FLOSSENBÜRG

Peu et mal connu en France,
premier camp de la nouvelle génération,
Flossenbürg est le KZ de la carrière de granit.


Jusque-là, les KZ étaient situés à l'intérieur du Reich, puisque destinés à des Allemands. En 1938, dans le cadre de sa politique de conquête territoriale, A. Hitler décide de créer des KZ pour y enfermer ses adversaires dans les pays conquis. Les premiers sont ceux de Flossenbürg pour les Tchécoslovaques et de Mauthausen pour les Autrichiens. (Après la défaite de la France et de la Pologne seront édifiés le KZ du Struthof dans l'Alsace annexée, et celui d'Auschwitz en Pologne.)

LE KZ DE FLOSSENBÜRG

Le KZ de Flossenbürg est construit dans une petite vallée forestière de l'Oberpfalz, près de la modeste ville de Flossenbürg, de 1200 habitants, dans la Haute-Bavière, à 120 kilomètres au nord-est de Nuremberg, à 250 kilomètres au nord de Munich et à 5 kilomètres de la frontière tchécoslovaque.

Les ruines d'un château médiéval dominent le site. Le climat est froid. Il neige d'octobre à juin. Le jeune avocat Henri Margraff, qui y est déporté le 25 mai 1944, décrit le cadre:

« Nous étions avant tout frappés par le caractère majestueux du site: à perte de vue s'étendait l'épaisse forêt montagneuse de la Bohême; des sommets comme le mont Saint-Odile et le Nideck dominaient l'horizon. Au bas de la colline apparaissaient le clocher et quelques maisons du village de Flossenbürg, flanqués d'une ruine, grise et morne même par ce soir si clair. »

Le 4 mai 1938 arrivent du KZ de Dachau une centaine de détenus. D'autres vont suivre provenant des KZ de Buchenwald et de Sachsenhausen. À la fin de décembre 1938, ils sont 1 500. Tous portent le triangle vert des criminels de droit commun.

L'emplacement de Flossenbürg a été choisi à cause du granit qui s'y trouve. Les plans colossaux de construction de Hitler, que devait réaliser l'architecte Albert Speer, exigeaient d'énormes quantités de matériaux de construction, notamment de granit. Ces plans prévoyaient le réaménagement de Berlin et de plusieurs villes, la construction d'édifices imposants pour les congrès du parti nazi à Nuremberg, des projets autoroutiers, etc. Pour cela Himmler crée une entreprise commerciale, propriété des SS et dirigée par eux: la Deutsche Erd und Stein Gesellschaft, DEST (la Société allemande Terre et Pierre). Fondée en avril 1938, elle achète des carrières de pierre et des briqueteries dans le cadre de ce programme. Les KZ lui offrent une main-d'œuvre servile immédiatement disponible. Au cours de sa première année d'activité, le DEST achète des carrières à Flossenbürg et à Mauthausen, tandis que les KZ sont créés à proximité. La DEST achètera d'autres carrières de granit à Gross-Rosen en Silésie en 1939 et à Natzwiller en Alsace en 1942. De 1938 à 1942, les déportés vont aménager le KZ. Ils creusent la terre, charrient des roches qu'ils transportent sur leur dos, déblayent des plates-formes sur le versant de la montagne, y bâtissent des Blocks. Henri Margraff décrit ainsi le camp dans lequel il arrive:

« Le camp offrait, par son impression de rudesse, un contraste brutal avec le paysage environnant; la place d'appel encadrée, d'un côté par la cuisine et de l'autre par les bâtiments de la désinfection, les Blocks du Revier et de la quarantaine, se confinait sur un espace plat, resserré entre deux collines déboisées. Au-dessus du bâtiment de la cuisine, taillé dans le roc de l'une des deux collines, s'élevaient deux rangées parallèles de sept Blocks, construits en gradins sur des terrasses en pierre de taille. Un large escalier de granit de 124 marches montait entre les deux rangées de bâtiments, permettant de les atteindre. Vers la gauche de ces Blocks, une immense roche granitique dominée par un mirador pointait vers le ciel: c'était le Steinbruch, la sinistre carrière de Flossenbürg. C'était là, somme toute, le type du petit camp de montagne, analogue à celui de Natzwiller. »

Le portail d'entrée portait l'inscription gravée: Arbeit macht frei (" Le travail rend libre "). Toni Siegert précise:

« Quand nous parlons aujourd'hui du camp de concentration de Flossenbürg, nous entendons au fond différentes parties. La carrière, propriété de la SS, était distante d'environ 300 mètres du camp de concentration. Elle comportait l'exploitation de la taille proprement dite et l'entreprise attenante de façonnage du granit où, dans de grands halls, on façonnait les pierres brutes au ciseau et au marteau pour obtenir des pierres de taille. Le camp de concentration lui-même comportait également deux parties. Devant le camp des détenus proprement dit se trouvait la caserne des SS, appelée aussi camp SS. Le camp de détention le jouxtait. Celui-ci fut entouré dans la phase finale par une clôture électrique. Les deux camps étaient en outre ceints d'un réseau de fils de fer barbelés, ainsi que d'autres dispositifs de sécurité. En définitive, c'est la disposition en cuvette de la vallée qui empêcha une large expansion du camp de concentration. En 1940, la SS essaya de gagner un complément de surface. À cet effet on entama une carrière à l'intérieur même du camp de concentration. Les détenus durent détacher du granit du flanc d'une colline. D'autres baraques furent dressées sur cette saignée faite dans la montagne. Les détenus donnèrent à cette carrière interne au camp le nom de mont des Oliviers. »

Comme dans les autres KZ, les SS se chargent de l'organisation générale, des appels et de la surveillance du camp. Ils confient aux kapos la discipline et l'administration interne. Ceux-ci sont, en général, des " triangles verts ", c'est-à-dire des détenus de droit commun, déshumanisés par de longues années de captivité et souvent particulièrement brutaux.

VIE ET MORT DES DÉPORTÉS

Créé à l'origine pour l'exploitation de la carrière qui devait produire chaque année 12 000 mètres cubes de pierre de taille, le KZ devait ensuite se mettre au service de l'économie de guerre et fournir de la main-d'œuvre à des usines d'armement.

La carrière

H. Margraff dépeint le calvaire des déportés affectés à la carrière:

« Fin février était arrivé de Buchenwald un convoi de 750 Français, parmi lesquels Jacques Michelin, par un hiver qui à Flossenbürg est toujours particulièrement rigoureux, hiver que les anciens du camp ne voyaient jamais s'approcher qu'avec une indicible horreur. Ils furent envoyés à la carrière où, exposés à un vent terrible et glacial, et ne recevant à manger que leur pain noir et des pommes de terre pourries ou gelées, ils durent briser des pierres, pousser des wagonnets, glissant avec leurs mauvais sabots sur la pente escarpée, continuellement harcelés par les kapos qui, à la moindre défaillance, les achevaient à coups de pierres et de barres de fer. Ils souffrirent à tel point que, lorsque nous arrivâmes, la moitié d'entre eux étaient morts et l'autre moitié pratiquement en train de mourir. »

Ce calvaire est encore aggravé par la pratique du Laufschritt (pas de course), de jeunes SS, féroces, obligeant les hommes à effectuer les transports des roches en courant, sous les grêles de coups. H. Margraff relate un épisode caractéristique de la cruauté des SS:

« En 1942, un SS paria une somme de 300 marks avec un de ses collègues qu'en l'espace de trois mois tout un pan de rochers d'une colline serait enlevé et que trois nouveaux Blocks (les Blocks 9, 10 et 11) y seraient construits. L'autre tint le pari. Pendant trois mois, le matin de 5 à 6 heures et le soir de 7 à 9 heures, les prisonniers durent produire un effort supplémentaire à peine imaginable. Au bout de trois mois le SS avait gagné le pari, mais il coûta la vie à environ 2 000 détenus. »

Aujourd'hui encore, les rares rescapés n'évoquent pas la carrière sans éprouver un sentiment de terreur.

L'usine

À partir de 1943, le travail à la carrière passe au second plan (à la fin de 1944, seulement 1000 déportés y seront employés). En effet, l'évolution de la situation militaire oblige les SS à accorder la priorité à la production de guerre.

Messerschmitt, la plus importante entreprise d'armement de l'Allemagne du Sud, cherche alors à utiliser la main-d'œuvre des déportés des KZ de Flossenbürg et de Mauthausen pour développer sa production d'avions. Des bâtiments industriels sont aménagés sur le domaine de la carrière de Flossenbürg. Le 5 février 1943, 200 déportés y sont employés à des travaux de tôlerie. Après le bombardement allié du 17 août 1943 qui détruit une grande partie des usines Messerschmitt à Regensbürg, le transfert vers les KZ de Flossenbürg et de Mauthausen est développé: les déportés travaillant pour la firme à Flossenbürg sont 800 à la fin d'août 1943, 1500 en décembre 1943, 2 200 en mars 1944. À part les moteurs et les gouvernes, Pratiquement la totalité du chasseur ME 109 est construite à Flossenbürg. Deux équipes travaillent jour et nuit, onze heures et demie chacune - En septembre et octobre 1944, 5 000 déportés de Flossenbürg ont construit 180 carlingues de ME 109.

Le sort des déportés travaillant pour Messerschmitt est bien meilleur que celui de ceux qui sont affectés à la carrière. En effet, les halls de l'usine sont chauffés. Les contremaîtres et ingénieurs de l'entreprise se comportent en général correctement. La firme parvient même à obtenir une augmentation des rations alimentaires pour les déportés. Mais l'encadrement par les kapos verts signifie toujours violence et exactions. C'est ce qu'indique H. Margraff, affecté à l'usine:

« La vie d'usine était par elle-même harassante. Plusieurs kapos s'étaient fait une habitude de tuer chacun leur homme tous les jours, à la moindre incartade (homme surpris à être assis ou en train de fumer), quinze jours de Strafkompanie d'où on ne revenait que par miracle...
En outre, le travail à l'usine de Flossenbürg présentait un danger supplémentaire: nous ne travaillions que des alliages spéciaux en duralumin dont la moindre égratignure provoquait un début d'empoisonnement; chaque blessure nous obligeait à tenir pendant plusieurs semaines le doigt bandé, avec du papier, et souvent, en nous rendant à l'infirmerie pour nous faire soigner, nous étions obligés de repartir sans que l'on se soit occupé de nous étant donné le nombre considérable de blessés. D'ailleurs, l'odeur nauséabonde se dégageant des plaies de toute cette foule qui attendait l'application d'un malheureux pansement était absolument indicible, et ne nous encourageait pas à rester. »

La vie quotidienne

Voilà ce qu'est une bonne journée pour H. Margraff, logé au Block 7, tout au sommet de l'escalier, ce qui l'oblige à escalader chaque soir, alors qu'il est exténué, les 124 marches conduisant à sa baraque:

« À 4 h 30, le veilleur de nuit, entrant dans le dortoir, de crier: - Kaffeeholer, raus!, les détenus désignés pour traîner les bidons de " jus " au haut des escaliers s'habillent et partent en bas; les lumières s'allument: - Aufstehen. Immédiatement la voix éraillée de " l'homme à la pipe " se fait entendre, puis surgit l'homme à la pipe lui-même avec son gourdin, et les coups de pleuvoir sans interruption pendant plusieurs minutes. Cependant, personne n'est mis KO ce matin-là. Encombrement aux WC, encombrement au lavabo, bousculades, cris, coups de poing. Les bidons de café arrivent: - Alles raus! 300 détenus se précipitent vers la porte trop étroite, se renversent, se piétinent, les matraques s'élevant et se rabattant sur le tas. Rassemblement par kommandos de travail, descente dans la cour, formation en colonnes de 100, départ. Arrivée à l'atelier, le travail commence immédiatement sans relâche. À 9 heures, distribution des 150 grammes de Frühstück, à 9 heures 15, reprise jusqu'à midi. Coup de sifflet pour la soupe, tout le monde court avec sa gamelle, se met en rang, le kapo veut que tout aille vite; en huit minutes, il a lui-même distribué la soupe aux 320 détenus de l'atelier. À 1 heure, reprise jusqu'à 6 heures. Le travail, pour une fois, s'est passé sans accroc. Rentrée dans le camp au pas cadencé, montée au Block, quarante minutes d'appel, on porte au Revier les camarades revenus malades, distribution du pain, ablutions, et à 8 heures, Einsteigen: tous les détenus doivent se rendre dans le Schlafsaal, pieds nus, afin d'en vérifier la propreté. (C'était le moment de la journée où on les salissait le plus.) »

Les commandants du KZ de Flossenbürg sont successivement:

Jacob Weiseborn, qui se suicide le 20 janvier 1939 ;
Karl Künstler, qui lui succède pendant trois ans et demi: c'est sous son autorité qu'ont lieu les exécutions massives de prisonniers de guerre russes et polonais; c'est lui qui accorde des permissions pour l'exécution de déportés " en cours d'évasion " (ce qui stimule le zèle meurtrier des SS);
Karl Fritzsch, une partie de l'année 1942.
Egon Zill prend la suite jusqu'en avril 1943, il avait dirigé le KZ de Natzwiller; c'est avec lui que débute la production d'armement pour Messerschmitt,
• Le dernier est Max Koegel: c'est un homme d'une grande brutalité qui a dirigé les KZ de Ravensbrück, puis de Maïdanek; il a exterminé des juifs et supervisé des exécutions; arrêté en 1946, il se pend.

Leurs adjoints Aumeier puis Fritzsch, véritables bouchers, viennent du KZ d'Auschwitz. C'est Fritzsch qui déclarait presque quotidiennement à Auschwitz puis à Flossenbürg devant les déportés au garde-à-vous:

« Il n'y a pour un déporté que deux chemins qui conduisent hors du camp. Ou bien il est libéré et passe le portail du camp, ou bien il voyage par la cheminée. C'est ce dernier chemin que prendront la plupart d'entre vous. »

Il n'y a pas de chambre à gaz à Flossenbürg.
Par contre, une maison close se trouve dans une baraque située derrière le Bunker, douze détenues composant le personnel.

Le Bettenbau

La bastonnade, pratiquée dans tous les KZ, entraîne à Flossenbürg des conséquences dramatiques.

« Si invraisemblable que cela puisse paraître, écrit H. Margraff, le Bettenbau causa à Flossenbürg plus de victimes que la carrière... Tous les matins à 4 h 30 les détenus, sautant du lit, à une époque où chacun avait un lit à lui tout seul et toujours le même, avaient dix minutes pour le faire, Chacun possédait deux couvertures, un drap et une palette destinée à égaliser la paille. Pendant dix minutes, chacun, dans le silence le plus complet, crispé par l'angoisse de faire un travail dont le SS se déclarerait insatisfait, aplanissait la paillasse, tendait le drap, étendait les couvertures, les bordait, de façon à ne provoquer aucun dénivellement, repliait le drap dépassant la couverture du côté de la tête du nombre de centimètres prescrit (et ceci au millimètre près), et devait obtenir non seulement un lit absolument plat mais, en outre, d'un niveau rigoureusement égal à celui des autres. Aussitôt après, les deux Blocksführer SS dirigeant chaque Block contrôlaient avec une attention scrupuleuse la confection des lits, dont chacun portait le matricule de son occupant. Les " récalcitrants " étaient appelés et alignés; l'un après l'autre, attaché sur le chevalet spécialement conçu pour que le patient soit fortement tendu en angle droit, recevait les 25 coups de matraque réglementaires, appliqués avec une sauvagerie inouïe. Fréquemment les détenus, plutôt que de défaire le soir un lit jugé convenable, couchaient à même le plancher. Beaucoup de ces malheureux partaient donc pour la carrière absolument incapables, par suite de la torture subie, de fournir l'effort exigé d'eux: nombreux étaient ceux qui étaient achevés; nombreux étaient ceux qui, las de cette vie où ils ne trouvaient aucun moment de calme, sortaient intentionnellement des rangs en marche pour se faire abattre par les SS; nombreux étaient ceux qui, désespérés, s'approchaient lentement, la nuit, des barbelés électrifiés et s'y accrochaient, délivrés. »

Il faut dire que, rapidement, l'afflux de déportés allait faire que plusieurs d'entre eux, jusqu'à cinq, durent coucher sur le même lit de 72 centimètres de large. Ce qui mit un terme à ce type de torture.

Les expériences médicales

Il n'y a pas eu à Flossenbürg d' "expériences médicales" commandées par les SS. Pourtant un demi-fou, le docteur Heinrich Schmitz, y sévit de mai à octobre 1944. Ce médecin, stérilisé par décision du haut tribunal pour la santé de la race d'Iéna pour " démence maniaco-dépressive ", reconnu inapte au service dans la Wehrmacht, parvient à se faire admettre comme adjoint contractuel du médecin SS de la place, le docteur Schnabel. Toni Siegert précise que Schmitz se livrait à des expériences, chirurgicales surtout, pour son compte personnel. Et que les SS le toléraient sans rien dire. Il rapporte que le docteur Alain Legeais, médecin déporté français, a tenu un carnet secret d'opérations sur l'activité médicale du docteur Schmitz. On y trouve consigné, pour une période de six mois, plus de 400 interventions du docteur Schmitz. 300 d'entre elles étaient des amputations avec un taux de décès de 60 % ; 14 opérations, qui causèrent 11 décès, " n'auraient eu lieu que pour le divertissement du docteur Schmitz ". D'après la liste Legeais, environ 250 victimes des opérations du docteur Schmitz sont décédées.

A . Margraff confirme, puisqu'il a failli être victime de Schmitz. Il relate :

« Il opérait surtout à mauvais escient pour " se faire la main ". Un jour, ressentant de violentes douleurs à l'estomac, je descendis au Revier pour essayer d'avoir un peu d'aspirine. J'eus le malheur de tomber sur Schmitz qui décida tout simplement de m'opérer de l'estomac. Heureusement le lendemain matin Michelin et Marx purent me faire sortir. »

Par ailleurs, Toni Siegert rapporte qu'en 1941 le docteur Trommer, alors médecin SS du camp, fit procéder à l'exécution d'au moins 200 prisonniers de guerre Russes et d'un nombre inconnu de Polonais par des injections de phénol.

DES PRISONNIERS SPÉCIAUX

À côté des déportés, le KZ de Flossenbürg reçoit des prisonniers particuliers.

Les Soviétiques

Un camp de prisonniers de guerre russes est établi à l'automne 1941 à l'intérieur même du KZ. 2 000 hommes sont enfermés dans les Blocks 11, 12 et 13, vidés de leurs déportés et entourés de barbelés. Ils reçoivent l'immatriculation des prisonniers de guerre. 300 d'entre eux périssent rapidement. À partir de l'été 1942, ils sont logés dans un camp séparé, constitué par 4 Blocks sans fenêtre. La mortalité est considérable. Ils seront transférés assez rapidement vers les KZ de Mauthausen, Neuengamme et Sachsenhausen.

Les détenus spéciaux

Des personnalités et des officiers jouissent à Flossenbürg d'un statut particulier. Ils portent des vêtements civils et ne sont pas immatriculés. Parmi eux:

• Le docteur Kurt Schuschnigg, ancien chancelier fédéral autrichien, avec sa femme Véra et sa fille de quatre ans qui l'avaient rejoint volontairement;
• Le docteur Schacht, ancien ministre des Finances d' A. Hitler;
• Le général de corps d'année Franz Halder, chef du haut état-major de Hitler jusqu'en 1942;
• Le général Thomas, conseiller économique de Keitel;
• Le prince Albert de Bavière, avec douze membres de sa famille;
• Le prince Philippe de Hesse, président du gouvernement du district de Hesse-Nassau;
Josef Müller, résistant, qui fut après la guerre cofondateur de l' Union chrétienne sociale en Bavière;
Gustav Calmins, sous-directeur des Finances de Lettonie;
Hans Lundig, capitaine des Services spéciaux danois;
Max J. Mikkelsen, danois, lieutenant de l'armée anglaise, arrêté pour espionnage;
Jörgen Mogensen, vice-consul danois à Dantzig;
Armand Mottet, résistant gaulliste.

Il y a encore à Flossenbürg 7 officiers grecs, 19 officiers anglais, un certain nombre de personnalités dont un général de corps d'armée SS, soit en tout 55 détenus spéciaux.

Les conjurés du 20 juillet 1944

C'est le KZ de Flossenbürg qui reçoit les conjurés du complot qui, le 20 juillet 1944, avaient tenté de tuer Hitler, après que leur prison de Berlin a été bombardée. Aux côtés de l'amiral Canaris, ancien chef des Services de renseignements allemands, se trouvent incarcérés: le général de brigade Hans Oster, le juge aux armées docteur Karl Sack, le capitaine de l'Abwehr Ludvig Gehre, le pasteur Dietrich Bonhoeffer, le général von Rabenau et le capitaine de réserve docteur Strünck.
Le 8 avril se tient dans l'enceinte du KZ une cour martiale. Le commandant du camp Max Koegel remplit les fonctions d'assesseur, La cour martiale prononce la peine de mort pour haute trahison pour tous les accusés. Ils sont exécutés le matin du 9 février 1945.

Les condamnés

L'enquête de Toni Siegert révèle que le KZ de Flossenbürg a été choisi comme lieu secret d'exécutions par les SS. Son relatif éloignement du front convient aux nazis pour mettre à mort là, discrètement, leurs adversaires. C'est en avril 1944 que commence cette série d'exécutions qui va durer jusqu'à l'évacuation du camp. Vers la fin sont exécutées jusqu'à 90 personnes par jour dans la cour du Bunker. Il semble qu'entre avril 1944 et avril 1945 environ 1 500 condamnations à mort y ont été exécutées.

Trois catégories de victimes peuvent être distinguées :

D'abord, il s'agit de détenus du KZ et de ses kommandos mis a mort pour tentative d'évasion, pour sabotage dans les usines d'armement ou pour sanctionner des infractions à la discipline. De juin 1944 au 18 décembre 1944, 131 déportés ont été exécutés pour ces motifs.

La seconde catégorie, la plus nombreuse, est constituée par des hommes, des femmes et des enfants n'ayant jamais été détenus dans les KZ et qui sont transférés à Flossenbürg pour y être exécutés: travailleurs de l'Est, prisonniers de guerre, membres de la Wehrmacht et civils (pour lesquels existe en général un ordre d'exécution émanant du RSHA).

Le troisième groupe concerne les prisonniers de guerre alliés envoyés à Flossenbürg à partir de l'été 1944: le 12 juin 1944 un major canadien et un officier anglais sont fusillés, le 29 mars 1945 sont pendus 13 officiers alliés qui avaient été parachutés sur la Normandie au moment du débarquement, etc.

LES KOMMANDOS EXTÉRIEURS

Liste des kommandos

Altenhammer - Annaberg - Ansbach - Aue - Bayreuth - Beneschau - Bozicany - Brüx - Chemnitz - Dresden - Eisenberg - Erbendorf - Falkenau - Flöha - Forrenbach - Freiberg - Ganacker - Giebelstadt - Grafenreuth - Graslitz - Gröditz - Gundelsdorf - Hainichen - Happurg - Heidenau - Helmbrechts - Hersbruck - Hertine - Hof - Hohenstein Ernstthal - Holleischen - Holyson - Hradischko - Hubmersberg Hohenstadt - Janowitz - Jezeri - Johanngeorgenstadt - Jungfern Breschan - Kaaden Kadan - Kamenicky Senow - Kirchham - Knellendorf - Koningstein - Krondorf - Leitmeritz - Lengenfeld - Lobositz - Mehltheuer - Meissen - Mittweida - Moickethal Zatschke - Moschendorf - Mülsen- St. Michel - Munchberg - Neu Rohlau - Nossen - Nürnberg - Obertraubling - Oederan - Olbramowitz - Pilsen - Plattling - Plauen - Pocking - Porschdorf - Poschetzau - Pottenstein - Praha - Rathen - Rathmanndorf - Rabstein - Regensburg - Reuth - Rochlitz - Saal Donau - Schlackenwerth - Schönheide - Seifhennersdorf - Siegmar Schönau - Stein Schönau - St. Georgenthal - St. Oetzen - Stulln - Theresienstadt - Venusberg - Wilischthal - Witten Annen - Wolkenburg - Würzburg - Zatschke - Zschachwitz - Zschopau - Zwickau - Zwodau.

À partir du printemps 1942, dans le cadre de l'intensification de la production de guerre, le nombre des kommandos se multiplie à l'extérieur du KZ. Ils sont appelés " kommandos extérieurs ", " camps extérieurs " ou " camps annexes ", mais tous dépendent administrativement du KZ de Flossenbürg. Le premier est installé en février 1942 à Stulln pour l'exploitation de la fluorine, importante pour l'armement. Puis un immense réseau de kommandos extérieurs se développe. Ils seront 6 en 1942, 17 en 1943, 75 en 1944, 92 en 1945. Leur taille est très variable, allant de quelques déportés employés dans une boulangerie par exemple à 6 000 détenus. Ils s'implantent souvent loin de Flossenbürg, en Bavière, Saxe, Tchécoslovaquie, Haut-Palatinat, Thuringe. Les SS louent les déportés aux entreprises. Ils en retirent des profits considérables: 3,7 millions de Reichsmarks en décembre 1944, plus de 10 millions de Reichsmarks pour toute l'année 1944.

Dans ces kommandos extérieurs sont parfois affectés des détenus provenant d'autres KZ, notamment des femmes du KZ de Ravensbrück. Des kommandos de plus de 1 000 déportés sont ainsi créés en Bavière du Nord, à Saal sur le Danube (creusement d'une usine souterraine d'armement), à Helmbrecht dans l'Oberpfalz, à Freiberg, Venusberg, Zwodau, Flöha, Heidenau et Brüx en Tchécoslovaquie. Les plus grands et les plus sinistres de ces kommandos extérieurs sont ceux de Hersbrück et de Leitmeritz. Chacun emploie plus de 6 000 déportés, surtout juifs originaires de Hongrie, affectés à l'installation de tunnels et à la fabrication souterraine d'armement lourd (notamment des blocs-moteurs, des pièces de chars, des éléments pour les V1 et les V2). Ces deux camps sont qualifiés dans un rapport d'enquête américain d' " usines de la mort ". Près de 6 000 détenus y périrent d'épuisement, de typhus ou à la suite d'accidents dans la mine.

Jusqu'en 1945, les morts du KZ sont incinérés dans le crématoire du cimetière ouest de Nuremberg. Devant l'afflux de cadavres, on commence alors à les brûler dans la forêt et dans des carrières à Schupf et à Hubmersberg. Le pasteur protestant Hans Friedrich Lenz a écrit dans son journal secret:

« Le premier bûcher a été allumé le 26 novembre près de Schupf. 190 morts nus sur des rails, du bois en travers et de l'huile sur un grand trou dans la terre... Au bûcher suivant, les 160 morts ne purent être brûlés qu'avec de grandes difficultés en raison de l'humidité. Une remorque pleine de cadavres nus s'est détachée dans la montée, s'est renversée et les morts ont été projetés sur la route. Troisième incinération dans la forêt: 150 déportés; tous les morts sont affreusement amochés. »

LA FIN

La résistance et la répression

Il n'y a pas eu de structure de résistance à Flossenbürg, sans doute parce que les kapos verts quadrillaient et surveillaient très étroitement les détenus du camp et des kommandos. Pourtant des sabotages individuels se produisent, surtout dans les usines de matériel de guerre. Ainsi il est prouvé que des ingénieurs et des techniciens français de l'usine de pièces détachées d'aviation de Flöha ont fabriqué sciemment des pièces défectueuses. Mal rivetées, certaines de ces pièces devaient céder au cours des efforts imposés aux avions par un combat aérien. Dans la nuit du 1er au 2 mai 1944, un soulèvement éclate dans le kommando de Mülsen-Sankt Micheln en Saxe. Des Russes incendient un bâtiment et massacrent les kapos polonais. Mais aucun ne parvient à s'enfuir et la répression est terrible: 195 détenus sont tués sur place; 40 meneurs sont transférés à Flossenbürg, jugés et exécutés.

L'évacuation

Samedi 14 avril 1945. La direction du camp établit pour la dernière fois l'effectif du KZ et des kommandos: 45 813 détenus, dont 16 000 femmes.

Dimanche 15 avril: un convoi d'automobiles transporte les détenus spéciaux vers le KZ de Dachau.

Lundi 16 avril: 1 700 déportés juifs sont évacués par trains. Puis les SS se retirent du camp, pris en charge par le Lagerälteste Anton Uhl. Les déportés étendent des étoffes blanches sur les toits des Blocks à l'intention des avions américains qui survolent le KZ à basse altitude. Les SS reviennent dans la nuit.

Jeudi 19 avril: le troisième convoi de déportés quitte le KZ à pied en direction du camp de Dachau. Ils n'y arriveront jamais et la plupart d'entre eux seront libérés par les Alliés en Haute-Bavière.

Vendredi 20 avril: une monographie remise par M. Robert Déneri, secrétaire général de l'Association des déportés et familles de disparus du camp de Flossenbürg et de ses kommandos, précise qu'il y a alors dans le camp central 9 135 déportés présents lors du dernier appel, ainsi que 1 527 malades dans le Revier. Arrivent peu après environ 7 000 déportés du KZ de Buchenwald.

Le même jour 14 790 détenus quittent le KZ en quatre colonnes: trois de 4 000 déportés et une de 2 600 personnes environ. Une seule de ces colonnes, commandée par l'Obersturmführer Pachen, atteint Dachau. Sur les 4 000 évacués, 2 654 survivent. Les trois autres colonnes font de longs détours, mais il semble que toutes atteignent Wetterfeld. L'évacuation du camp central a coûté au moins 7 000 morts.

La " marche de la mort " de ces colonnes s'accompagne de nouveaux massacres. Toni Siegert écrit:

« C'est dans les premiers villages près de Flossenbürg qu'il y a eu les premiers morts: à Neuenhammer, Dimpfl et Pleystein. À partir de là, une trace sanglante marqua les chemins de cette marche depuis l'Oberpfalz à travers toute la Basse et Haute-Bavière. Au deuxième jour de la marche, le 21, Koegel ordonna de ne plus tirer dans la tête, mais dans le cœur. Par mesure de prévoyance, un petit détachement équipé de pelles marchait derrière chaque colonne de déportés. Ce kommando d'inhumation devait enfouir sommairement les cadavres. »

H. Margraff confirme:

« C'était le matin du 22 avril. Beaucoup ne pouvaient plus se lever de l'emplacement du bivouac. Et je vis à cet endroit que les sentinelles SS passaient derrière tous ceux qui ne pouvaient plus se lever et leur tiraient une balle dans la tête. Cela donna le dernier courage aux autres, de se lever et de continuer à marcher. »

Lundi 23 avril: à 10 h 30, le camp est libéré par les soldats du 538e régiment de la 90e division d'infanterie américaine. Il reste à ce moment 1 526 malades dans le KZ, dont 186 atteints du typhus, 98 tuberculeux, 2 souffrant de diphtérie. 146 mourront peu après.

Conclusion

Établir le nombre des déportés et des victimes est aussi difficile que pour les KZ précédents et pour les mêmes raisons. Pour le Service international de recherches d'Arolsen, au moins 96 716 personnes ont été formellement enregistrées comme détenus du KZ de Flossenbürg et de ses kommandos. Parmi eux, 16 060 femmes. Ne sont pas compris dans ces chiffres les 2 000 prisonniers de guerre russes qui arrivèrent à Flossenbürg en 1941, ni les déportés provenant des KZ de Dachau et de Buchenwald arrivés pendant les cinq derniers jours où il n'y avait plus de comptabilité, ni les détenus spéciaux, soit probablement plus de 2 000 personnes en plus des Soviétiques. Ainsi plus de 100 000 déportés passèrent par Flossenbürg ou ses kommandos. Parmi eux, des Français aux noms connus comme le poète Robert Desnos, Georges Thierry d'Argenlieu (neveu de l'amiral), Jacques Michelin (neveu de l'industriel), R. Boulloche (qui devait devenir ministre de l' Éducation nationale ...).

Officiellement, 73 296 d'entre eux devaient y trouver la mort, dont 4 371 Français: ces chiffres sont gravés sur le monument édifié à l'emplacement du KZ et qui a la forme symbolique d'une cheminée de crématoire. Les tribunaux militaires américains ont condamné à mort 25 des tortionnaires. 7 ont été pendus.

Sommaire