DORA

Dora-Mittelbau est le KZ des V1 et des V2,
les armes secrètes allemandes.

 

Selon 0. Worrnser-Migot, Dora a été " l'un des kommandos les plus complexes, les plus impérieux, les plus exterminateurs".

LE KZ DE DORA

Dora, kommando de Buchenwald (août 1943-octobre 1944)

Le KZ de Dora est situé dans les collines du Harz, au nord-ouest de Buchenwald et au sud-ouest de Magdebourg et de l'Elbe, entre les petites villes d'Ellrich et de Nordhausen. Le camp est construit au flanc de la colline de Kohnstein.

Dora a été créé par un Arbeitskommando du KZ de Buchenwald en 1943. Du fait des raids aériens alliés, Hitler a pris la décision d'implanter progressivement les fabrications d'armement dans des usines souterraines afin de les mettre à l'abri. Or les 17 et 18 août 1943, la Royal Air Force détruit la base de Peenemünde, située au bord de la mer Baltique, là où les nazis ont installé le centre d'essai de leurs armes secrètes, les V1 et les V2, sur lesquelles ils comptent pour renverser en leur faveur la situation militaire. Décision est aussitôt prise de transférer l'usine construisant les V1 et les V2 dans un site souterrain creusé dans le Kohnstein, où existent déjà des galeries.

C'est l'entreprise industrielle Mittelwerke qui est chargée des travaux, d'où le nom de " Mittelbau " désignant l'ensemble des installations aménagées autour de Dora. Il est fait appel à la main-d'œuvre concentrationnaire, qui présente pour les nazis le double avantage d'être peu coûteuse et de pouvoir être réduite au silence par l'extermination afin de protéger le secret de la fabrication d'armes vitales pour le Reich. Les premiers détenus arrivent à Dora le 25 août 1943, quelques jours après le bombardement de Peenemünde. Le KZ de Dora va rester un kommando de Buchenwald jusqu'au 28 octobre 1944, où il devient un KZ autonome sous le nom de " Dora Lager Mittelbau ", sans doute pour que soit plus facilement gardé le secret sur les V1 et les V2.

Dora-Mittelbau (28 octobre 1944 - avril 1945)

L'effectif du KZ au 28 octobre 1944 est connu grâce à une note envoyée ce jour-là par l'Arbeitstatistik de Dora au chef de l'Arbeitseinsatz de Buchenwald.

Voici la liste des kommandos avec le nombre des déportés affectés à chacun:

1 Baubrigade (construction): 441 ; 3 Baubrigade (construction): 996; 4 Baubrigade (construction): 826; 5 Baubrigade (construction): 648; 1 Eisenbahnhaubrigade (gare): 514; 2 Eisenbahnbaubrigade (gare): 499; Klosterwerke-Blasskenburg: 500; Curt Heber-Osterode: 272; A 5: 134; B 4: 251 ; Rautal Werke-Wemigerode: 789; Dora: 23 614; B 3: 3 050; ce qui donne un total de 32 534 déportés.

Le camp extérieur et le tunnel

Charles Sadron, déporté à Dora de février 1944 à avril 1945, décrit ainsi le camp extérieur d'une part, l'usine souterraine d'autre part:

« Le camp, avec ses barbelés et ses miradors classiques, est rassemblé dans le creux d'un vallon assombri par la forêt de hêtres, de bouleaux et de mélèzes qui couvre ses versants. L'un d'eux, au nord, constitue le flanc de la colline, sous laquelle vit l'usine. De la crête de l'autre, au sud, on aperçoit au loin les contreforts du Harz. Plus près, à quelques kilomètres, fument les cheminées d'usines et se dressent les clochers de la ville de Nordhausen. Plus près encore, ce sont les baraquements des gares de triage de Dora, dans un fouillis de matériaux de construction de toutes sortes.

Quand vous quittez la sortie du tunnel, vous montez vers le camp en suivant le fond du vallon. Un chemin bordé de pommiers et de baraquements SS vous conduit pendant 800 mètres jusqu'à l'entrée du camp ménagée entre les extrémités de deux baraquements administratifs. L'entrée à peine franchie, vous débouchez sur deux immenses places d'appel, où peuvent se rassembler jusqu'à 12 000 hommes. Plus loin sont les baraquements des détenus, les cuisines énormes, les magasins et l'inévitable crématoire. Tous ces bâtiments sont allongés et plats, peints d'une couleur verdâtre. Ils sont disséminés sans plan apparent au milieu du terrain conquis sur la forêt. Certains disparaissent même dans les bois. Comme l'usine, le camp n'est pas achevé lorsque j'arrive. Ce n'est qu'à la fin de l'été 1944 qu'apparaissent les pistes de ciment et que sont dallées les places d'appel où, plus tôt, la boue s'accumulait en profonds marécages. »

Mais l'essentiel du KZ est l'usine souterraine, le " tunnel ". Le témoignage de Charles Sadron présente avec précision le site et la fabrication des engins:

« Deux grands tunnels, désignés par les lettres A et B, sensiblement parallèles, ayant chacun environ 3 kilomètres de longueur et orientés du nord vers le sud, percent de part en part une colline recouverte de grands hêtres. Ces deux tunnels principaux sont reliés entre eux par une quarantaine de galeries appelées Hallen, toutes d'orientation est-ouest, et dont la longueur est comprise entre 200 et 250 mètres. Un important réseau ferré amène, de lieux souvent lointains, les pièces détachées, qui par trains entiers, nourrissent l'usine, par l'orifice nord du tunnel A. De là, elles sont distribuées dans le réseau des halles où elles s'agglomèrent en groupes d'appareils soumis à un premier réglage et à un contrôle partiel. Ces fragments de torpilles se déversent par les orifices ouest des halles dans le grand collecteur que constitue le tunnel B, où l'assemblage est terminé sur la grande chaîne finale.

Après les derniers contrôles, les engins géants sont sécrétés en une longue file continue, par l'orifice sud du tunnel B. Un deuxième réseau ferré les évacue vers les usines de chargement. Jour et nuit 6 000 détenus et presque autant de civils allemands (administrateurs, ingénieurs, contrôleurs, secrétaires hommes et femmes) animent ce gigantesque organisme qu'une carapace de roche cristalline épaisse de plus de 100 mètres protège contre les attaques venues du ciel. Lorsque je suis arrivé en février 1944, les aménagements principaux étaient terminés et les premières torpilles sortaient. Cependant de nombreuses galeries étaient encore en percement, ainsi que le tunnel A dont l'orifice sud n'était pas encore ouvert. L'usine fonctionnait dans le fracas des marteaux-piqueurs, des bétonneuses et des explosions de mines, au milieu d'un encombrement inextricable de tas de sable, de ciment et de monceaux de poutrelles d'acier. Ce ne fut qu'en l'automne 1944 que l'usine fut achevée dans son ensemble, bien que jour et nuit de nouveaux aménagements fussent en voie d'exécution. Tous ces travaux ont été accomplis par des détenus de toutes nationalités, mais en majeure partie français et russe. »

L'usine souterraine était probablement la plus grande ayant jamais existé. On sait que V1 et V2 avaient été conçus par une équipe dirigée par l'ingénieur Werner von Braun.

LES DÉPORTÉS À DORA

Le sort des déportés

Trois périodes peuvent se distinguer dans l'histoire du KZ. Pendant la période initiale allant d'août 1943 à avril 1944, les déportés ont à construire le camp extérieur et à installer l'usine dans les galeries existantes, puis à creuser de nouvelles galeries. Tous les témoignages concordent pour indiquer que les conditions de vie sont alors extrêmement difficiles, surtout pour les détenus travaillant dans les tunnels, qui ne voient jamais le jour. Nourriture et boisson sont insuffisantes. Le travail est harassant. Le rythme du transport des wagonnets est infernal. Dans les galeries où résonnent sans cesse des tirs de mine, il est très difficile de dormir. SS et kapos sont aussi brutaux que dans les autres KZ.

De mai à octobre 1944, certaines améliorations sont apportées à la vie des détenus. La nourriture est un peu plus abondante. Quelques lavabos sont installés. Une infirmerie est créée. C'est que la Wehrmacht connaît de terribles revers et qu'il faut à tout prix produire massivement ces armes secrètes qui constituent désormais le seul espoir de victoire. Les forçats doivent donc pouvoir être assez solides pour effectuer leur travail.

La troisième période se situe entre octobre 1944 et avril 1945. Les conditions de vie deviennent terribles. L'Allemagne, réduite à son propre territoire, doit se rationner. De ce fait, la nourriture des déportés est considérablement réduite. La brutalité des kapos et des SS s'aggrave, car il faut absolument que le rendement s'accroisse afin de produire plus de V1 et de V2, maintenant que l'invasion du Reich lui-même est imminente.
Charles Sadron évoque cette vie des déportés de Dora pendant les derniers mois:

« Nous avons douze heures de travail par jour, de 9 heures du matin à 9 heures du soir, avec trois quarts d'heure de pause dans l'après-midi. Nous dormons au tunnel, le réveil est à 4 heures 30. Deux heures plus tard nous sortons et nous montons vers le camp où nous mangeons la soupe. Aussitôt après nous redescendons. Ces opérations si simples durent, à cause de la mauvaise organisation et des contrôles incessants, assez longtemps pour que, dès notre retour, il soit temps de nous mettre au travail. Et cela recommence indéfiniment, dimanche comme semaine. Au bout de quelques jours, nous sommes déjà fourbus. Car si l'emploi du temps prévoit presque sept heures de repos par nuit, les soi-disant nécessités du service: contrôles de fiches, piqûres, désinfections, ainsi que les négligences dans les distributions de nourriture, font que nous ne pouvons guère penser nous étendre sur notre grabat avant minuit. Il ne nous reste ainsi que quatre ou cinq heures de sommeil.

De plus, la nourriture est insuffisante et mauvaise. Le matin, nous recevons 1 litre de soupe, trois fois sur cinq aux rutabagas. Le vendredi, jour faste, elle est authentiquement sucrée. À la pause, on nous distribue environ 500 grammes d'un pain noir et gluant que la plupart d'entre nous ne peuvent digérer. On y ajoute une tablette de 20 grammes de margarine et, selon le jour de la semaine, soit une rondelle de saucisson, soit deux cuillerées à soupe de confiture ou de fromage blanc. Le samedi nous avons droit à un minuscule morceau de bouilli. Les camarades prétendent que cette viande a servi d'abord à faire la soupe aux SS, puis aux chiens, et que c'est ensuite seulement qu'elle nous est servie. Le fait est qu'elle est sèche et insipide.

Mais ce qui est le plus gênant, c'est que le pain est presque toujours immangeable. Sans doute est-il mouillé pendant son transport, car les grosses miches parallélépipédiques qu'on nous distribue, une pour quatre ou cinq, s'émiettent en grumeaux d'odeur fétide dès qu'on tente de les couper. Nous devons procéder au partage avec une cuillère. Tous nous sommes ballonnés et la dysenterie nous tord les entrailles. Une soif intense, excitée par la poussière cristalline, nous ronge la gorge. Mais il ne faut pas boire. L'eau glacée du tunnel, d'ailleurs réservée aux seuls besoins industriels, tombant dans les ventres toujours vidés, produit des crises d'entérite souvent fatales: boire, c'est mourir. Aussi nous contentons?nous du quart de jus fade, mais chaud, que nous recevons dans la journée. Exceptionnellement, nous avons une bouteille d'eau minérale analogue à nos " quarts Vichy ".

Un luxe cependant: 2 cigarettes par jour et par homme. Je ne sais pas avec quoi c'est fait. Ça dégage une odeur infecte, vaguement excrémentielle, comme l'odeur de la poussière, l'odeur du pain, l'odeur de tout sous ce tunnel où les cadavres gisent, le matin, près des tinettes débordantes. Ça ne fait rien, on fume quand même. Fumer excite les nerfs et calme la faim. Pour beaucoup, cela devient aussi nécessaire que de manger. Certains même, et pas rarement, troquent leur pain pour du tabac. Alors ils ne tardent pas à disparaître. »

Le travail des déportés

En l'absence d'archives significatives, il n'est guère possible de déterminer ce qu'a pu être la productivité des déportés. Si A. Hitler confie à la SS de Himmler l'autorité absolue pour l'exécution du programme des armes secrètes, c'est parce que les SS ont, plus que toute autre administration nazie, les moyens de faire respecter le secret. Mais mettre entre les mains d'hommes déportés pour leur action anti-allemande la construction d'armes vitales constitue tout de même un paradoxe. Ils sont tout naturellement tentés par le sabotage. Pour l'empêcher, les SS ont recours à la surveillance étroite et permanente, à la terreur. C'est pour cela que les détenus de Dora connaissent un calvaire particulièrement cruel. Tous les témoignages insistent sur la rigueur des conditions de vie, sur le rythme infernal du travail, sur la sauvagerie des kapos, sur les efforts physiques démesurés imposés à des corps affaiblis par les privations alimentaires.

Il reste que les déportés sont dans leur immense majorité inexpérimentés. Dans le témoignage qu'il a remis le 16 septembre 1992 à la Commission d'histoire de la guerre, André Laroche déclare: " Je devins malgré moi soudeur à l'arc. " Et il ajoute:

« Le travail consiste douze heures durant à souder sur la carcasse des V1 des pièces permettant de réunir deux des éléments du fuselage, travail délicat et précis. Ma méconnaissance du métier et mon peu d'empressement à réaliser un travail correct font que les soudures sont plus imparfaites les unes que les autres. Je me demande ce que devinrent ces V1. Ils n'atteignirent sûrement jamais Londres. »

Cet exemple est significatif.
Même les fonctions les plus délicates, les plus importantes, sont distribuées au petit bonheur. André Laroche cite un autre exemple éloquent:

« Mon ami Georges Cochet, à la suite d'une méprise, devint " contrôleur électromécanicien " : un master allemand nous rassemble et demande s'il y a parmi nous ce spécialiste tant recherché; grand silence. Nous sommes alignés par deux au garde-à-vous devant lui. À cet instant survient un SS qui se précipite sur un déporté russe qui mâchouille un mégot. Il lui assène un violent coup de schlague. Le Russe est projeté en avant et pousse involontairement mon ami Georges dans les bras du master. Il est promu immédiatement électromécanicien. Les difficultés commencent pour lui: il est affecté au contrôle des gyroscopes à la sortie du tunnel. Plus doué pour la musique que pour la mécanique, il n'arrive jamais à reconstituer un gyroscope. Il lui reste toujours des pièces en trop et ce ne sont jamais les mêmes. Il faut donc évacuer ces éléments encombrants pour éviter la potence à notre ami. Avec deux autres jeunes Français, je glisse ces pièces dans les toilettes. »

Le secret garanti par cette main-d'œuvre asservie, qui ne devait jamais être libérée, compensait-il cette inexpérience ? On peut en douter.

Sabotage et exécutions

La plupart des témoignages des anciens détenus de Dora évoquent les sabotages. V1 et V2 nécessitant des appareillages délicats, il est relativement facile d'omettre ou de fausser un composant, ce qui enlève toute fiabilité à l'engin terminé. Les actes de sabotage se multiplient à partir de la fin de 1944, stimulés par la perspective d'une prochaine défaite de la Wehrmacht.

La première fusée V1 s'abat sur la Grande-Bretagne dans la nuit du 15 juin 1944. Sur les 11 300 V1 tirés sur l'Angleterre, un cinquième manque le départ. Sur les 10 800 V2 tirés jusqu'en mai 1945, 5 000 éclatent au départ et la moitié seulement atteint les îles Britanniques. Il est difficile d'apprécier la part du sabotage dans ces échecs. Hermann Langbein rapporte le texte de la circulaire du 8 janvier 1945 de la direction du KZ: " Nous avons sujet de signaler qu'à maintes reprises, par des perturbations, des destructions et vols, des dommages ont été sciemment et volontairement causés à nos installations. " C'est qu'à côté des sabotages individuels existe une résistance plus concertée mais mal connue, où les communistes semblent avoir joué un rôle important. " Il faut conclure que dans la dernière phase de la guerre, écrit H. Langbein, des détenus soumis à une terreur paroxysmique ont tout risqué pour diminuer les chances qu'avait le régime national-socialiste de repousser la défaite au moyen d'armes nouvelles ". Dans cette dernière période, la répression devient féroce, comme le rapporte Charles Sadron:

« Ça se passe habituellement à l'extrémité du tunnel B, non loin de la sortie, en face de la halle 41. Les condamnés sont amenés, à la pause, sur le lieu de l'exécution. Ils ont les mains liées derrière le dos et la tête découverte. Un morceau de bois grossier est enfoncé, comme un mors, entre leurs mâchoires et maintenu en place par un fil de fer rapidement tordu derrière la nuque. Ce jour-là, ils sont neuf, que l'on dispose sur une ligne, un peu en contrebas par rapport à nous, car on a eu la précaution de les faire descendre dans l'excavation, profonde d'une trentaine de centimètres, où se loge un aiguillage. Au-dessus de leurs têtes pendent neuf filins d'acier, bien parallèles, terminés par des nœuds coulants et dont les extrémités supérieures sont rattachées à une longue vergue horizontale qui sert à la manipulation des torpilles. La vergue est soutenue en son centre par un câble qui va, là-haut sous la voûte, s'enrouler sur le tambour d'un treuil électrique. Un détenu est là, de haut grade, qui passe avec soin le nœud coulant autour du cou de ses camarades impassibles. Un groupe de SS surveille l'opération. Puis le bourreau va à son poste et saisit les poignées de commande du moteur. Un geste des SS. Le moteur ronronne. Doucement les étranglés s'élèvent en tournant lentement sur eux-mêmes. Le moteur s'arrête lorsqu'ils sont à 30 centimètres au-dessus du sol. Ils ont ainsi les pieds au niveau des nôtres. Quelques spasmes agitent à peine les corps où l'on devine la crispation atroce. Ça n'en finit pas: il faut plus d'une minute pour mourir ainsi. Nous, maintenant, nous devons défiler devant la brochette, en regardant bien en face ces yeux révulsés qui sont à la hauteur des nôtres. Pendant les derniers mois de Dora, plus de trois cents détenus ont été ainsi suppliciés. »

LA FIN DE DORA

À partir du printemps de 1945, l'évacuation des camps de Pologne amène à Dora de longs convois de déportés décharnés et de cadavres. Le four crématoire, qui fonctionne jour et nuit, ne suffit plus pour incinérer tous les corps.
Charles Sadron évoque ce qu'il découvre à l'infirmerie quand il va recevoir des soins.

« Devant l'entrée du Revier, là où l'on entasse d'habitude les quelques dizaines de cadavres nus qu'un camion amène régulièrement chaque matin, on distingue un long tas gris terreux que recouvre en partie la neige. Ce sont les victimes du transport d'Auschwitz. Il y en a des mètres cubes. Ils resteront des jours et des jours le long de la piste de ciment, car le crématoire ne peut débiter tout cela. Nous avons beau avoir l'habitude des morts squelettiques, disloqués ou sanglants, déchets quotidiens de notre usine, cet amoncellement nous impressionne. »

En avril, les bombardements aériens s'intensifient aux alentours. Des forteresses volantes survolent régulièrement le KZ, où les alertes sont incessantes. La fabrication subit des à-coups sérieux. Il arrive de plus en plus fréquemment que le travail doit cesser, car les pièces indispensables n'arrivent plus. Durement touchées, les centrales électriques ne fournissent plus de courant d'une façon continue. La discipline se relâche.

« Mais la vie reste extrêmement pénible, écrit Charles Sadron. Le ravitaillement ne nous parvient plus et par contre les réfugiés arrivent de partout. Nous manquons de pain pendant des jours et des jours. Et nous sommes pourtant privilégiés par rapport aux kommandos de surface. Le régime moyen est le suivant: le matin 3/4 de litre de soupe claire et pour le reste de la journée environ 100 grammes de pain ou, quand il n'y en a pas, 4 ou 5 pommes de terre bouillies dont la moitié sont immangeables. À cela s'ajoutent 10 grammes de margarine. La faim nous ronge les entrailles nuit et jour. Nous sommes obsédés par l'idée de manger. »

Mais la fin est proche. P. Hagenmuller décrit sobrement les deux dernières journées de Dora:

« Le 8 avril 1945 au soir, l'aviation alliée bombarda et détruisit Nordhausen, à 3 kilomètres du tunnel de Dora... Le 4 au matin le travail fut interrompu: on nous donna ordre de nous rassembler sur la place d'appel avec nos couvertures: le camp allait être évacué. Vers 11 heures du matin, les détenus se sont rangés par Blocks. Les 25 000 prisonniers reçoivent l'ordre de défiler en file indienne devant la cuisine pour y toucher des vivres, puis de regagner leur emplacement. Bien entendu, certains essayent de toucher une seconde ration. Et c'est la plus effrayante pagaïe... Ceux qui tombent sont foulés aux pieds par des milliers d'affamés qui montent à l'assaut de la cuisine. Des bandes se forment pour attaquer ceux qui ont réussi à toucher leur part sous les coups de leurs voisins. Sur les toits des Blocks où ils essayent en hâte de l'avaler, on les attaque à coups de pierres et de gamelles, puis leurs assaillants se battent à leur tour entre eux lors du partage du butin. Les SS, désemparés, arment les droits communs qui ouvrent le feu sur la foule. Quand la distribution est arrêtée, la moitié à peine des prisonniers a touché sa part. Le soir, 3 000 détenus sont désignés pour rester au camp. Le reste sera évacué le lendemain dans des wagons à bestiaux. J'étais du groupe des partants. »

P Hagenmuller va connaître, alors une hallucinante évacuation:

« Le voyage dura six jours. Six jours pendant lesquels nous ne touchâmes rigoureusement aucun ravitaillement. Nous n'avions à nous mettre sous la dent que l'herbe ou les racines que nous broutions à chaque halte. Encore cela fut-il souvent interdit par mesure d'hygiène! Nous étions cent par wagon, debout ou recroquevillés sur nous-mêmes. Dans mon wagon, la moitié étaient français, les autres surtout ukrainiens ou polonais. Au cours de la nuit, ceux-ci essayaient, à coups de poings et de pieds, de repousser dans un coin les Français physiquement moins forts. Un Français, isolé au milieu d'un groupe de Polonais, fut retrouvé le lendemain assassiné, l'œil arraché par un coup de couteau. Chaque jour il y a de nouveaux malades, un nouveau mourant, dans le wagon. L'aviation alliée nous survole; on frémit, car on sait qu'elle vise particulièrement les transports. Par miracle, nous évitons tout bombardement. De temps en temps, un prisonnier saute du train infernal et essaye de s'enfuir. Mais, trop faible en général, il est abattu avant de pouvoir s'éloigner.

Au bout de six jours, à force de détours pour éviter les points bombardés et d'arrêts multiples, nous n'avons parcouru que 250 kilomètres. On nous débarque enfin, à coups de crosse, à Bergen-Belsen, qui, à en juger par la canonnade toute proche, n'est pas plus éloignée du front que ne l'était Dora: nouvelle merveille de l'organisation allemande. »

Beaucoup de malheureux vont périr lors de l'évacuation du KZ. Parmi les victimes, une mention spéciale doit être faite pour le millier de déportés brûlés vifs dans la grange de Gardelegen. Le 13 avril 1945, un train transportant des déportés s'arrête dans la petite ville de Mieste. Ils sont emmenés à pied à Gardelegen. Tragédie de la déportation relate le récit suivant extrait du rapport d'une enquête officielle américaine:

« Tous les prisonniers furent donc rassemblés à 7 heures du soir devant la grange et on leur ordonna d'y entrer. Pour les faire aller plus vite, un parachutiste fit marcher sa mitraillette et tua plusieurs prisonniers. Le sol de la grange était couvert d'une abondante couche de paille arrosée d'essence. Lorsque tous les prisonniers furent entrés, on ferma les portes, on les bloqua avec des pierres, et un sergent des SS pénétra par l'une des portes pas encore fermée, et alluma la paille avec une allumette. Les prisonniers éteignirent le feu, mais le SS recommença, et le feu fut de nouveau éteint par les prisonniers de leurs mains nues. Alors les criminels se mirent à lancer des grenades à main, à tirer des Panzerfaust et des balles dans la grange, tuant de nombreux prisonniers et rallumant le feu qui s'étendit rapidement, et ils furent presque tous brûlés vifs. Les gardes, et en particulier les SS et les parachutistes, faisaient la chaîne autour de la grange avec des mitraillettes pour empêcher toute évasion. Quelques gardes SS avaient des chiens avec eux pour chasser ceux qui éventuellement essayeraient de s'évader. Les gémissements et les hurlements de ces êtres qui demandaient grâce alors qu'on les brûlait vifs n'adoucirent pas les Allemands. L'incendie dura plusieurs heures. »

Il n'y a pas eu de chambre à gaz à Dora.

Conclusion

L'effectif de Dora et de ses 32 kommandos s'élève à 32 534 déportés en octobre 1944. Les kommandos comptent de quelques dizaines à plusieurs milliers de détenus. Les plus importants étant, outre Dora-Mittelbau, ceux de Ellrich, d'Hartzungen et de la Boelke Kaserne. Charles Sadron estime que plus de 15 000 personnes sont mortes avant les évacuations. M. Jean Mialet, de l'Amicale des déportés politiques et de la résistance de Dora, constate qu'aucune statistique définitive n'a pu être établie. Il estime que plus de 60 000 déportés sont passés à Dora et dans ses kommandos, et que plus de 20 000 y sont morts: ces chiffres semblent les plus fiables.

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