GROSS-ROSEN

Singularisé par le campanile de sa place d'appel,
Gross-Rosen a été un " camp d'extermination camouflé. ".

Le KZ de Gross-Rosen est pratiquement inconnu en France. Il n'y a pas eu de convoi de France vers ce camp. Très peu de Français y ont été détenus: tous provenaient, semble-t-il, de l'évacuation du KZ d'Auschwitz menacé par l'avance de l'armée Rouge.

LE KZ DE GROSS-ROSEN

Le KZ a été implanté tout à l'est de l'Allemagne, en Silésie, à 60 kilomètres au sud-ouest de Breslau (Wroclaw en polonais), au sud de l'Oder, près de la petite ville de Gross-Rosen (Rogosnica en polonais), nichée dans un paysage de collines.

En mai 1940, 98 Polonais extraits de KZ de Sachsenhausen y installent un kommando et commencent la construction d'un camp de concentration. Le KZ de Gross-Rosen devient autonome à l'automne de 1941. Ce KZ de la seconde génération, celle de l'expansion territoriale du Reich, est destiné essentiellement aux Polonais arrêtés par les nazis. Mais, dans les derniers mois, du fait de l'avance des Soviétiques, il reçoit des détenus provenant d'autres KZ repliés, notamment d'Auschwitz et appartenant à de nombreuses nations, y compris des Français. Le commandant du camp se nomme Johannes Hassebroek.

Il est construit au flanc d'une des collines. Son plan est celui des autres KZ: un vaste quadrilatère de barbelés électrifiés entoure deux rangées parallèles de baraques, qui font face à une vaste place d'appel, de l'autre côté de celle-ci se trouvent les bâtiments des SS et des services, ainsi que le Bunker et, en retrait, le crématoire. L'originalité du KZ de Gross-Rosen réside dans la présence, sur la place d'appel, d'un curieux campanile supportant une cloche. C'est cette cloche qui rythme la vie des détenus, sonnant les rassemblements, les mouvements, les couvre-feux, etc., ainsi que les exécutions. De nombreux kommandos essaiment jusqu'à Breslau et Görlitz. Le principal est celui qui a la terrible tâche d'exploiter une immense carrière de granit, où le sort des déportés est aussi pénible qu'à la carrière de granit de Flossenbürg. C'est dans cette carrière que vont souffrir et mourir le plus grand nombre de détenus.

LE CALVAIRE DES DÉPORTÉS

Tous les témoignages indiquent que la vie des déportés a été particulièrement pénible à Gross-Rosen. C'est ce qu'explique Marc Klein qui arrive, venant d'Auschwitz, le 20 janvier 1945.

L'accueil

L'accueil est sans équivoque :

« Dès que nous eûmes franchi la porte, écrit-il, nous sûmes à quel enfer nous avions abouti. Le Lagerälteste, triangle vert, muni d'une énorme trique, nous rassembla et nous dit: " Voici ces messieurs d'Auschwitz. Vous sortez d'un sanatorium pour aboutir à un vrai camp, et nous nous chargerons déjà de vous faire savoir ce que c'est que Gross-Rosen. " Je ne l'appris que trop vite, le surlendemain, lorsque le chef de Block me roua de coups: J'eus cinq côtes cassées pour ne pas avoir couru assez vite à la corvée de café. »

Les déportés sont conduits dans des baraques nues :

« Les Blocks dans lesquels nous nous trouvions parqués étaient constitués par de simples hangars entièrement vides. Rien n'était prévu pour le couchage, même pas la moindre planche. Chaque baraque pouvait contenir au plus 300 hommes; nous y étions entassés à 1 300 et même 1 500. Le jour il n'y avait pas assez de place pour s'asseoir par terre et il fallait se relayer les uns les autres pour se tenir debout ou pour s'accroupir. Il faisait cruellement froid et les vitres du hangar étaient presque toutes cassées. »

La tragédie quotidienne

Marc Klein décrit les aspects de la vie quotidienne du déporté à Gross-Rosen :

« Les nuits étaient indescriptibles. Nous nous blottissions tant bien que mal les uns contre les autres, mais finalement pris de sommeil nous tombions les uns sur les autres. Le signal de s'étendre étant donné, il fallait s'aplatir tout de suite, faute de quoi il pleuvait des coups de planche et de canne sur celui qui était encore assis ou debout, coups donnés par le SS de service ou les triangles verts. Auparavant, la lutte pour les couvertures donnait déjà lieu à des scènes sauvages. Au cours de la nuit, des pugilats avaient lieu entre les détenus pour la moindre parcelle disponible et ces scènes se terminaient par des coups de lanière et de canne distribués à la volée par les surveillants.

De plus, les nuits étaient occupées par les distributions de soupe, la cuisine, débordée, fournissait des rations aux heures les plus variables et les désignations pour la corvée de soupe ou de pain donnaient lieu à des scènes horribles, les détenus refusant, même contre des suppléments, de vaquer à cette fonction. Car la cuisine était très éloignée, au bas de la côte sur laquelle il ne faisait pas bon marcher par le temps de neige et de verglas. La distribution même de la nourriture était une occasion de plus pour des bousculades et des pugilats.

Enfin, le plus grand souci était l'accomplissement de la toilette et de nos fonctions naturelles, les installations sanitaires, tout à fait primitives et insuffisantes, se trouvaient dans des baraques spéciales; aux heures d'affluence, il y avait de violentes bousculades, les surveillants tapaient dans le tas et les coups se soldaient toujours par un certain nombre de morts. Tout détenu qui se faisait surprendre en train d'accomplir ses fonctions naturelles entre les Blocks se faisait assassiner par les SS et surtout par la Lagerpolizei (détenus au triangle vert). »

Bernard Klieger, déporté à Auschwitz comme juif, arrive lui aussi à Gross-Rosen en janvier 1945. Il confirme le témoignage de Marc Klein. Voici le récit d'une corvée de soupe à Gross-Rosen :

« Vers minuit la lumière se fait dans le Block et la voix de stentor d'Auerbach gueulait: " Il y a de la soupe ! Qui veut aller chercher les caissons comme volontaire? " Depuis six jours, nous n'avions rien mangé de chaud. Chacun de nous rêvait de soupe bien chaude. Et par suite, il y eut assez de volontaires. Mais après un certain temps, les volontaires revinrent sans soupe. Leurs visages exprimaient l'horreur. Que s'était-il passé ? Nous fûmes vite renseignés.
On les avait fait descendre la montagne vers le camp central, où se trouvait la cuisine. C'était une nuit sans lune et à peine put-on reconnaître le chemin. Un sentier très étroit était le seul passage. Il était à proximité immédiate des barbelés chargés de courant à haute tension. Plus d'un homme trébuchait dans le noir et tombait contre les barbelés. Naturellement, il resta directement accroché, tué net par le courant. Un pêle-mêle indescriptible s'ensuivit. Chacun essayait de s'éloigner le plus possible de la mort électrique. Mais les kapos les rouèrent de coups et les firent reculer. Dans leur détresse, les détenus se jetèrent sur les bourreaux et ce fut une bataille en règle. Les kapos restèrent les plus forts et c'était normal. Ils étaient armés, ne fût-ce que de triques. Les autres n'avaient que leurs faibles bras amaigris par la souffrance. 14 morts restèrent sur le terrain. Les survivants atteignirent la cuisine où on leur raconta que la soupe n'était pas encore prête. Ils devaient revenir dans les deux heures. Après quoi, ils s'en retournèrent. (Après une heure, Auerbach cria: " Des volontaires pour la soupe! " ... ) La plupart d'entre nous restèrent couchés. Comme des fous, les kapos commencèrent à nous rouer de coups. Bon gré, mal gré, nous étions forcés de nous lever si nous ne voulions pas être tués. Cent hommes furent choisis pour chercher la soupe. Ils y allaient malgré eux. Au moins vingt kapos les entouraient pour veiller à ce que personne ne s'échappât. Celui qui essayait seulement fut tué sans pitié. La colonne s'ébranlait. Maintenant on les traitait un peu mieux et ils revinrent sans pertes. Mais les hommes étaient complètement à bout. À deux, ils avaient traîné un caisson de 50 litres en fer. Pataugeant dans la boue, devant monter une colline, c'était un travail gigantesque que de monter les caissons. Ils avaient rapporté 25 caissons de 50 litres, donc 1250 litres de soupe. Nous étions environ 1 100 personnes. Donc, en admettant pour l'équipe du Block et les kapos, en tout cinquante hommes, une ration triple, chacun de nous aurait dû recevoir un litre de soupe. Or nous n'en recevons qu'un demi-litre: 12 caissons furent distribués entre nous, les 13 autres furent réquisitionnés par le chef de Block, son équipe et les triangles verts... »

La vie humaine n'a plus de valeur à Gross-Rosen. Marc Klein, qui arrive pourtant de l'enfer d'Auschwitz, observe :

« Nulle part je n'ai vu assassiner individuellement avec autant de dextérité qu'à Gross-Rosen; l'assassinat était pratiqué sans scrupule, par les kapos, par la Lagerpolizei, par les SS, munis de cannes. C'est avec une habilité consommée qu'ils arrivaient à abattre un homme en deux ou trois coups. Le camp était jonché de cadavres de camarades épuisés, tombés dans la neige ou liquidés d'un coup de canne. »

Bernard Klieger, là encore, confirme à l'aide d'un exemple :

« Un des kapos allemands battit les records de meurtre. À Gross-Rosen on l'appelait le Tigre. Sa spécialité consistait en la chose suivante: la nuit il prenait place parmi nous et attendait. Quand il entendait non loin de lui le bruit d'hommes se battant entre eux pour une place, il sautait d'un seul bond au milieu du groupe et frappait. Et d'habitude il frappait juste. De temps en temps, il frappait un autre qui avait le malheur d'être à côté de lui. Mais ça ne le dérangeait nullement. Au fond peu lui importait qui était tué, le principal était que quelqu'un crevait. Ce n'étaient que des juifs!... »

Le Revier n'est pas épargné par cette folie meurtrière indique le témoin :

« Une véritable usine d'assassinat fonctionnait à l'infirmerie du camp de quarantaine; les malheureux qui s'y faisaient admettre, malgré et contre toutes les recommandations, étaient retrouvés le lendemain morts devant la sortie (je suppose qu'on y opérait avec des piqûres intraveineuses de substances toxiques). Comme seul moyen de couchage pour les malades, il y avait une litière de foin par terre. J'ai pénétré une fois dans cette espèce d'étable sous prétexte de chercher un analgésique, en excipant de ma qualité de médecin; j'ai compris que je venais de faire un faux pas, mais j'ai pu me dégager. »

Les morts sont si nombreux que le crématoire, construit en 1941, ne parvient pas à brûler tous les corps. Si bien qu'en 1943 l'entreprise Topf und Söhne, qui avait déjà équipé d'autres KZ, entreprend la construction de " fours à quatre chambres et à grand rendement ".

Une révolte

Toute action de résistance est évidemment impossible dans le camp central de Gross-Rosen. Mais il n'en va pas de même pour les kommandos extérieurs. Des tentatives d'évasion ont même lieu. La plus importante se produit dans le kommando situé à Brigue. Une trentaine de Polonais travaillant dans un entrepôt maîtrisent leurs gardiens pendant leur trajet de retour. Certains endossent leurs uniformes et partent en direction de l'est avec ceux qui auraient dû les ramener au camp. Ayant rencontré par hasard une voiture de police et se croyant poursuivis, ils se réfugient dans une forêt voisine où, traqués pendant plusieurs jours, ils finissent par être repris et exécutés.

Liste des kommandos

Aslau - Bad Warmbrunn Cieplice - Bautzen - Berndorf Bernartice - Blechhammer - Bolkenhain - Breslau - Wroclaw - Brief Brzeg - Brunnlitz Bruenec - Brusay Brzezowa - Buchwald Höhenwöse - Bunzlau Boleslawiec - Bunzlau Rauscha - Christianstadt - Dornhau - Dyhernfurth - Erlenbush - Eule - Falkenberg - Faulbruk - Frierland - Fürstenstein - Gadersdorf - Gassen - Gebhardsdorf - Gellenau - Gorlitz - Graben - Granefort - Grulich - Grunsberg - Gruschwitz Kruswica - Halbstadt Mezimesti - Hartmanndorf - Hirschberg Jelenia Gara - Hohenelbe Wrszlabi - Kaltwasser - Kamenz - Kittlitztrebben Kotlicki Trebin - Kursbach Grunthal - Landeshut Kamienogora - Langenblielau Lielawa - Larche Ludwigsdorf - Lehmwasser - Leszno Lissa - Mahrisch - Markstadt Laskowitz - Marzbachtal - Marzdorf - Mittelsteine - Neisse-Neusalz Oder Nova Sol - Niesky - Niesky Klein - Niesky Wittischenau - Oberalsstadt - Oberwustegiersdorf - Parschnitz Porici - Peterswaldau - Prausnitz Prusnica - Radisch - Rauscha - Reichenau Risznow - Reichenau Reichenbach - Reichenau Reichenberg Liberal - Schmiedenberg - Schotterwok - Seuferwassergraben - Striegau - Tannhausen - Waldenburg - Weiswasser - Wolsberg - Wustegierdorf Giercze Puste - Wustegierdorf Station - Wusteweltersdorf - Zittau.

LA FIN

En janvier, les déportés constatent que la population civile construit une immense tranchée sur la colline voisine et installe des défenses antichars. Des avions russes survolent de plus en plus fréquemment Gross-Rosen et le KZ. Au début de février, le grondement du canon s'amplifie dans le lointain. L'armée Rouge avance. La nourriture se fait de plus en plus rare. La brutalité des SS et des kapos tourne à la sauvagerie.
Mais la fin approche, que décrit Marc Klein :

« Le 7 février nous fûmes rassemblés sur la place d'appel. On nous distribua une dernière soupe aux rutabagas avec force coups de trique, puis une portion de pain pour une journée. Pendant tout ce temps le canon se fait entendre de plus en plus distinctement. Vers la tombée de la nuit, par rangs de cinq, nous quittâmes le camp; nous repassâmes sous la tour d'entrée, où des SS pratiquaient une rapide élimination à coups de gourdin de ceux qui ne pouvaient plus marcher. Malgré le chagrin de laisser de nombreux camarades morts dans ce charnier, malgré notre épuisement, nous partions le cœur léger, nous étions hors de l'enceinte de cet enfer, avec l'espoir d'être libérés sous peu. Le bourg de Gross-Rosen était désert, les rues barrées par des défenses antichars élevées en toute hâte et gardées par des Volksturm aux armes désuètes. À la gare, nous fûmes chargés en toute hâte sur des plates-formes ouvertes. Le train immense démarra aussitôt. Le son du canon s'éloigna et avec lui la libération si proche. Nous étions bons pour un nouveau camp de concentration... »

Marc Klein devait être évacué sur le KZ de Buchenwald et survivre à sa terrible épreuve. L'évacuation de Gross-Rosen s'est déroulée du 8 février au 26 mars 1945. Elle a porté sur 31 064 détenus, évacués sur les KZ de Buchenwald, Dora, Flossenbürg et Dachau, en plusieurs convois échelonnés. Si Marc Klein a eu la chance de survivre, cette évacuation s'est soldée par une effroyable hécatombe. Car les déportés affaiblis par les coups et les privations, enfermés pendant quatre ou cinq jours, sans nourriture, dans des wagons sans toit, sous des températures atteignant 25 à 30 °C au-dessous de zéro, périssent massivement. Les chiffres manquent. Mais on sait, par exemple, qu'un convoi parti le 28 février pour Dachau comprend 432 hommes: il n'en reste que 240 à l'arrivée et plusieurs dizaines vont mourir dans les jours qui suivent.
Le 5 mai 1945, les troupes soviétiques ne trouvent qu'un très petit nombre de survivants, les malades du Revier ayant été massacrés au moment de l'évacuation du KZ.

Conclusion

L'insuffisance des sources ne permet pas de préciser le nombre des déportés de Gross-Rosen, ni celui des victimes. Olga Wormser-Migot parle de 60 000 à 70 000 détenus ayant travaillé effectivement. On estime en général que 200 000 personnes sont passées par le KZ et ses kommandos. Parmi elles, plus de 40 000 ont trouvé la mort à Gross-Rosen (non compris les prisonniers de guerre, soviétiques surtout, assassinés pratiquement dès leur arrivée au camp).

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