LES CAMPS
DE CONCENTRATION

Pour la commodité du lecteur, les KZ d'abord et les camps d'extermination ensuite seront présentés dans l'ordre alphabétique. Les KZ retenus sont les quatorze qui figurent sur la liste remise par Oswald Pohl aux juges du tribunal de Nuremberg: Bergen-Belsen, Buchenwald, Dachau, Dora, Flossenbürg, Gross-Rosen, Mauthausen, Natzwiller-Struthof, Neuengamme, Ravensbrück, Sachsenhausen, Stuttof, ainsi que les camps qui comme Auschwitz et Maïdanek étaient à la fois des KZ et des camps d'extermination. Viendra ensuite l'examen des camps d'extermination de Belzec, Chelmno, Sobibor et Treblinka.

BERGEN - BELSEN

Camp d'hébergement à l'origine,
Bergen-Belsen est devenu un terrible mouroir


BERGEN-BELSEN
Camp d'Hébergement (avril 1943-1944).

Bergen est une petite ville située à 100 kilomètres au sud-ouest de Hambourg, à 65 kilomètres au nord-est de Hanovre, dans la plaine du Hanovre, et plus précisément dans le Lüneburger Heide (les landes de Lüneburg). Sur le sol sablonneux ne poussent que des bruyères éparses et des boqueteaux de pins, de hêtres et de bouleaux. La route conduisant de Bergen à Hanovre pénètre dans la forêt. Là ont été construits des casernes et un camp d'instruction de SS, très confortables. 2 kilomètres plus loin, le paysage change. C'est désormais la plaine nue, sans cesse balayée par un vent âpre, chargé d'humidité. La route atteint Belsen.

C'est là qu'un camp pour prisonniers de guerre a été édifié pendant le premier conflit mondial. En 1941 ce camp, reconstruit par des prisonniers de guerre français, comporte une centaine de bâtiments en planches répartis de chaque côté d'une allée centrale. Il est d'abord réservé aux prisonniers de guerre russes. Un monument porte l'inscription suivante: " 50 000 prisonniers de guerre soviétiques ont été torturés et sont morts ici, en Allemagne fasciste. "

En avril 1943, sur la demande de Pohl, ce camp est mis à la disposition des SS et devient un KZ (c'est le 27 avril 1943 qu'apparaît pour la première fois le nom de Bergen-Belsen dans un document SS). A cette date, le capitaine SS Adolf Haas en reçoit le commandement. Il le modernise. Un crématoire est construit à l'extrémité sud de l'enceinte. Six bâtiments proches de l'entrée constituent le camp 1 (Blocks 1 à 6), qui sera réservé aux Häftlinge (prisonniers) qui arriveront au printemps 1944, tandis que les prisonniers de guerre seront dirigés vers d'autres camps. Contigu au camp des Häftlinge, mais séparés par des barbelés, ont été installés les Blocks des " juifs à échanger ". Le KZ devient, pour les SS, un camp d'hébergement. En effet, le 13 février 1943, le ministre des Affaires étrangères von Ribbentrop a donné l'ordre de sélectionner les juifs en vue d'un futur échange contre des Allemands de Palestine. En avril 1943, Himmler a décidé la construction d'un camp spécial (Sonderlager) à Bergen-Belsen pour les recevoir. En juillet 1943 arrivent les premiers convois. Il s'agit de 2 300 à 2 500 juifs polonais arrêtés à Varsovie, Lemberg et Cracovie et possédant des passeports de pays d'Amérique latine. À l'exception de 350, ils seront conduits l'année suivante à Auschwitz et exterminés. À la mi-août arrive un transport de 441 juifs de Salonique, dont 367 d'origine espagnole: ces derniers rejoindront l' Espagne en février 1944.

D'autres convois de juifs espagnols, grecs, portugais, hollandais suivent. Si bien que les "juifs à échanger" forment, dans la partie du KZ qui leur est réservée, le "camp de l'étoile", car tous doivent porter l'étoile de David cousue sur leur vêtements. Leur nombre passe de 379 au 1er janvier 1944 à 4 100 au 31 juillet 1944. Parmi eux, seulement 358 seront finalement libérés grâce à un échange le 30 juin 1944. Ils arriveront à Haïfa le 10 juillet 1944, via Vienne, Budapest et Constantinople. Un nouveau transport quitte Bergen-Belsen le 21 janvier 1945 avec 301 prisonniers. 136 seulement arriveront en Suisse le 25 janvier, les autres étant retenus dans un camp d'internement civil à Ravensburg.

Les "juifs à échanger" bénéficient d'un traitement de faveur par rapport aux autres détenus de Bergen-Belsen. Pourtant ils sont eux aussi astreints au travail forcé: arrachage de souches d'arbres dans la lande voisine, établissement de canalisations dans le camp, récupération du cuir sur des chaussures usagées provenant de toute l'Allemagne, etc. Mais quand la Wehrmacht connaît de graves revers, la nourriture devient de plus en plus insuffisante, tandis que les SS leur infligent mauvais traitements et punitions pénibles; si bien que la mortalité ne cesse de croître.

Un camp de juifs hongrois est ouvert le 8 juillet 1944 pour 1 683 juifs raflés dans ce pays. Ils sont mieux traités que les juifs du "camp de l'étoile", ne sont pas obligés de travailler et font l'objet d'un échange qui leur permet de gagner la Suisse le 6 décembre 1944. À côté du camp des juifs est construit une "camp des neutres", composé de deux baraques. Il reçoit des juifs possédant la nationalité d'États neutres. Ils sont 366 en mars 1945, dont 155 Espagnols, 19 Portugais, 35 Argentins, 105 Turcs. Eux non plus ne sont pas soumis au travail obligatoire. Et leur nourriture est plus abondante, tout au moins pendant les premiers temps de leur détention. Dans le courant de 1944, une nouvelle catégorie de prisonniers arrive. Le KZ de Bergen-Belsen devient alors un "camp de repos" selon la très particulière terminologie des nazis.

DU "CAMPS DE REPOS"
AU CAMP DE CONCENTRATION

Dès mars 1944, le KZ de Bergen-Belsen reçoit une affectation originale: il est chargé d'héberger les prisonniers des autres KZ qui, malades, épuisés, trop âgés, sont devenus incapables de travailler. Ce camp de repos est installé dans la partie du KZ réservée au Häftlinge.

Venant de Dora, le premier convoi arrive le 27 mars 1944 : il comprend 1000 déportés, parmi lesquels 200 Français. Ils avaient travaillé dans le fameux tunnel et la plupart sont tuberculeux. De nouveaux convois suivent régulièrement tous les quinze jours. Le 8 avril 1944, veille de Pâques, un avion allié pique sur le KZ, le prenant sans doute pour une caserne. Une salve de mitrailleuse tue plusieurs prisonniers et en blesse une trentaine. Ceux-ci, transportés au Revier, ne reçoivent aucun soin. Aucun ne survit. Les documents relatifs aux convois ayant tous été détruits, les précisions manquent. On sait pourtant qu'à la fin de mai 1944 arrivent, 154 malades de Dora, en juillet 200 malades de Sachsenhausen surtout tuberculeux, le 3 août, 100 malades de Neuengamme, en décembre 400 autres de Buchenwald. En mai 1944, une épidémie de typhus éclate. Les victimes sont nombreuses.

À la fin de 1944, l'afflux des déportés provenant de KZ devient quotidien et considérable. À pied au terme d'un effroyable parcours, en camions ou en trains arrivent des milliers de déportés évacués des KZ d'Auschwitz, Buchenwald, Dora, Dachau, Neuengamme et Sachsenhausen. Un second camp est installé à quelques kilomètres du premier, avec dix nouveaux Blocks. Le 2 décembre 1944, l'effectif du KZ est de 15 227 détenus, dont 8 000 femmes et fillettes. Il passe en mars 1945 à 50 000, dont 26 300 femmes. C'est le 1er août 1944 qu'est arrivé le premier transport de femmes. Elles sont installées au "camp des femmes", constitué par un grand nombre de tentes montées sur le terrain bordant le camp. Les premières sont des juives hongroises et polonaises. Le "camp des femmes" est surtout un camp de transit, la majorité d'entre elles étant envoyées dans des kommandos de travail dépendant du KZ de Buchenwald.

En fait de "camp de repos", le KZ est en réalité un camp de concentration. La direction des SS n'a nullement l'intention de remettre sur pied ces personnes malades. D'ailleurs aucun équipement médical particulier n'existe. Vieillards, malades, infirmes, épuisés, à qui avaient été promis soins et repos, découvrent la terrible réalité: celle de la faim, de la souffrance, de la dégradation et souvent de la mort. Ainsi arrivent en novembre 1944 3 000 femmes et fillettes d'Auschwitz-Birkenau, "malades pouvant se rétablir". Mais leur état de santé est tel qu'elles ne sont pas dirigées sur des kommandos de travail, mais qu'elles demeurent au KZ. Parmi elles, Anne Frank. La jeune fille va rester quelques mois à Bergen-Belsen où elle va mourir du typhus en mars 1945, peu de temps après sa sœur Margot, de trois ans son aînée.

Des déportés médecins s'efforcent d'apporter leurs soins aux autres détenus. Ils se heurtent aux cadres mis en place par l'administration SS du camp: kapos et "infirmiers" qui, pour la plupart, sont des criminels de droit commun sans connaissances médicales, et qui malmènent et même torturent les prisonniers. L'un d'eux, Karl Rothe, nommé infirmier chef par les SS, se spécialise dans les piqûres au cours de l'été 1944 : il tue ainsi plus de 200 captifs par injection de phénol dans le cœur, choisissant ses victimes arbitrairement.

Dans le livre qu'il a consacré à Bergen-Belsen où il a été lui-même interné, le docteur G.L. Frejafon énumère, en praticien, les maladies dont souffrent et meurent ses camarades de bagne: la tuberculose, "la plus grande pourvoyeuse du crématoire de mars à octobre 1944", puis la dysenterie (qui prend le relais d'octobre 1944 à février 1945), les affections pulmonaires aiguës (pneumonies, congestions, broncho-pneumonies, etc.), l'érysipèle de la face, la gale (affectant plus de la moitié des détenus), la diphtérie, la poliomyélite, l'encéphalite, les affections chirurgicales (phlegmons, abcès, ulcères), les phlébites, etc.
Voici le témoignage de ce médecin:

« L'épuisement était la cause prépondérante des décès. C'était un état complexe déterminé par des facteurs alimentaires dont le principal était naturellement l'insuffisance globale de la ration quotidienne. Elle avait pour résultat un amaigrissement extrême, surtout tragique chez ceux qui avaient possédé un certain embonpoint. À l'insuffisance s'ajoutait le déséquilibre. L'excès relatif d'amidon météorisait les ventres et entraînait une incoercible diarrhée; la restriction en protéines créait les oedèmes, l'absence de fer anémiait les épidermes. Les avitaminoses ulcéraient les gencives et entraînaient des troubles de la marche... Les guérisons étaient impossibles, parce que l'hygiène du camp était volontairement horrifiante: les hommes restaient cinq, six mois sans changer leur misérable chemise, leur unique caleçon, sans être conduits aux douches, sans aller, dans certains Blocks, aux lavabos dont on leur interdisait l'accès; les paillasses, imprégnées des déjections des mourants, n'étaient jamais remplacées; les couvertures que l'on se repassait, minces loques effilochées, étaient couvertes de crachats desséchés; le parquet des baraques était noir de vermine; les détenus restaient quinze heures consécutives dans une salle aussi hermétiquement fermée qu'un tombeau, où se mêlaient les miasmes, tous les germes, car, malgré les efforts des médecins, les tuberculeux couchaient avec les érysipèles, les dysentériques avec les pneumonique les scarlatineux avec les blessés. Les guérisons étaient impossibles parce que les médicaments étaient donnés au compte-gouttes et n'étaient que des médicaments anodins... Les guérisons étaient impossibles parce que les gens de maîtrise ne laissaient passer aucun prétexte pour frapper ou glacer les malades, parce que entre les détenus même, les plus faibles subissaient les brutalités des plus forts, comme chez les bêtes... De même que dans tous les camps, on mourait à Belsen de mort violente, d'épuisement, ou de maladie. Les morts violentes étaient moins nombreuses que dans les grands camps; les pendaisons massives, les chambres à gaz y étaient inconnues. Les barbelés n'étaient pas électrifiés. Les fusillades collectives ne se produisirent que dans les jours qui précédèrent la délivrance. Il restait les meurtres individuels, officiels ou non, les piqûres et les suicides. Ces derniers étaient nombreux et procédaient par vagues épidémiques. On choisissait toujours la pendaison qui était à la portée de tous: une ceinture, une poutre, un escabeau ... »

Commencée au printemps 1944, la transformation du camp de Bergen-Belsen en camp de concentration s'achève le 2 décembre 1944. Ce jour-là, le SS Haupsturmführer Josef Kramer remplace Haas au commandement du camp.

Né le 10 novembre 1906, Kramer, nazi depuis 1931, SS depuis 1932, est un spécialiste des KZ. Dès 1934, il est entré au service de garde du KZ de Dachau et ne quittera plus ensuite l'administration des KZ. Il a commandé le KZ de Natzwiller puis, en mai 1944, celui d'Auschwitz-Birkenau. Dès son arrivée à Bergen-Belsen, il le transforme en un camp comme les autres: la fiction du "camp de repos" est bien morte. Le "camp de l'étoile" et les autres camps spéciaux. passent uniformément sous l'autorité brutale des kapos. Dans tous les KZ, les SS ont droit de vie ou de mort sur les détenus. Le refus ou la simple hésitation à obéir à un ordre peut entraîner la mort immédiate, ou même le simple caprice d'un nazi. Les SS désignent des déportés pour encadrer leurs compagnons de misère. Ce qui a, pour eux, le double avantage de faciliter leur propre tâche et de jouer les prisonniers les uns contre les autres.

Chaque baraquement de bois ou de briques est appelé Block. Le Blockälteste (doyen du Block) y fait régner la discipline. Si le Block est divisé en chambres (Stube), des Stubenälteste et des Stubendienste (Serviteurs) le secondent. Le responsable du camp est le Lagerälteste: c'est lui qui propose les Blockälteste à l'agrément des SS. Chaque kommando de travailleurs a à sa tête un kapo. Kapos, Blockälteste et Lagerälteste portent des brassards distinctifs. Ils jouissent d'une autorité pratiquement illimitée sur les autres déportés, qu'ils peuvent frapper ou même tuer (dans ce cas la seule obligation est de signaler le décès à temps pour que l'appel suivant tombe juste).

Les SS confient habituellement ces fonctions à des déportés dont ils savent qu'ils seront des instruments dociles. Dès 1938, ils choisissent de préférence des criminels allemands de droit commun internés dans les camps. En 1944, Himmler expose avec cynisme ce système et son évolution:

« Ces récidivistes allemands, quelque 40 000.... ,sont mes "sous-officiers" pour toute cette société. Nous avons nommé là.. ceux que nous appelons "kapos". Il y en a aussi un qui a la responsabilité... de 30, 40 ou 100 autres détenus. De la minute où il est kapo, il ne couche plus avec les autres. Il est responsable de l'exécution des travaux imposés, il doit veiller à ce qu'il n'y ait pas de sabotage, qu'ils soient propres, que les lits soient bien faits... Autrement dit, aiguillonner ses hommes. De la minute où nous ne sommes plus satisfaits de lui, il n'est plus kapo, il couche de nouveau avec ses hommes. Il sait alors qu'ils le tueront dès la première nuit... Comme nous n'avons pas assez d'Allemands, on s'arrange naturellement pour qu'un Français soit kapo des Polonais, un Polonais kapo des Russes... de manière à jouer d'une nation contre l'autre. »

Tous les détenus des KZ portent des signes distinctifs cousus sur le côté gauche de leur veste de bagnard (Cliquez ici pour voir les principaux signes distinctifs des Déportés). Un numéro et un triangle de couleur la pointe dirigée vers le bas. (À Auschwitz, les numéros des déportés sont tatoués sur leur avant-bras gauche). Les triangles sont verts pour les droits communs, rouges pour les politiques (la première lettre de leur nationalité figurant en noir sur le triangle), violets pour les Témoins de Jéhovah, noirs pour les asociaux, roses pour les homosexuels, bleus pour les émigrants, bruns pour les Tziganes. Les juifs ont, surimposé sur leur triangle vert, rouge ou noir, un second triangle de couleur jaune placé en sens inverse, pointe dirigée vers le haut, formant ainsi une étoile à six branches. Ceux que l'on soupçonne de vouloir s'évader portent dans le dos une sorte de cible blanc et rouge peinte ou cousue. Dès le début de la guerre sont internés des "criminels de guerre" portant un K dans leur écusson (ils sont rapidement dirigés sur les compagnies disciplinaires).
Ces caractéristiques se retrouvent dans tous les KZ.

L' ENFER

En janvier 1945, une seconde épidémie de typhus s'abat sur, camp, tandis que les convois de déportés affluent de plus en plus nombreux chaque jour. La situation devient effroyable.

Le typhus envahit tous les dortoirs, écrit le docteur G.L. Frejafon. Ceux qui avaient résisté aux cellules de la Gestapo, au tunnel de Dora, à la dysenterie, aux coups, aux piqûres, disparaissaient les uns après autres. Il y avait des formes foudroyantes, qui tuaient en quelques heures, des formes en apparence bénignes, qui donnaient l'illusion qu'il allait faire son typhus debout, et qui, brusquement plongeaient dans un coma mortel. On laissait les hommes atteints dans leurs Blocks, les bâtiments de contagieux débordaient jusque dans les lavabos; à trois par couchette, les corps gisaient, la plupart agités d'un délire bruyant, marmonnant des mots rapides, les yeux injectés, nuque raide, l'ouïe éteinte, la bouche imprégnée d'une saveur affreuse de pourriture. La saleté atteignait un niveau indicible. Les malades couchaient dans leurs matières qui coulaient sur les couchettes inférieures se répandaient sur le plancher où elles s'étalaient en un putride marécage... Les infirmiers, les policiers étaient frappés comme les autre. Les morts demeuraient des jours et des jours dans leurs grabats, dans les allées des Blocks, dans les rues du camp.

Devant l'avance des troupes soviétiques, les Allemands évacuent les KZ sur Bergen-Belsen, où arrivent des hommes et des femmes vêtus de loques, affamés, au terme de marches forcées ou entassés dans des wagons de marchandises ouverts au froid et au vent. Les documents ayant été détruits, il est impossible de connaître le nombre de ces arrivants. Des renseignements fragmentaires permettent seulement de savoir que 25 à 30 000 arrivent de Dora (évacué le 4 avril 1945) 20 à 25 000 femmes d' Auschwitz (entre le 1er décembre 1944 et le 15 mars 1945), 6 000 de Buchenwald (en janvier 1945), 6 à 7 000 de Sachsenhausen (dans la première quinzaine de février 1945), et en mars: 258 de Natzwiller, 1157 puis 870 de Flossenbürg, 2252 de Dora...

Parmi les évacués d'Auschwitz figure Simone Jacob, qui n'est pas encore Mme Simone Veil. À dix-sept ans, elle a été déportée à Auschwitz avec sa mère et sa sœur parce qu'elles étaient juives. À Birkenau, elles ont la chance exceptionnelle d'être affectées toutes trois à un petit kommando situé à Bobrek, à quelques kilomètres du camp, jusqu'au 18 janvier 1945. Elles sont alors évacuées à Bergen-Belsen. Là, la mère de Simone Veil va mourir du typhus. Une autre sœur de Simone Veil, l'aînée, agent de liaison du mouvement de résistance Franc-Tireur, est arrêtée en 1943, à dix-neuf ans, et déportée comme politique à Ravensbrück. Elle est devenue Mme Denise Vernay.

L'épidémie de typhus conduit rapidement à la mort ces déportés affaiblis par la sous-alimentation. Eberhard Kolb, chargé par le gouvernement de Basse-Saxe en 1960 de rédiger une étude sur Bergen-Belsen, donne des indications fiables sur l'évolution des effectifs du KZ:

« Quand Kramer prit la direction du camp le 2 décembre 1944, il y avait 15 257 détenus à Bergen-Belsen. Il y en avait 18 465 (9 735 hommes et 8 730 femmes) le 1er janvier 1945, 22 286 (5 811 hommes et 16 475 femmes) le 15 janvier, 41 520 (14 797 hommes et 26 723 femmes) le 1er mars,... 45 117 (14 730 hommes et 30 387 femmes) le 15 mars, 44 060 (13 338 hommes et 30 722 femmes) le 31 mars,... et 39 789 le 6 avril. »

Le 1er avril 1945, le crématoire éteint ses feux, car il ne suffit plus à faire disparaître les centaines de morts quotidiens. Des fosses sont creusées. Du 11 au 14 avril, 2 000 détenus encore capables de marcher y traînent les milliers de cadavres jonchant le camp et se décomposant. Le 5 avril, les SS brûlent les registres d'état civil. Il partent le 12, laissant la garde du KZ à 1 500 Hongrois sous l'autorité de quelques officiers de la Wehrmacht. Ceux-ci prennent contact avec les troupes anglaises. Un accord est conclu. Le camp est neutralisé et les Britanniques y pénètrent sans combat le 15 avril 1945.
E. Kolb rapporte le témoignage du général Glyn-Hughes à son arrivée au KZ:

« Le camp était dans un état indescriptible, aucun rapport, aucune photo ne sont à même de donner une idée de l'horreur qui s'offrait à nos yeux; et à l'intérieur des baraquements c'était encore plus effroyable. Partout il y avait des cadavres entassés sur différentes hauteurs. Quelques-uns de ces tas de cadavres se trouvaient de l'autre côté des barbelés, d'autres à l'intérieur, entre les baraquements. Le camp était jonché de corps humains en décomposition. Les fossés des canalisations étaient remplis de cadavres et dans les baraques elles-mêmes les morts étaient restés là, parfois enchevêtrés avec les vivants, dans le même lit. Près du crématoire l'on voyait encore des traces de fosses communes hâtivement remplies. Au bout du camp il y avait une fosse ouverte, à moitié remplie de cadavres; on venait juste de commencer les travail d'ensevelissement. Dans quelques baraques, mais pas dans toutes, il y avait des planches qui servaient de lit, elles étaient surchargées de prisonniers, à tous les stades de la maladie et de l'épuisement. Dans aucune des baraques les prisonniers n'avaient assez de place pour pouvoir s'allonger de tout leur long. Dans les baraquements les plus surchargés 600 à 1000 êtres humains étaient entassés là où il n'y avait normalement de place que pour 100. Dans un des baraquements du camp des femmes, là où étaient logées les malades atteintes du typhus, il n'y avait pas de lits. Les femmes étaient couchées à même le sol et étaient si faibles qu'elles pouvaient à peine bouger. Il n'y avait pratiquement pas de literie. Quelques-unes avaient des couvertures, les autres pas. Certaines n'avaient aucun vêtement et s'enveloppaient dans des couvertures. D'autres avaient des vêtements venant d'hôpitaux allemands. C'était l'image qui s'offrait à nos yeux.»

En raison du typhus, les survivants sont contraints de rester enfermés dans le KZ. C'est seulement à partir du 1er mai que l'évacuation commence. Les ambulances anglaises et américaines acheminent sans arrêt les malades - en commençant par les femmes - vers les casernes de Bergen, où sont hâtivement installées d'immenses formations hospitalières.
Le 20 mai 1945, à cause de l'épidémie, l'armée anglaise détruit entièrement le camp au lance-flammes.

Conclusion

Dans les derniers mois, des dizaines de milliers de prisonniers ont trouvé la mort à Bergen-Belsen, plus de 50 000, dit E. Kolb. Pour le seul mois de mars 1945, leur nombre s'élève à 18 168; 15 000 autres décèdent entre le 15 avril, jour de la libération du camp et le 20 juin 1945. Au terme d'une étude complexe, P.G. Fassina évalue à 120 469 (plus quelques milliers non enregistrés) le nombre des décédés entre la création du KZ et le 31 décembre 1944. En deux ans, plus de 170 000 déportés sont donc morts à Bergen-Belsen (en tout, 300 000 déportés auraient été détenus à Bergen-Belsen).

En septembre 1945, 48 tortionnaires du KZ de Bergen-Belsen sont jugés de Lunebourg; 11 seulement sont condamnés à mort. Le 14 décembre 1945, Joseph Kramer est pendu à Hasseln.
Les nazis avaient assigné un statut particulier à Bergen-Belsen. Lieu d'internement multiple, camp d'hébergement pour otages à échanger, puis camp de repos pour les déportés malades, le KZ est devenu un camp comme les autres où la faim et les maladies, le typhus surtout, ont conduit à la mort des dizaines de milliers de déportés. Dans sa préface au livre du docteur G.L. Frejafon, Louis Martin-Chauffier a écrit:

« Bergen-Belsen, nom terrifiant. C'est là qu'on jetait les rebuts, ceux à qui il n'était plus possible d'arracher le moindre travail. On les y laissait crever. »

Bergen-Belsen a été un horrible mouroir.

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