DACHAU

Dachau est le camp modèle.


Dachau est le premier camp de concentration construit par les nazis, qui le considéreront jusqu'à la fin comme le prototype des KZ.

Fichier Excel contenant une liste de 1026 déportés morts à Dachau : Fichier Déportés

LE CAMP MODÈLE DE DACHAU

Située à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Munich, la petite ville de Dachau, au cœur de la Bavière, s'est construite autour d'un imposant château. Au nord et à l'est de la ville s'étendent de vastes marais et des tourbières couverts d'une végétation sauvage. Écrivains, peintres et artistes venaient volontiers, avant la guerre, chercher l'inspiration dans ce petit " Barbizon de la capitale bavaroise ".

Le camp primitif (1933-1939)

C'est là que les nazis décident, dès leur prise de pouvoir, de construire, au printemps de 1933, leur premier camp de concentration. Ils chargent les personnes arrêtées pour des raisons politiques de remettre en état les vastes bâtiments d'une fabrique de munitions désaffectée depuis la fin de la Première Guerre mondiale.

Cette création est annoncée par le Münchner Neueste Nachrichten du mardi 21 mars 1933 qui écrit, sous le titre:

« Un camp de concentration pour prisonniers politiques près de Dachau »:

« Le préfet de police par intérim Himmler a fait au cours d'une conférence de presse la déclaration suivante: " Mercredi s'ouvrira près de Dachau le premier camp de concentration. Il a une capacité de 5 000 personnes. Y seront rassemblés tous les fonctionnaires communistes et – si nécessaire – les fonctionnaires marxistes et ceux appartenant au Reichsbanner, qui mettent en danger la sécurité de l'Etat; car si nous voulons éviter une surcharge de l'administration, il n'est pas possible, à la longue, de maintenir les fonctionnaires communistes dans les prisons d'État, alors qu'il n'est pas question non plus de les relâcher. Nous avons donc pris ces mesures sans mesquinerie aucune, convaincus de rassurer ainsi la population nationale et d'agir selon sa volonté. »

Très vite, des échos se répandent sur ce qui se passe à Dachau. Ainsi le Journal des Travailleurs publié en Autriche écrit dans son numéro du 4 février 1934 sous le titre:

« Une cinquantaine de meurtres à Dachau »:

« Londres, 3 janvier – Le Manchester Guardian publie les informations sur le camp de concentration de Dachau. Les 2 200 à 2 400 internés sont logés dans dix baraques. Il y a parmi eux une cinquantaine d'intellectuels, quelques représentants de la classe moyenne, 50 ou 60 nazis, environ 500 sociaux-démocrates, 2 officiers, quelques condamnés de droit commun, 15 étrangers; tous les autres sont des communistes. Les ouvriers composent la très grande majorité des détenus. Les fonctionnaires communistes qui refusent de livrer aux nazis des informations d'ordre politique sont enfermés dans des cellules. Celles-ci sont humides, sombres et non chauffées. Les prisonniers sont attachés à des chaînes scellées dans le mur. De simples planches de bois leur servent de lit. Au mois de septembre, les internés ont été forcés de construire 21 nouvelles cellules. On pratique à Dachau les châtiments corporels. Les prisonniers sont fouettés avec des nerfs de bœuf entourés de fil de fer et qu'ils doivent tresser eux-mêmes. On leur applique avec force de 25 à 75 coups de fouet. Sans raison aucune, les communistes et les sociaux-démocrates sont battus à leur arrivée dans le camp. Suite aux traitements infligés, le communiste Fritz Schaper a été incapable de bouger pendant deux mois. Souvent, on leur brûle aussi la peau avec des cigarettes incandescentes. Parmi ceux ayant subi les pires sévices, il faut citer L. Buchmann, Georg Freischütz et le journaliste Ewald Thunig. Le communiste munichois Sepp Götz, incapable de se redresser après les coups reçus, a été assassiné. L'étudiant Wickelmeier a été abattu par balle, le communiste Fritz Dressel torturé à mort. Autres détenus assassinés: le conseiller municipal Haussmann, Aron, membre du Reichsbanner, Willi Franz, le fonctionnaire communiste Buerk, de Memmingen - au total près de 50 personnes. »
« Le correspondant du Manchester Guardian détient les noms de neuf gardiens qui torturent et assassinent les prisonniers. »

Dès 1934, l'opinion internationale est donc informée des traitements infligés à Dachau aux détenus raciaux (juifs surtout) et politiques. Pour rabaisser ces adversaires devant la population, les nazis leur adjoignent bientôt des criminels de droit commun. Un an après l'avènement d' A. Hitler, Dachau reçoit les SA de Röhm. Peu après, von Kahr, le commissaire d'État bavarois, un septuagénaire monarchiste qui s'était tourné contre les nazis après avoir fait semblant d'accepter leur putsch, y est assassiné. Après l'Anschluss, Dachau reçoit plusieurs milliers d'Autrichiens partisans de Dollfuss et de Schuschnigg, mais aussi des communistes et des socialistes arrêtés dans la petite République annexée par Hitler. Plusieurs milliers d'israélites arrivent au KZ après l'assassinat, à Paris, du conseiller d'ambassade von Rath par le jeune juif Grynzpan.

A ces premiers détenus se joignent des milliers de Tziganes, d' Homosexuels, de Témoins de Jéhovah, ainsi que des " asociaux " comprenant des vagabonds mais aussi des personnes arrêtées pour des raisons indéterminées. Au total, des dizaines de milliers d'Allemands ont été détenus de 1933 à 1939 dans le camp primitif. La mortalité a été élevée, surtout du fait de la brutalité des nazis (bastonnades, fusillades, pendaisons, etc.), alors que le KZ n'était pourtant pas surpeuplé, et que la sous-alimentation était encore supportable.

Le nouveau camp (1939-1945)

Les bâtiments

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le KZ est évacué. Les détenus sont répartis dans différents autres camps, notamment ceux de Flossenbürg près de la frontière tchécoslovaque et de Mauthausen près de Linz en Autriche. Seuls restent sur place quelques dizaines de détenus chargés de construire un camp beaucoup plus vaste.

Le nouveau camp ouvre ses portes au printemps de 1940. Tous les KZ vont être construits sur le même modèle. Il se présente comme un rectangle orienté nord-sud, entouré d'une double rangée de barbelés, surmontée par places de miradors. La vaste place d'appel fait face d'un côté à deux rangées de dix-sept Blocks destinés aux détenus, de l'autre aux bâtiments administratifs: bureaux, magasins, ateliers, cuisines, etc. Chaque Block comporte quatre chambres (Stube) à soixante-quinze lits disposés en trois étages superposés. Les deux premiers Blocks pairs sont réservés à la cantine, à des bureaux et à des ateliers. Les deux premiers Blocks impairs sont affectés à l'infirmerie (le Revier). Chacun des trente Blocks d'habitation peut accueillir 300 détenus.

Le KZ va s'inscrire dans une véritable ville comprenant: un QG de la Waffen SS, des casernes, des usines, des armureries, ainsi que des villas cossues destinées aux officiers et à leurs familles. Cette ville, avec ses routes asphaltées et des voies ferrées, est entourée sur des dizaines de kilomètres par de hautes murailles. Le site étant entièrement marécageux à l'origine, c'est le travail effectué dans la souffrance par les déportés qui a permis la construction et l'aménagement du complexe.
Prévu pour 9 000 personnes à l'origine, le KZ comptera à l'automne 1944 plus de 35 000 détenus.

L'administration du KZ

Le Mémorial Annuaire des Français de Dachau précise comment est administré le KZ à l'automne 1944. A cette date, les déportés allemands ayant été recrutés de force dans la Wehrmacht, les fonctions sont confiées à des déportés étrangers. La hiérarchie administrative, déjà évoquée pour les KZ de Bergen-Belsen et de Buchenwald, se retrouvera dans tous les autres KZ.

Les différents commandants qui se sont succédés sont : Theodor Eicke, Hans Loritz, Martin Weiss et Eduard Weiter. À la tête du camp est le Lagerälteste (doyen du camp), responsable de la discipline générale. C'est à lui que s'adressent les SS pour faire exécuter leurs ordres. Il désigne pour chaque Block un chef de Block (Blockälteste) qui désigne à son tour pour chaque chambrée un chef de chambrée (Stubenälteste). Le secrétaire du camp (Lagerschreiber) a la responsabilité du fichier (les SS y attachent une importance particulière), des questions d'état civil, de la répartition des détenus dans les Blocks. Il transmet aux SS les requêtes des détenus et les ordres de punitions aux prisonniers. Il détient donc un pouvoir de fait considérable. Jusqu'à l'automne 1944, c'est à Dachau le socialiste autrichien Emmerich Wenger, " particulièrement affable avec les Français ". Un Polonais lui succède, assez bien disposé envers les Français. Le Lagerschreiber emploie une dizaine de scribes auxiliaires. Il commande les secrétaires des Blocks (Blockschreiber), chacun étant assisté d'un ou de plusieurs scribes.

L'Arbeiteinsatzkapo dirige la main-d'oeuvre. C'est lui qui affecte les détenus aux différents kommandos de travail ou qui les dirige sur un autre camp sur l'ordre des SS. Il détient un pouvoir redoutable puisqu'il établit souverainement les listes de ces kommandos. De terribles luttes de clans dressent les déportés les uns contre les autres, chacun cherchant à faire effacer son nom ou celui de ses amis des listes destinées aux kommandos dangereux. À l'automne 1944, l'Arbeiteinsatzkommando est Friedl Vollger, un militant catholique du Tyrol du Sud, qui ne cesse de manifester une grande sympathie pour les Français.

Le Revierkapo est le responsable des services sanitaires. Il exerce son autorité sur les innombrables médecins et infirmiers (déportés) des Reviers des Blocks. Lui aussi a, en fait, la vie et la mort des détenus entre ses mains. Car il peut sauver la vie d'un malade en l'accueillant. Et il peut soustraire un déporté à une grave sanction ou à la haine d'un kapo en le dissimulant dans le Revier. Il peut alimenter le marché noir du camp en médicaments et en nourriture. Les murs clos du Revier permettent, aussi, maints règlements de comptes et, par exemple, l'exécution de kapos particulièrement sanguinaires. Les kapos représentent le dernier échelon de la hiérarchie administrative du KZ. Ce sont les chefs des kommandos de tous ordres chargés de la désinfection, de la boulangerie, du jardinage, des cantines, de l'entretien, etc. Chaque kapo a autour de lui une petite cour de protégés.

La population du KZ

L'univers concentrationnaire a produit une société structurée et complexe. Le niveau supérieur comprend le Lagerälteste, le Lagerschreiber, l'Arbeiteinsatzkapo, et le Revierkapo. Au-dessous viennent leurs auxiliaires, puis les kapos chacun avec leur clan. Ces catégories sont celles des privilégiés. Ils portent des chaussures de cuir, les déportés ordinaires devant se contenter de sabots. Ils ont le droit de porter les cheveux longs (les SS distribuent avec parcimonie une " carte de cheveux " !), le simple déporté ayant le crâne rasé ou " strassé ".

Le déporté moyen constitue l'échelon inférieur de la hiérarchie. Il a la chance d'être affecté durablement à un bon kommando, c'est-à-dire à un kommando où le travail n'est pas inhumain et où les brutalités des SS et des kapos ne provoquent la mort qu'accidentellement. Il survit en volant modérément, en trafiquant discrètement, en évitant de se lier à tel ou tel kapo ou à tel ou tel puissant, car ces puissants peuvent perdre tout pouvoir à la suite d'un caprice d'un SS ou d'une conspiration d'un autre clan - et alors ces déchus subissent la vengeance de ceux qu'ils avaient opprimés, ce qui les conduit à l'inscription pour un kommando dangereux et souvent à la mort. Vient enfin la classe la plus misérable, celle des uneingeteilt (les non-répartis), constamment à la recherche d'un kommando. Avec les vieillards et les infirmes, ils constituent une sorte de sous-prolétariat, en butte à toutes les brimades, tout désigné pour les pires kommandos ou les transports vers les camps d'extermination.

La vie quotidienne

Voici le programme journalier des déportés à Dachau pendant l'été:

4 h: réveil; l' hiver le réveil est à 5 heures.
5 h: appel sur la place;
de 6 h à midi: travail;
de 12 h à 13 h: déjeuner (comprenant l'aller et retour au lieu de travail);
de 13 h à 18 h: travail;
de 19 h à 20 h: appel;
21 h: coucher.

Pour effectuer leur longue journée de dur travail, les déportés reçoivent la nourriture suivante:

matin: 350 grammes de pain, 1/2 litre de succédané de café;
midi: 6 fois par semaine: 1 litre de soupe (avec carottes ou chou blanc); 1 fois par semaine: 1 litre de soupe aux pâtes;
soir: 4 fois par semaine: 20 à 30 grammes de saucisson ou de fromage et 3/4 de litre de thé; 3 fois par semaine: 1 litre de soupe.

Eugen Kogon résume comme suit les sanctions appliquées par les SS dans tous les KZ:

« Les sanctions étaient les suivantes: privation de nourriture, station debout prolongée sur la place d'appel, travaux supplémentaires, exercices punitifs paramilitaires, transfert dans la compagnie disciplinaire, transfert dans un kommando de travail plus astreignant, bastonnade, flagellation, suspension par les poignets à un arbre ou à un poteau, emprisonnement dans le Bunker, mort pas assommade, par pendaison ou par balles, sans compter toute une gamme de tortures parfaitement étudiées...»

La bastonnade était la plus fréquente des punitions corporelles. Paul Berben la décrit comme suit:

« L'homme devait se placer le haut du corps sur une sorte de table à feuillet concave appelée le Bock, les bras et les jambes étant attachés à l'engin. Deux SS frappaient à tour de rôle au moyen de nerfs de bœuf préalablement trempés dans l'eau à effet de les rendre plus souples. Le plus souvent 25 à 30 coups étaient appliqués, mais parfois davantage. L'homme devait compter à haute voix les coups, et s'il ne parvenait pas à le faire ou s'il se trompait on recommençait à zéro. Quand le compte y était, le patient était détaché du Bock; souvent il avait les fesses en sang. On les lui badigeonnait alors avec de la teinture d'iode. Enfin, il devait faire une série de flexions des jambes " pour assouplir les muscles ", et annoncer qu'il avait reçu sa punition avec le motif de celle-ci. Parfois la victime devait être transportée à l'infirmerie et était incapable de se mouvoir pendant plusieurs jours. Mais les conséquences étaient encore bien plus graves lorsque des coups avaient été appliqués par mégarde ou intentionnellement sur les reins: des ablations ont même été rendues nécessaires. »

L'originalité de Dachau

Le KZ de Dachau présente des caractéristiques particulières qui le distinguent des autres camps de concentration.

Le camp modèle

C'est, semble-t-il, lorsque les nazis décident d'utiliser les détenus pour la production industrielle au lieu de les exterminer sans profit pour le Reich, donc vers la fin de 1942, que Dachau devient un "camp modèle". Le régime est adouci dans la mesure où les kapos perdent le droit de vie ou de mort qu'ils détiennent: théoriquement, les exécutions ont lieu uniquement par ordre de la hiérarchie SS. De véritables médecins remplacent, dans les Reviers, le personnel non qualifié qui y avait trouvé des sinécures. Une salle d'opérations chirurgicales et une salle de soins dentaires sont installées. Dans la classification des KZ en trois catégories en fonction de leur dureté, celui de Dachau figure parmi ceux de la catégorie 1, celle des moins pénibles.

Vers la même époque, une maison close est installée dans le Block 31. Cinq ou six filles, emprisonnées parce que prostituées, y exercent leur ancienne profession. Cette innovation est présentée comme un des adoucissements de cette période. Les kapos et les droits communs sont les seuls clients, les politiques s'interdisant de fréquenter ce lieu d'humiliation.

La route des marais

Avant la période où les détenus seront employés pour la production dans l'économie de guerre, les nazis s'emploient à rendre inhumaine leur condition en exigeant d'eux des travaux harassants et inutiles. C'est ainsi qu'est construite la fameuse " route des marais ", magnifique autostrade qui part du camp... et y revient, après avoir traversé les landes et les marais déserts, sans aucune espèce d'utilité. Paul Berben évoque dans quelles conditions cette route a été édifiée :

« L'organisation du travail était déplorable: les outils et les moyens de transport adéquats n'étaient pas fournis. L'homme, remplaçant le moteur ou la bête de somme, était attelé au rouleau compresseur, à la charrue, au chariot lourdement chargé de pierres. De ses mains il arrachait les souches d'arbres et extrayait les cailloux du sol. Le travail se poursuivait par tous les temps, sous le soleil brûlant comme par les froids les plus vifs, sans protection, tandis que pleuvaient les coups et les insultes. Les scènes qui se sont déroulées en certains endroits comme la Kiesgrube et le Plantage entre autres, et auxquelles des centaines d'hommes ont assisté, sont tout simplement horribles. »

Le camp disciplinaire (Straflager)

Les revers subis par la Wehrmacht en URSS conduisent les nazis à recruter massivement des volontaires dans les pays occupés, ainsi que parmi les prisonniers de guerre. Plus d'un million d'hommes sont ainsi réunis, qui sont répartis dans des unités spéciales de la Waffen SS. Parmi eux, beaucoup d'aventuriers et de criminels, qui supportent difficilement la vie du combattant. Les fautifs sont alors traduits devant les tribunaux militaires. C'est à Dachau qu'est construit le camp disciplinaire (Straflager) qui les accueille, vaste bâtiment rectangulaire bordant la place d'accueil, du côté opposé aux Blocks des déportés. Ce Straflager comptera plusieurs centaines de détenus vers la fin de la guerre, notamment des Français engagés volontaires dans la Waffen SS. Revêtus de vieux uniformes italiens, leur sort semble n'avoir guère été meilleur que celui des autres prisonniers.

Les prisonniers d'honneur

Si le Bunker traditionnel dans chaque KZ accueille, dans ses cellules froides et nues, des condamnés provenant du camp (déportés soupçonnés de menées clandestines, kapos fautifs, etc.), les prisonniers d'honneur bénéficient de cellules meublées relativement confortables. Ce sont des opposants au régime que les nazis tiennent à conserver comme otages, peut-être en vue d'éventuels échanges ultérieurs, comme le pasteur Niemöller ou des officiers anglais de l'Intelligence Service. Ce sont aussi, par exemple, les dirigeants du mouvement " légionnaire " roumain qui ont tenté un coup de force contre le maréchal Antonesco allié d'Hitler. (Quand ce dernier sera renversé par le roi en septembre 1944, ils seront libérés pour constituer un gouvernement roumain en exil à Berlin.)

Les prisonniers d'honneur gardent leurs vêtements civils et leurs cheveux. Certains peuvent recevoir des visites. Certains aussi sont gardés au secret, leurs noms ne figurant dans les fichiers que sous forme d'un numéro suivi de la mention détenu mâle. Au printemps 1945, ils sont rejoints par des détenus de Buchenwald, notamment l'ancien chancelier d'Autriche Schuschnigg, l'ancien président du Conseil français Léon Blum, des femmes et des enfants d'officiers impliqués dans l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler.
Avant l'arrivée des Américains, un transport regroupe ces personnalités, ainsi que Mgr Piguet, évêque de Clermont-Ferrand, le prince Xavier de Bourbon-Parme, un prince Hohenzollern, le pasteur Niemöller, etc. Ils seront finalement tous libérés dans un village du Tyrol italien.

Le Block des prêtres

De nombreux prêtres catholiques et pasteurs protestants sont arrêtés par les nazis dès leur arrivée au pouvoir, la plupart du temps parce qu'ils ont fait état, en chaire, des protestations du Saint-Siège contre les violations du Concordat, de l'encyclique Mit brennender Sorge de 1937 stigmatisant l'idéologie païenne du nazisme, des prises de position des évêques contre l' "euthanasie", contre les exactions et les camps de concentration, etc. Pourtant au début de la guerre, Hitler atténue sa lutte contre les Églises afin de ne pas s'aliéner la masse des croyants. En 1940, à la suite d'un accord négocié avec les plus hautes instances religieuses, il décide que tous les prêtres catholiques, allemands ou étrangers, retenus dans les KZ seront regroupés à Dachau. C'est donc à Dachau que seront internés pendant toute la durée de la guerre des milliers de religieux de différentes confessions, occupant tous les échelons de la hiérarchie ecclésiastique.

Les Blocks 26 et 28 leur sont affectés. Le 7 décembre 1940 arrivent ceux de Gusen, le 8 ceux de Mauthausen, le 15 ceux de Sachsenhausen. En 1944, le Block 28 abritera 800 ecclésiastiques polonais (ils avaient été plus de 1 800), alors que les prêtres des autres nationalités, dont 300 Allemands, sont réunis dans le Block 28 et dans trois chambrées du Block 26, la quatrième Stube étant transformée en chapelle. L'accord conclu précise qu'une seule messe sera dite chaque jour, que la chapelle sera strictement réservée aux membres du clergé, que ceux-ci seront exemptés de travail et ne figureront pas sur les listes des kommandos extérieurs et des " transports " (vers la mort). Leur nourriture est améliorée. Ils ont accès à la bibliothèque et reçoivent des sacs de couchage et même une demi-bouteille de vin par jour pour la messe. Leur sort est donc beaucoup moins pénible que celui des autres déportés. Certains préféreront pourtant travailler, dans les bureaux notamment (jusqu'à ce qu'en 1943 une interdiction générale suive la découverte de la tentative d'un prêtre visant à faire parvenir à l'extérieur du camp un rapport sur ce qui s'y passe). En fait, les SS opèrent une sélection; ainsi le sort des prêtres polonais devient bien vite pénible, tandis que les religieux allemands bénéficient des conditions les plus acceptables.
Le cardinal-archevêque de Munich a désigné comme vicaire de cette communauté religieuse un prêtre allemand détenu.

Les " volontaires " SS

À l'automne 1944, les SS recrutent de force plusieurs centaines de détenus qui leur paraissent aptes à porter les armes. Après deux jours de quarantaine, ils quittent le camp sous l'uniforme. Ils sont dirigés sur les formations disciplinaires du cruel général Dirlewanger. La plupart seront exterminés sur le front de l'Est. Le langage impitoyable du KZ les a qualifiés de " kommandos pour monter au ciel ".

La chambre à gaz

À la fin de juillet 1942, les nazis donnent l'ordre de construire une chambre à gaz à Dachau (nom de code: Baracke 10), selon le modèle classique: local pour le déshabillage, chambre de douches camouflées et morgue. Pourtant, aucun document ne prouve que cette chambre à gaz a fonctionné, peut-être du fait du sabotage de l'équipe chargée de sa construction et de son entretien.
À Dachau, il n'y eut que des exécutions par pendaisons ou fusillades. Elles furent d'ailleurs peu nombreuses en comparaison des autres KZ.

Les expériences médicales

L' Express de Neuchâtel (Suisse) du 16 janvier 1947 relate les expériences médicales effectuées sur les détenus par les médecins nazis:

Hautes altitudes. À deux reprises, en 1942, des expériences ont été effectuées au camp de concentration de Dachau pour étudier, au profit de la Luftwaffe, les limites de la résistance humaine aux conditions physiques qui règnent aux très grandes altitudes, jusqu'à 20 000 mètres et plus. Les sujets étaient placés dans des chambres hermétiques où l'on diminuait la pression jusqu'à 40, voir 35 millimètres de mercure. Ils moururent en grand nombre; d'autres en souffrirent gravement.

Réfrigération. Au même camp, et toujours pour le compte de la Luftwaffe, on rechercha les moyens de traitement des hommes ayant été exposés à de très basses températures. Dans une série d'expériences, les sujets étaient plongés dans l'eau, juste au-dessus de 0°C, et y étaient maintenus pendant plus de trois heures. Sur les survivants on appliquait divers moyens de réchauffage et de réanimation. Dans d'autres expériences, les victimes étaient exposées, nues, au grand air, pendant des heures, à une température inférieure à 0°C. Elles hurlaient de douleur au fur et à mesure que gelaient les différentes parties de leur corps.

Malaria. Pendant au moins trois ans, de 1942 à 1945, on inocula la malaria à des détenus du camp de Dachau. L'efficacité de remèdes nouveaux était ensuite essayée sur eux. Il y eut de nombreux morts et des invalidités définitives.

Eau de mer. Pour la Luftwaffe et la Kriegsmarine, il était important de posséder un moyen de rendre potable l'eau de mer. Les sujets d'expérience, à Dachau, étaient privés de toute nourriture et devaient absorber des échantillons d'eau à composition chimique variée.

Le 20 août 1947, sept des médecins nazis sont condamnés à mort, cinq à la détention à vie, cinq à des peines de prison et sept sont acquittés. Le nombre de leurs victimes n'a pu être évalué.

Les kommandos extérieurs

Les kommandos divers

En 1944, le camp central renferme 35 000 détenus. 40 000 autres sont répartis dans 183 kommandos extérieurs.

Ces kommandos extérieurs sont extrêmement divers. Certains rassemblent plusieurs milliers de déportés: c'est le cas du plus grand d'entre eux, celui d'Allach, situé près de Munich. Dans d'autres kommandos, comme les camps de la forêt échelonnés entre Landsberg et Kaufering au sud d'Augsbourg, dans la vallée de Lech, sont parqués à partir de juillet 1944 plus de 25 000 juifs évacués d'Auschwitz (la moitié d'entre eux vont y trouver la mort). La comptabilité SS enregistre comme formant un kommando complet deux femmes Témoins de Jéhovah chargées de tenir le ménage d'un officier SS. L' Annuaire des Français de Dachau indique que le réseau de ces sous-camps, les uns permanents et les autres temporaires (liés à l'exécution de certaines tâches: construction d'aérodromes, déblaiement de Munich, construction d'usines souterraines ... ), s'étendait du lac de Constance à la province de Salzbourg en Autriche, et du voisinage de Nuremberg au Tyrol.

Après la libération de l'Alsace en septembre 1944, les kommandos de la Forêt-Noire et de la vallée du Neckar précédemment rattachés au KZ de Natzwiller-Struthof sont administrés par le KZ de Dachau.

Liste des kommandos

Allach - Allach/Karsfeld/Moosach - Allach-Rothwaige - Allersdorf-Liebhof - Ampersmoching - Asbach-Baumenheim - Aibing - Aufkrich-Kaufbeuren - Augustenfeld-Pollnhof - Augsburg - Augsburg-Haunstetten - Augsburg-Pfersee - Bad Ischl - Bad Ischl Saint Wolfgang - Bad Tölz - Baubrigade XIII - Bayernsoien Bayrishezell - Bichl - Birgsau-Oberstdorf - Blainach - Brunigsau - Burgau - Burghausen - Burgkirchen - Donauworth - Durach-Kottern - Eching - Ellwagen - Emmerting-Gendorf - Eschelbach - Feistenau - Feldafing - Fischbachau - Fischen - Fischhorn/Bruck - Freising - Friedolfing - Friedrischaffen - Fulpmes - Fussen-Plansee - Gablingen - Garmisch-Partenkirchen - Germering-Neuaubing - Gmund - Grimolsried-Mitteneuf-Nach - Halfing - Hallein - Hausham-Vordereckard - Heidenhaim - Heppenhaim - Horgau-Pfersee - Ingoldstadt - Innsbruck - Itter - Karlsfeld - Kaufbeuren - Kaufering - Kaufering Erpfting (sous-kommandos de Kaufering Erpfting : Hurlach - Landsberg - Lechfeld - Mittel-Neufnach - Riederloh - Schwabbeg - Schwabmunchen - Turkenfald - Turkheim - Utting ) - Kempten-Kotern - Konigsee - Krucklhalm - Landshut-Bayern - Lauingen - Liebhof - Lind - Lochau - Lochhausen - Lohof - Markt Schwabben - Moosach - Moschendorf-Hof - Mühldorf - Mühldorf Ampfing-Waldlager V & VI (sous-kommandos de Mühldorf Ampfing : Mettenheim - Obertaufkirchen ) München - München Friedman - München Riem - München Schwabing - München Sendling - Neuburg Donau - Neufahrn - Neustift - Nürnberg - Oberdorf - Oberfohring - Ottobrunn - Oetztal - Passau - Puchheim - Radolfzell - Rohrdorf-Thansau - Rosenheim - Rothschwaige-Augustenfeld - St. Gilden/Wolgansee - St. Lambrecht - Salzburg - Salzweg - Sandhoffen - Saulgau - Schlachters-Sigmarszell - Schleissheim - Seehausen-Uffing - Spitzingsee - Steinhoring - Stephanskirchen - Strobl - Sudelfeld - Traustein - Trotsberg - Trutskirch-Tutzing - Uerberlingen - Ulm - Unterschleissheim - Valepp - Vulpmes - Weidach - Weilheim - Weissensee - Wicking - Wolfratshausen - Wolfratshausen Gelting - Wurach-Wolhof - Zangberg.

Le kommando d'Allach

Le témoignage de Marcel-G. Rivière (matricule: 73 945), futur rédacteur en chef du Progrès de Lyon, évoque le sort des déportés à Allach:

« La population du camp d'Allach, écrit-il, prévu pour 3 500 détenus, devait atteindre en mars 1945 14 000 détenus dont quelques centaines de femmes évacuées de Ravensbrück et d'Auschwitz. Comme ailleurs, on était à Allach un mort civil. Retranché du monde. Sans nouvelles des siens, sans colis. Un matricule. En juin 1944, la majorité des détenus étaient des déportés soviétiques, allemands et polonais. À la fin du mois de juin et au début du mois de juillet 1944 des contingents de déportés français et de républicains espagnols arrêtés en France allaient grossir l'effectif des détenus d'Allach. Il étaient arrivés après une longue marche en socques (sandales à semelles de bois) de Dachau, escortés par les SS et leurs chiens. D'autres allaient suivre... dans le courant du mois de juillet, quelques rescapés du " convoi de la mort " et au début du mois de septembre des N-N (" Nacht und Nebel ", Nuit et Brouillard) évacués du camp tristement célèbre de Struthof.

Quelques personnalités figuraient parmi les nouveaux arrivants. Notamment des préfets: Ernst devenu préfet régional à Rennes après la Libération, Pierre Lecène qui fut préfet de l'Ain, Goldefy qui fut préfet de Savoie, Grimaud qui fut préfet de la Haute-Marne... On notait également l'arrivée d'un chirurgien connu, le docteur Laffite des hôpitaux de Niort, du populaire radio-reporter sportif Georges Briquet, d'un champion de France de boxe Moïse Bouquillon, d'un international de rugby Olivier..

Dès le lendemain de leur arrivée et de leur précaire installation dans les longs baraquements sans fenêtres, les nouveaux " pensionnaires " étaient rassemblés sur l'une des places du camp. Là, ils étaient interrogés sur leurs spécialités et antécédents professionnels et offerts, presque à l'encan, au choix des délégués de différentes entreprises convoquées pour la circonstance. Il n'était pas rare de voir l'un de ces délégués palper les muscles d'un détenu, s'assurer de leur qualité avant de se déclarer... preneur. C'est de ce " marché aux esclaves " que dépendait généralement l'affectation du détenu dans un kommando, et par conséquent sa vie ou sa mort... Ainsi, épouvantables étaient les kommandos dits de " terrasse ", auxquels pour le compte d'une entreprise de travaux publics - l'entreprise Dicker Hoff - étaient affectés un grand nombre de détenus d'Allach. On y mourait vite, épuisé par le charroi en une ronde infernale de sacs de ciment, vaincu par le froid (certaines nuits l'on enregistra moins 27 °C) contre lequel les pauvres tenues de coutil n'étaient qu'un illusoire rempart, par la faim (2 litres de soupe claire et 200 grammes de pain par jour), assommé de coups ou victimes d'accidents (chutes par vertiges du haut des échafaudages). Moins redoutables étaient les kommandos d'usines. Répartis dans plusieurs gigantesques halls de béton (certains, Bunker Halle, à l'abri des bombardements) situés en pleine forêt de sapins, à 2 kilomètres du camp, des détenus travaillaient, avec un minimum de zèle, on le devine, pour le compte de la Bayerische Motor Werke (BMW) à des fabrications de guerre (carters et pièces de moteurs d'avions). Au moins avaient-ils cet appréciable avantage d'être à l'abri des intempéries...

[ ... ] Nous sommes en février 1945... L'hiver est particulièrement rigoureux en Bavière... Le thermomètre marque souvent 25 °C au-dessous de 0... Une bise aigre souffle sur le camp, hurlant dans la forêt de sapins que, matin et soir, en pleine obscurité, nous traversons pour nous rendre à l'usine BMW, cortège de spectres qu'encadrent des hommes en armes et des chiens diaboliques... Le froid est collé à notre peau... Depuis des semaines et des semaines... Les courtes nuits passées à deux sous une étroite et mince couverture ne nous en délivrent pas... Collé à la peau comme, depuis des mois, la faim collée au ventre... Et cet appel qui, ce matin, a duré une longue heure. Dans le vent... Au garde-à-vous... Nous marchons engourdis, les pieds gonflés d'œdèmes et d'engelures, mal contenus dans nos socques mouillées et devenues trop étroites... Nous pensons à tous nos camarades déjà morts... Nous pensons à ce Russe que les SS ont pendu ce matin, devant nous, après l'avoir déclaré coupable de "sabotage"... Le nœud a étranglé dans sa gorge le " Vive tovaritch Staline "... Ses tout derniers mots... Dès ses ultimes soubresauts, un kapo l'a dépouillé de ses pauvres vêtements rayés... Sans doute, nu et bleui par le froid, se balancera-t-il encore sous sa potence tout le jour. Pour l'exemple... Nous pensons à ce bon camarade que nous avons laissé tout à l'heure raide et gémissant dans la neige... Durant le long appel, ses deux meilleurs amis l'avaient maintenu debout en flasque garde-à-vous... L'a-t-on ramassé? L'a-t-on transporté dans la timide chaleur du Revier? Nous ne le reverrons sans doute jamais plus... Un bref commandement nous arrache à nos pensées. Nous sommes devant les lourdes portes d'un bâtiment de l'usine BMW.. Les hommes de l'équipe descendante se forment en colonne pour le retour au camp... Notre colonne se dénoue... Nous abandonnons le bras du voisin... Chacun de nous redevient... Un. »

LES FRANÇAIS À DACHAU

Les nationalités à Dachau

Le Mémorial Annuaire donne des précisions chiffrées sur les nationalités des détenus de Dachau:

« Les Polonais et les Tchèques, premiers "pensionnaires" étrangers de Dachau, furent suivis à partir de 1940 par de nombreuses autres colonies étrangères: Norvégiens, Hollandais, Belges, Luxembourgeois, Français, Espagnols "rouges" soldats dans l'armée française ou arrêtés en France, Yougoslaves (Slovènes, Croates, Serbes), Grecs, Russes et Ukrainiens, Italiens, Danois. Cet afflux s'accompagna d'une sensible réduction du contingent allemand sans cesse "écrémé" pour les besoins de la guerre. 6 000 Allemands figuraient encore sur les listes lors de la libération, contre 15 000 Polonais, 13 500 Soviétiques, 12 000 Hongrois presque tous juifs des kommandos de la forêt, 5 700 Français, 3 200 Lituaniens, 4 000 Italiens, 2 000 Tchèques, 1 800 Slovènes, plusieurs centaines de Belges, Hollandais, Serbes, Croates, Espagnols, Slovaques, Grecs, Lettons, Luxembourgeois, 13 Anglais, 44 Albanais, 71 Norvégiens, 1 Japonais et même quelques Suisses qui devaient se sentir assez isolés à côté de ces colonies massives. »

Cette société concentrationnaire est constamment agitée par des conflits entre criminels de droit commun et politiques, entre groupes nationaux, et au sein de ceux-ci entre communistes et non-communistes, etc., si bien qu'à la fin de la guerre une quarantaine de SS et quelques dizaines de soldats suffiront pour maintenir en captivité plus de 35 000 personnes! Dans cet univers infernal, les gestes de solidarité ne manquent pas, pourtant. Les anciens expliquent aux nouveaux arrivants comment éviter les violences des SS et des kapos, comment se comporter pour survivre. On s'efforce d'aider les plus faibles, les plus âgés, les plus malades, en collectant pour eux de la nourriture, voire des vêtements ou du tabac. Des prêtres français se font même enfermer dans les Blocks des typhiques pour assister les moribonds. Beaucoup de témoignages rapportent de tels actes individuels, d'autant plus généreux qu'ils exposent leurs auteurs aux pires sanctions.

Les Français à Dachau

Selon le Mémorial Annuaire, jusqu'en 1943 le nombre des Français a été extrêmement restreint: quelques politiques du Nord arrêtés en 1941, des travailleurs libres, des prisonniers de guerre ou des requis arrêtés en Allemagne même. À l'automne 1943 quelques résistants arrivent à Dachau, dont Edmond Michelet et le germaniste Joseph Rovan.

Ce n'est qu'à l'été 1944 que le camp reçoit l'arrivée massive de Français: 2 140 le 20 juin, 255 le 26, 1416 le 5 juillet (c'est le fameux " convoi de la mort ": 2 400 prisonniers étaient partis de Compiègne, dont 984 étaient morts à leur arrivée à Dachau), 317 le 7 juillet, 62 le 28 août, 2 406 venant de Natzwiller-Struthof le 4 septembre, 61 le 5, 1990 autres venant de Natzwiller le 6 septembre, et toujours du même KZ, 102 le 20 septembre, 401 le 21, 248 le 25, 97 le 27 septembre, 281 les 22 et 23 octobre, 45 le 25, 230 le 29, 36 le 31 octobre, 17 le 18 novembre, ainsi qu'une centaine de Français arrêtés à Metz, Saint-Dié et Lyon. Fin novembre et en décembre 1944 arrivent à Dachau les déportés provenant d'autres KZ évacués, notamment de Gross-Rosen et surtout de Buchenwald d'où arrivent 2 909 Français « pour la plupart dans un état d'épouvantables moribonds, au bout de deux semaines de voyage dans des wagons de marchandises ouverts, à peu près sans nourriture et sans boisson »...

LES DERNIERS MOIS

Les derniers mois du KZ de Dachau sont marqués par une épidémie de typhus et par l'organisation d'une résistance des déportés.

Le typhus

Le docteur André Fournier est médecin chef de Block lorsque l'épidémie de typhus exanthématique (qui s'ajoute aux épidémies endémiques de typhoïde et de tuberculose notamment) éclate. En 1946, il a décrit les débuts du drame. Il était alors médecin du Block 23, Block qui se trouvait en quarantaine pour quelques jours encore à cause d'un cas de typhoïde.

« C'est la veille ou le lendemain de Noël 1944, écrit-il, qu'arriva à la visite un Tzigane titubant et grelottant de fièvre. Le diagnostic n'était pas difficile, d'autant plus que le piqueté rouge de l'exanthème apparaissait déjà sur son corps. Au chef de Block, plutôt heureux de la nouvelle, je dis donc: " Vous tenez votre quarantaine, car il a le Flecktyphus. " Le lendemain un autre cas fut envoyé au Revier et le docteur Kredit, hollandais, un homme et un médecin si parfait, qui devait lui-même mourir plus tard du typhus, confirmait le soir qu'il s'agissait bien de deux cas de cette terrible maladie. Dans les jours qui suivirent, d'autres apparurent, trois ou quatre qui, malgré les doutes et les sarcasmes de l'Oberpfleger chargé de procéder à la visite, furent envoyés au Revier 15, chez le docteur Ragot. La crainte de la maladie commença alors à envahir les esprits; le chef de Block s'agita, signala la situation, commanda la chasse aux poux avec les pauvres moyens habituels: désinfection des couvertures, contrôle; une forte quantité de cette " Russiapulver " qui faisait honneur à la chimie allemande nous fut même distribuée. Le docteur Ragot fit un rapport au médecin SS sur l'arrivée dans son Block du typhus venant du 23. Le kapo du Revier fut prévenu et déclara qu'il en parlerait au médecin-chef SS. Mais en ce temps-là celui-ci n'acceptait qu'on ne parlât de typhus que si la réaction de Weill-Félix, faite sur le sérum des malades, était positive. Pour cela, il fallait envoyer ce sérum à Berlin; la réponse revenait 15 jours après; quelque chose de très simple, comme on voit. L'ordre de lever la quarantaine du Block 23 fut donc maintenu.
C'est ici que ce qu'on peut appeler le crime commence. Le jour même où la quarantaine finissait, on devait répartir les nouveaux arrivants entre le 25 et le 21 ; jusqu'au dernier moment, nous ne crûmes pas à ce déménagement. Cependant, la maladie avait déjà pris au Block des proportions inquiétantes, une vingtaine de malades portaient des signes évidents de typhus. Mais il était trop tard pour changer quelque chose à l'ordre donné. Le lendemain, un dimanche (donc pas de visite médicale par surcroît), les docteurs Capella et Michel virent arriver au 25, au milieu des autres, une lamentable équipe de typhiques, bien couverts au surplus de poux, que les gens encore sains allèrent semer dans tout le camp, les Blocks étant ouverts.

Alors, vous savez tous avec quelle effrayante rapidité l'épidémie se développa: quelques dizaines de cas venant du 25 et du 21 les premiers jours, puis des autres Blocks, enfin des centaines. On remit les Blocks en quarantaine par la suite; puis un peu plus tard on recommença la grotesque plaisanterie des mesures de protection: désinfection au gaz qui ruine la santé des opérateurs, mais n'affecte pas beaucoup celle des poux; la douche où on attrape les parasites qu'on n'a pas; la vaccination antityphique et antityphoïdique dans le plus grand désordre, et d'ailleurs il était bien temps!
C'est dans ces jours de fin décembre 1944, début janvier 1945 que se joua le destin de milliers d'hommes, dont 50 % des Français du camp et nombre de médecins et infirmiers qui ne sont pas revenus. »

Paul Berben précise les pertes dues au typhus pour les Français:

« En octobre 1944 il y eut 403 décès, en novembre 997, en décembre 1 915, en janvier 1945: 2 888, en février 3 977, en mars 2 226. Nous eûmes autant de morts en un jour au printemps 1945 que dans l'année précédente en deux mois. »

La résistance

En dépit de la surveillance permanente des SS et des kapos, des déportés courageux s'efforcent de saboter la machine de guerre allemande. Marcel-G. Rivière explique ce qui se passe à l'usine BMW d'Allach:

« Le sabotage actif consistait à détériorer les machines en introduisant notamment de la limaille ou toute substance abrasive dans les graisseurs. Mais c'était une forme très dangereuse et impitoyablement punie de mort par pendaison sur la place d'appel. La forme la plus courante de sabotage était le ralentissement des chaînes de fabrication, ce qui freinait la production. Ou la surproduction anormale de pièces, ce qui obligeait à de difficiles stockages alors que, freinée, la production des pièces complémentaires était insuffisante.
Autre forme de sabotage: les quelques détenus chargés du contrôle des pièces (les Prüfer) rejetaient comme mauvaises de nombreuses pièces bonnes qui étaient alors retournées à la fonderie. »

Par ailleurs, les déportés s'organisent pour pratiquer dans la mesure du possible la solidarité et pour tenter de se défendre si les nazis décident d'anéantir le camp avant leur fuite, afin de dissimuler aux vainqueurs les horreurs de l'univers concentrationnaire. Les différentes nationalités constituent des comités de résistance clandestins. Le Comité national français est présidé par Edmond Michelet, convalescent, qui se relève du typhus. Les comités nationaux se regroupent en un Comité international, que préside le doyen du camp, le vieux militant communiste Oskar Müller, respecté par tous. Des mesures sont prises, notamment pour détecter et neutraliser les mouchards, pour organiser des manifestations culturelles dans les Stube, etc., et, bien sûr, pour rester à l'écoute des informations militaires. Quelques groupes de combat sont même mis en place dans les kommandos de travail.

Mais les nazis tuent encore. Le 19 avril, à 11 heures, le général Delestraint, chef de l'armée secrète de la résistance française, est assassiné, sur ordre venu de Berlin, d'une balle dans la nuque. Le corps est immédiatement incinéré avec ses habits et tout ce qu'ils contiennent.
Avec les ravages du typhus et la menace d'une destruction totale, les derniers mois du KZ sont dramatiques.

La libération

Marcel-G. Rivière décrit la dernière étape vue d'Allach.

Le 20 avril 1945, les déportés entendent dans le lointain le bruit du canon. Des avions alliés sillonnent le ciel. Le 22, la chute de Nuremberg est connue. Le 23, la direction du camp demande au service médical d'établir la liste de tous les détenus " capables d'effectuer une marche militaire " (soit 30 à 40 kilomètres par jour). Les différents comités nationaux se réunissent et décident de fournir le plus tard possible des listes aussi maigres que possible. Le 24, aucun kommando de travail ne quitte le camp. Le 25 avril, à 22 heures, ordre est donné de remettre immédiatement la liste des Russes.

Les comités se réunissent aussitôt et donnent l'ordre d'opposer la force d'inertie à la volonté des nazis. Le lendemain, les SS décident un rassemblement général. Sous la menace des mitrailleuses, une colonne des Russes quitte le camp vers minuit. En trois jours de marche, ils perdront la moitié de leur effectif. Dans la nuit du 28, les SS quittent le camp. Le 29, les déportés s'organisent sous la direction des comités ex-clandestins. Le 30 les sauveurs arrivent. Ils sont américains. Le Comité international les reçoit solennellement. Le camp central de Dachau a été libéré la veille. Les déportés vont faire le difficile apprentissage de la liberté. Mais plus de 2 500 malades vont encore décéder entre le 29 avril et le 16 juin 1945.

Au moment de sa libération, le KZ compte: 3 000 Allemands, 12 000 Polonais, 6 000 soviétiques, 6 000 Français, presque autant d'Italiens, 2 000 Tchèques, 1 500 Slovènes, plusieurs centaines de Norvégiens, Danois, Belges, Hollandais et Grecs, 11 Anglais, 1 Albanais et quelques Suisses.
Le 18 mai, le général Leclerc vient saluer les déportés. Il déclare avec émotion: " En vous, ce sont des soldats que je salue. "
Le rapatriement commence le 23. Le 27 mai, Marcel-G. Rivière retrouve sa bonne ville de Lyon.

Conclusion

De 1933 à 1945, le KZ de Dachau a reçu environ 250 000 détenus appartenant à 23 nations. 70 000 environ devaient trouver la mort à la suite des sévices subis. 140 000 furent dirigés vers d'autres KZ et 33 000 furent libérés le 29 avril 1945 par la 7e armée américaine.

Pour ce qui concerne les Français, les chiffres fournis par le Mémorial Annuaire sont les suivants: Français se trouvant à Dachau le 26 avril 1945: 5 706; Français transférés vers d'autres camps: 5 185; Français décédés au camp: 1 602. En additionnant ces trois catégories, on constate que 12 493 Français ont été emprisonnés à Dachau entre 1940 et 1945.

Le 15 novembre 1945, le tribunal américain chargé de juger les tortionnaires de Dachau se réunit dans l'enceinte du camp. Sur les 40 accusés, 36 sont condamnés et 32 sont exécutés (dont les anciens commandants Weiss, Ruppert, Redwitz, Kick et le docteur Schilling, responsable des expériences médicales).

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