne où, pour se procurer des armes, ils attaquèrent un poste de défense antiaérienne.
Aussitôt commença la chasse à l'homme. Tous les SS furent lancés, et tous les chiens, à travers la région. Le lendemain, les kommandos de travail ne purent sortir du camp intérieur, faute de sentinelles pour les accompagner. Pendant deux jours, nous vîmes ramener des cadavres défigurés; souvent, ils étaient traînés au bout d'une corde attachée aux pieds. Nous en comptâmes plus de trois cents. Mais il semble que quelques-uns des évadés aient pu gagner la montagne. Les hommes demeurés au Block 20 furent exterminés le lendemain matin et le Block désaffecté. »

Finalement, dix-sept fugitifs seulement ne furent pas retrouvés.

Résistance

Chroniquement sous-alimentés, épuisés par les travaux et les coups, vivant dans la crainte permanente de nouvelles épreuves, les réactions des déportés sont diverses. Certains se replient sur eux-mêmes, ne cherchant un réconfort qu'auprès de quelques amis. Beaucoup oscillent entre le pessimisme et la dépression. D'autres recherchent des raisons d'espérer et croient qu'un débarquement allié va se produire incessamment. Pour beaucoup, qui avaient assumé d'importantes responsabilités dans la Résistance, un ressort semble brisé; ils acceptent passivement leur condition, n'attendent le salut que du dehors. À quelques brillantes exceptions près, c'est une attitude fréquente chez des hommes issus de la bourgeoisie d'affaires, les intellectuels, les militaires, etc., qui supportent difficilement l'écrasant travail physique.

Les ouvriers, souvent communistes, se tournent, eux, souvent vers l'action collective. Un mouvement clandestin s'organise mais reste rudimentaire jusqu'en 1943, avec des hommes comme les Autrichiens Josef Kohl, Léo Gabler, les Tchèques Luft et Hofman. Seul, le " collectif " espagnol est plus structuré. Mais à partir de 1943, l'arrivée de nombreux communistes français et surtout la conquête de la Schreibstube par les rouges, qui chassent les verts, donnent à la résistance une impulsion décisive.

Au printemps 1944, un Comité international est mis en place avec les Autrichiens Kohl, Marsalek et Mayer assistés du Tchèque Arthur London, qui avait émigré en France où il avait été arrêté. Au mois d'août, ce Comité est élargi avec l'arrivée du Français Octave Rabaté, de l'Espagnol Manuel Rasola et du Tchèque Hofman. Ils sont rejoints en février 1945 par Franz Dahlem, le major soviétique Pirogov, le socialiste polonais Cyrankiewicz, l'Autrichien Heinz Durmayer et l'Italien Giulino Pajetta. Ce Comité international se propose de mener à bien l'organisation de sections nationales, d'élaborer une action de solidarité, de mettre sur pied de petites unités de combat et de tenter, par l'intermédiaire des kommandos extérieurs, de prendre contact avec la population.
Il existe notamment une organisation clandestine polonaise importante, dirigée par d'anciens officiers antisémites et anticommunistes.

« Dès les premières semaines de l'été 1944, un gros effort fut tenté par les groupes communistes pour convaincre, dans chaque collectif national, les non-communistes de s'organiser, écrit Michel de Bouard, acteur de cette résistance. Les premiers, je crois, les Français répondirent à cet appel; à la demande de trois dirigeants du groupe communiste français, je constituai un comité de direction élargi, comprenant Georges Savourey, le docteur Fichez, moi-même et Jean Guillon qui devait assurer la liaison avec l'organisation communiste. Les Autrichiens, les Tchèques formèrent, dans les mois qui suivirent, des comités analogues. Chez les Autrichiens, les dirigeants en étaient, avec Hans Marsalek, le docteur Soswinsky et le colonel Codré. Grâce à une active collaboration entre ces divers organismes, poursuit-il, une efficace action de solidarité put être menée. Des vêtements furent sortis en cachette du magasin d'habillement, des vivres, des médicaments de l'infirmerie des SS; ainsi furent sauvées bien des vies et préservées des forces en vue de l'éventuel combat final. Le mouvement de résistance des Häftlinge réussit même à prendre contact avec deux détenus du Bunker et savoir ce qui se passait à l'intérieur de cette redoutable prison. »

Le succès du débarquement allié et l'avance de l'armée Rouge donnent du courage à ces résistants. Comme dans les autres KZ, ils s'organisent pour faire face à un éventuel ordre chargeant les SS de détruire les camps et leurs occupants avant leur libération.

LES KOMMANDOS

Les kommandos de Mauthausen sont essentiellement destinés à la production de matériel de guerre. Ils rayonnent à travers toute l'Autriche. Certains comptent moins de 100 déportés, d'autres en ont plus de 10 000, comme Ebensee, Gusen et Melk.

Liste des kommandos

Aflenz - Amstetten - Bachmanning - Bretstein - Dippoldsau - Ebensee - Eisenerz - Enns - Florisdorf - Grein - Grossramming - Gunskirchen - Gusen I, II (St. Georgen), III (Lungitz) - Hinterbrühl - Hirtenberg - Klagenfurt - Leibnitz - Lenzing - Lind - Linz I, II, III (Kleinmünchen), (Ebelsberg) - Loibl-Pass Nord - Loibl- Pass Süd - Melk - Mittersill - Passau I - Waldwerke - Passau II - Peggau - Redl-Zipf (also known as Schlier) - St. Agyd - St. Lambrecht - St. Valentin - Steyr - Ternberg - Wels - Wien Afa-Werke - Wien Saurer-Werke - Wien Schönbrunn - Wiener Neudorf - Wiener Neustadt - Wien-Schwechat - Vöcklabrück (Wagrain).

Ebensee

Mis en place à l'automne 1943 près de Traunsee, dans la région montagneuse et boisée du Salzkammergut, le kommando d' Ebensee est relativement à l'abri des attaques aériennes. Son objet est de fournir la main-d'œuvre nécessaire à la construction d'énormes galeries souterraines, pour les ateliers d'armement. Douze usines sont prévues, longues de 400 mètres chacune et reliées entre elles par une galerie de circulation. Les déportés travaillent sous la surveillance d'ingénieurs civils employés par des firmes allemandes de construction : Siemens-Bau-Union, Siemens-Schuckert, Grossdeutscher, Schachtbau, Hinteregger und Fischer, Holzmann, Polensky, Deutscher Bergbau, Hermann Goering-Nibelungen-Werke et Solvay-Werke.
Les premiers déportés arrivent au camp le 18 novembre 1943. L'installation s'effectue dans des conditions extrêmement pénibles rapportées par Evelyn Le Chêne :

« L'emplacement choisi pour les baraquements était un site extrêmement boisé, où la couche de neige atteignait près de 1,50 mètre de haut. La neige ou la pluie tombait sans arrêt. Les détenus travaillaient douze heures d'affilée dans des vêtements totalement inadéquats. Ils portaient des socques de bois à empeigne de toile, auxquels la neige adhérait à chaque pas, de sorte que la marche devenait presque impossible. Ces chaussures inappropriées constituaient une torture permanente pour ceux qui les portaient. Le bois se fendait de plus en plus profondément, jusqu'à ne plus être retenu que par son empeigne de toile. Lorsque les socques tombaient complètement en pièces, les détenus devaient marcher pieds nus. Il en découlait souvent des abcès et des infections. Il n'existait aucune installation pour laver les quelques vêtements qu'ils possédaient et ils n'en avaient pas de rechange, si mouillés qu'ils fassent. En une seule occasion, en décembre 1944, les internés reçurent un minuscule morceau de savon, et un bain chaud, et ils purent changer de chemise et de caleçon. »

Le travail principal est le creusement des galeries, poursuivi vingt-quatre heures sur vingt-quatre en trois équipes de huit heures, avec des pioches et des masses, à côté de machines puissantes. Les parois, le plafond et le sol du souterrain sont cimentés au fur et à mesure que le chantier progresse. Dès qu'un tronçon est terminé, on y installe des machines destinées à la fabrication de pièces pour l'aviation, les V1 et les V2. Un autre souterrain constitue un gigantesque entrepôt de carburant.
La ration alimentaire est plus réduite à Ebensee que dans les autres kommandos de Mauthausen. Elle se compose, par jour, de 150 grammes de pain et de 3/4 de litre de soupe souvent faite avec de l'herbe. Les déportés mangent dans une gamelle commune pour cinq hommes. Pendant les derniers mois, les détenus n'ont que de l'eau chaude à midi et le soir une mince tranche de pain composé de son, de sciure et de farine de châtaigne.

Les tortures infligées aux détenus sont analogues à celles des autres camps. Mais Georg Bachmayer, que le commandant de Mauthausen Ziereis a désigné pendant les premières semaines pour diriger le nouveau kommando, y ajoute sa note personnelle de cruauté. Il est en permanence entouré de chiens-loups féroces qu'il lance sur les malheureux. Ainsi, le 12 mai 1944 un déporté italien de dix-huit ans, repris après s'être évadé, est cruellement frappé par Bachmayer, qui jette ensuite sur lui son chien favori, Bachmayer et les autres SS regardent froidement le chien dépecer vivant le pauvre garçon. Une révolte se produit à Ebensee quelques jours avant la libération, alors que le kommando voit son effectif dépasser 20 000 hommes, du fait de l'afflux de déportés repliés des KZ de Nordhausen, Neuengamme, etc. À l'appel du matin, le commandant ordonne aux déportés d'entrer dans l'une des galeries souterraines où a été installée une vieille locomotive bourrée d'explosifs. Unanimes, les déportés refusent d'obéir. Les gardes SS hésitent et finalement, cas unique, renoncent au massacre.

Les troupes américaines libèrent le camp le dimanche 6 mai 1945 : Ebensee a donc été le dernier à être délivré. Dans un rapport établi le 16 mai, les Alliés signalent qu'à Ebensee 350 personnes meurent par jour, qu'il y a à cette date 9 742 déportés dont 968 Français, et 1944 malades dont 234 Français. Il existe, en outre, deux camps complémentaires, l'un contenant 4 000 Russes et l'autre 2 000 Polonais.10 000 déportés y auraient trouvé la mort.

Gusen

Camp annexe de Mauthausen, Gusen se trouve à environ 6 kilomètres du camp principal. Théoriquement indépendant jusqu'en 1944, il est alors entièrement placé sous l'autorité de Ziereis. C'est le 26 mai 1940 qu'arrive à Gusen le premier convoi de déportés, en provenance du KZ de Dachau, essentiellement composé de Polonais. Il semble bien que Mauthausen ait été chargé à l'origine de recevoir les Polonais. Michel de Bouard observe que les 500 premiers morts de Gusen sont tous Polonais, sauf 4. Le KZ est entouré de murailles construites avec des moellons de granit provenant des carrières voisines et de barbelés électrifiés. Il est édifié sur une colline assez raide.

Le granit extrait des carrières de Gusen est de meilleure qualité que celui de Mauthausen. La carrière principale est située à flanc de coteau, derrière le camp. Elle est à trois niveaux, un escalier grossièrement taillé reliant entre eux le second et le troisième niveau. Une carrière plus petite est située à l'est du camp. En 1941 est construit le plus grand concasseur de pierres d'Autriche, fournissant des dalles de plusieurs calibres. Sur ce site de Gusen 1 s'installent les grands ateliers Steyr produisant des pièces pour les mitrailleuses, ainsi qu'une usine Messerschmitt assemblant des fuselages d'avions. Derrière les carrières, quatre vastes tunnels souterrains, avec deux ramifications, sont creusés dans la colline, dans la zone dite " Gusen II ". Les déportés sont français, italiens et juifs. Le travail est exténuant et provoque des milliers de morts. Ces vastes souterrains devaient abriter les ateliers de l'usine d'aviation Messerschmitt. Le premier convoi de déportés arrive à Gusen II en 1944. Les nazis commencent à Gusen II l'édification d'un véritable KZ. Là sont internés un nombre important de Français, de juifs hongrois et de Polonais après l'insurrection de Varsovie.

À 3 kilomètres de là, en direction de Linz, commence en 1944 la construction d'une vaste usine souterraine dans la zone nommée " Gusen III ". Elle ne sera pas terminée en mai 1945. À Gusen sont pratiquées des expériences médicales, notamment des injections de divers liquides dans le coeur, ainsi que des interventions chirurgicales sans anesthésie. On a vu qu'un camion à gaz effectuait des rotations entre Mauthausen et Gusen. Les atrocités, à Gusen, sont semblables à celles pratiquées dans les autres KZ. Empruntons un exemple à Evelyn Le Chêne :

« Une fois pendant l'été 1944, écrit-elle, on emmena un groupe de détenus derrière le crématoire et on leur ordonna de se dévêtir et de ranger leurs vêtements en piles. Après que les premières victimes eurent été fusillées, ceux qui leur succédaient devaient déplacer les corps de leurs camarades et les mettre de côté pour pouvoir se mettre eux?mêmes devant le mur d'exécution. »

D'après le même auteur, citant un ouvrage polonais publié par le ministère de la Guerre de ce pays, le nombre des décès pour Gusen 1 et Gusen II aurait été de 1 469 en 1940, 5 793 en 1941, 6 088 en 1942, 5 225 en 1943, 4 789 en 1944 et 10 700 en 1945 auxquels s'ajoutent 1 042 déportés dans le mois qui a suivi la libération, ainsi que 1 132 gazés à Hartheim, 1 900 invalides gazés à Mauthausen et 315 Polonais exécutés à leur arrivée de Varsovie, soit un total de 38 453 morts.

Melk

À 80 kilomètres à l'est de Mauthausen est installé, à partir du 11 janvier 1944, un nouveau camp annexe de Mauthausen. Le site est dominé par une magnifique abbaye édifiée sur un éperon rocheux, construite jadis pour les membres de l'aristocratie autrichienne désirant entrer dans les ordres. À la différence de Mauthausen, Gusen et Ebensee, le camp de Melk est édifié dans le périmètre d'une vaste installation militaire de la Wehrmacht. Les cantonnements des déportés et ceux des soldats se font face. Là encore, il s'agit de creuser des galeries souterraines afin d'y installer des ateliers de fabrication d'armement, à l'abri des raids aériens. Les déportés sont transportés sur place par voie ferrée et par autocars. Ici, pas de granit: les montagnes sont constituées de quartz friable. Si bien que des centaines de détenus seront ensevelis sous des avalanches de sable. Cette main-d'œuvre est fournie à la firme Quartz GmbH.

Les détenus de Melk ne connaissent pas un sort meilleur que dans les autres camps annexes de Mauthausen. La nourriture semble y avoir été particulièrement insuffisante: pendant trois mois, les hommes d'un kommando n'ont mangé que des soupes de feuilles de betteraves et 250 grammes de pain par jour. Comme partout, les juifs subissent des châtiments particuliers. C'est ainsi que le capitaine Edward Zeff, juif britannique capturé à Lyon comme radio du réseau Buckmaster , reçut dès son arrivée 50 coups de fouet et fut promis à un châtiment exemplaire. Grâce à la solidarité de ses compagnons d'infortune, il est caché puis réexpédié au camp central, c'est l'unique juif que les Américains trouvent à Mauthausen quand ils libèrent le KZ.

Un vaste four crématoire est construit à Melk, ainsi qu'une chambre à gaz perfectionnée, beaucoup plus importante que celle du camp central. Comme le nombre des internés à Melk n'a jamais dépassé 8 000 en même temps, il est probable qu'il devait devenir, dans les projets des nazis, un camp d'extermination. Pendant l'été 1944, les Alliés bombardent les installations: 400 déportés et 7 SS sont tués.
Les registres indiquent que, le 20 avril 1945, le nombre d'internés à Melk est de 8 343 et que 5 839 détenus ont quitté Melk le 14 avril pour Ebensee.

LA FIN

Dans les derniers mois de la guerre, les conditions d'existence au KZ et dans ses camps annexes se modifient du fait de l'afflux d'évacués provenant d'autres KZ : Auschwitz, Gross-Rosen, Sachsenhausen et Ravensbrück. La ration alimentaire diminue encore: le dernier mois, chaque déporté ne reçoit quotidiennement que 100 grammes de pain et de l'eau chaude; au camp des malades, aucune nourriture n'est distribuée à différentes reprises.

L'article de Michel de Bouard permet de suivre l'action de l'organisation clandestine du camp, dont il est l'un des responsables:

« Dès 1944, relate-t-il, le principe et la préparation lointaine d'une action militaire avaient été envisagés; mais c'est en février 1945 que prit corps l'organisation de combat des Häftlinge. À cette date, les comités nationaux et le Comité international avaient, très efficacement, préparé le terrain. Chacun d'eux fut alors doublé d'un groupe de commandement militaire. Les hommes les plus valides et les plus sûrs furent groupés en petites unités de combat et instruits de la tâche qui leur était dévolue. Quelques pistolets et grenades à main avaient été soustraits du magasin d'armes des SS par des détenus espagnols. D'autres Espagnols, travaillant au garage, avaient fabriqué la clef d'un meuble qu'ils savaient contenir des armes et des munitions. Trois plans d'opérations furent élaborés... »

Dans les derniers jours d'avril, les SS se retirent et Ziereis transmet le commandement du KZ au capitaine Kern de la Schutzpolizei de Vienne. Le Comité international délègue vers celui-ci le docteur Durmeyer et Hans Marsalek. Kern accepte que le Comité international administre le camp intérieur. Le 5 mai, le Comité international tient sa première réunion non clandestine sous la présidence du docteur Durmeyer. Il décide que les groupes de combat, sous le commandement du colonel autrichien Codré et du major soviétique Pirogov, occupent le village de Mauthausen et se mettent à la recherche des SS en fuite. Le bourgmestre nazi de la commune est remplacé par un antifasciste.
Le 7 mai au matin, l'armée américaine prend possession du camp. Celui-ci n'avait pas été signalé à la 11e division opérant dans le secteur et rien n'avait été prévu pour améliorer le sort des détenus au moment de la libération. Plus de 700 cadavres entassés dans les allées attendent l'incinération...

Conclusion

D'après Michel de Bouard, le 11 mai 1945 le camp central comptait encore 15 211 déportés dont 2 079 femmes. Le 7 juin, tous les Français, Belges, Luxembourgeois, Hollandais et Soviétiques ayant été rapatriés, il reste à Mauthausen 5 200 déportés dont 850 femmes; 1 621 sont malades.
320 000 détenus avaient été immatriculés à Mauthausen et dans ses annexes. Le chiffre officiel des morts est de 122 767. Pour les raisons évoquées (Aktion Kugel, euthanasie, gazages, etc.), plus de 70 000 victimes n'ayant pas été enregistrées, le nombre total des victimes doit approcher de 200 000.
Un monument a été érigé au cimetière du Père-Lachaise à Paris pour rappeler la mort de 8 203 Français à Mauthausen.

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