BELZEC

Belzec est le camp
où l'extermination a été la plus intensive.

 

Le 20 janvier 1942, la conférence de Wannsee met au point la " solution finale de la question juive ". C'est la décision d'exterminer les juifs se trouvant sur l'ensemble des territoires contrôlés par les nazis. C'est le génocide. Il est planifié sous le nom d'opération Reinhard, et c'est le général de brigade SS Globocnik qui en est chargé pour le Gouvernement général, c'est-à-dire pour la partie non annexée de la Pologne. Il fait construire les trois camps d'extermination de Belzec au sud (destiné aux juifs de Lvov et de la Galicie orientale, ainsi que de Cracovie et de la Galicie occidentale), Sobibor au centre (pour les juifs du district de Lublin) et Treblinka au nord (pour les juifs de Varsovie et du district de Radom).

Ces trois camps ne sont pas rattachés au système des camps de concentration. En effet, leur seule mission est l'extermination immédiate des juifs du Gouvernement général (et, par la suite, des juifs venant des pays européens occupés par la Wehrmacht). Les massacres commencent en mars 1942 à Belzec, en mai 1942 à Sobibor et en juillet 1942 à Treblinka. D'autres massacres massifs sont effectués en même temps à Chelmno et à Maïdanek.

LES INSTALLATIONS DE BELZEC

Belzec est le premier camp d'extermination construit sous l'autorité du général SS Globocnik. Il va servir de prototype. Le site sera toujours choisi dans un lieu isolé (loin des regards indiscrets) et proche d'une voie ferrée (pour faciliter l'arrivée des convois). Belzec est une petite ville de la voïévodie (district) de Lublin, à mi-distance de Lvov au sud-est et de Lublin au nord-ouest. Le sol, composé de dunes sablonneuses, est pauvre et porte des forêts de pins. Situé à 320 mètres de la gare, le camp est rectangulaire, de dimensions modestes: 275 mètres de long sur 263 mètres de large.
Le Polonais Stanislaw Kozak décrit le début des travaux :

« En octobre 1941 arrivèrent à Belzec trois SS, qui exigèrent de la municipalité vingt hommes pour les travaux. La municipalité désigna à cet effet vingt habitants de la commune, dont je fus. Les Allemands choisirent le terrain, qui se trouvait au sud-ouest de la gare et longeait une contre-voie, elle-même proche de la voie ferrée allant à Lvov. Nous avons commencé les travaux, 1er novembre, par la construction des baraquements du secteur voisin de la contre-voie. L'un d'entre eux, au voisinage immédiat de la voie, avait 50 mètres de long sur 12,50 mètres de large.
C'était une salle d'attente pour les juifs qui devaient travailler dans le camp. Le deuxième, de 25 mètres de long sur 12,50 mètres de large, était destiné aux juifs qui devaient prendre un bain.
À côté de ces baraquements, nous en avons construit un troisième, de 12 mètres de long sur 8 de large. Ce baraquement était divisé par des cloisons de bois en trois compartiments, chacun large de 4 mètres et long de 8, sur une hauteur de 2 mètres. Sur les murs de ces baraquements, nous avons cloué une cloison intérieure et rempli de sable l'intervalle. À l'intérieur, les parois étaient revêtues de carton bitumé; le sol et les cloisons jusqu'à 1,10 mètre de haut étaient recouverts de tôle de zinc. Entre le premier et le deuxième baraquement courait une allée de 3 mètres de large, fermée sur les côtés par des fils barbelés sur une hauteur de 3 mètres. Une partie de la clôture était composée de pins et de sapins, pour dissimuler la contre-voie. Du deuxième baraquement, un couloir couvert, de 2 mètres de large sur 2 mètres de haut et 10 mètres de long, conduisait au troisième. Par lui, on pénétrait dans le corridor de ce troisième baraquement, sur lequel s'ouvraient trois portes correspondant à trois compartiments. Chacun de ceux-ci avait de plus, sur le côté nord, une porte de 1,80 mètre de haut sur 1,10 mètre de large. Toutes ces portes, ainsi que celles ouvrant sur le corridor, comportaient une forte garniture en caoutchouc. Toutes s'ouvraient vers l'extérieur. Elles avaient été construites très solidement, avec des planches de 3 centimètres d'épaisseur, et elles étaient renforcées contre toute pression venant de l'intérieur par des barres de bois qu'on engageait dans deux crochets de fer montés spécialement à cet effet.
Le long du côté nord du baraquement, il y avait une rampe de 1 mètre de haut sur laquelle on avait posé une voie étroite. Celle-ci conduisait à une fosse commune, qui avait été creusée par les " noirs " dans le coin des limites nord et est du camp d'extermination. La fosse avait 6 mètres de profondeur, 20 mètres de large et 50 mètres de long. C'est la fosse dans laquelle furent enterrés les premiers juifs tués dans le camp. Les noirs l'avaient creusée en six semaines, en même temps que nous construisions les baraquements. Plus tard, on la prolongea jusqu'au milieu de la limite nord. Le premier baraquement était à 20 mètres de la contre-voie et à 100 mètres de la limite sud. Tandis que nous, les Polonais, nous construisions les baraquements, les noirs installaient la clôture du camp, composée de poteaux reliés par un réseau dense de fil de fer barbelé. Après que nous eûmes construit les trois baraquements, les Allemands nous ont libérés du travail le 22 décembre. »

L'équipement du camp n'a rien à voir avec celui des camps de concentration déjà présentés. En effet, les Blocks sont inutiles, puisqu'il n'y a pas de déportés à loger. Pratiquement, le camp est divisé en deux parties. La première partie, destinée à l'accueil et à l'administration, comprend: une rampe de voie ferrée pouvant contenir vingt wagons en moyenne, un baraquement pour le déshabillage des arrivants et un autre servant d'entrepôt pour les vêtements et les bagages. La seconde partie, destinée à l'extermination, comprend: les chambres à gaz et les fosses communes, ainsi que deux baraquements plus petits abritant la cuisine et le logement des détenus juifs employés pour transporter, enterrer et brûler les corps. Une voie ferrée de 500 mètres de long, venant de la gare de Belzec, pénètre dans le camp par le portail nord et se prolonge tout le long.

Cinq miradors permettent la surveillance: un dans chaque angle et un au milieu du camp. Le camp est entouré de barbelés et des conifères dissimulent chambres à gaz et fosses. Les SS, quelques dizaines, logent à 500 mètres du camp, près de la gare de Belzec. Une unité ukrainienne (les " noirs ") de 60 à 80 hommes assure la garde du camp, les patrouilles, les corvées, etc.

L'EXTERMINATION

C'est Christian Wirth qui est nommé commandant du camp en décembre 1941, avec Josef Oberhauser comme adjoint. Wirth a déjà acquis une expérience dans le domaine de l'extermination de victimes sans défense puisqu'il a appliqué le programme d'euthanasie. À Belzec, il renonce au Zyklon B et choisit le gaz d'échappement des moteurs Diesel, le monoxyde de carbone.
L'activité du camp va connaître trois périodes successives.

De la mi-mars à la mi-juin 1942

C'est la première phase: celle de l'extermination en masse.
Fin février 1942, des essais sont effectués avec deux ou trois convois de quelques wagons seulement transportant une centaine de juifs. Wirth utilise des bouteilles de monoxyde de carbone, puis les gaz d'un char de combat de 250 chevaux installé dans un appentis proche. Un tuyau conduit ce gaz dans la chambre à gaz. Les résultats étant jugés satisfaisants, cette technique sera définitivement retenue à Belzec. Wirth fait aménager le " boyau ", chemin entouré des deux côtés par les barbelés, conduisant de la chambre de déshabillage à la chambre à gaz. Tout est prêt, désormais, pour le massacre à la chaîne. Le SS Karl Alfred Schluch, lui aussi ancien de l'opération Euthanasie, resté seize mois à Belzec à partir du début, décrit l'arrivée d'un convoi et le processus d'extermination.

« Le déchargement des wagons était effectué par une corvée de travail juive sous la direction d'un kapo. Deux ou trois membres du personnel allemand surveillaient les opérations. Les juifs qui pouvaient marcher devaient se rendre au lieu de rassemblement . On leur disait qu'ils allaient être déplacés et qu'ils devaient auparavant être baignés et désinfectés. C'était Wirth, mais aussi son interprète, un kapo juif, qui tenait ces propos. Puis on conduisait les juifs aux baraquements de déshabillage. Dans l'un se déshabillaient les hommes, dans l'autre les femmes et les enfants. Après le déshabillage, les hommes d'une part, les femmes et les enfants d'autre part passaient par le boyau.
Mon poste dans le boyau était au voisinage des baraquements de déshabillage. Wirth m'y avait affecté parce qu'à son avis j'avais une influence tranquillisante sur les juifs. Quand ceux-ci avaient quitté le baraquement de déshabillage, je devais leur montrer le chemin des chambres à gaz. Je crois que je leur facilitais le chemin, car mes attitudes et mes paroles devaient les convaincre qu'ils allaient réellement se baigner. Quand ils étaient entrés dans les chambres, les portes étaient fermées par Hackenholt ou par les Ukrainiens qui lui étaient affectés. Aussitôt, Hackenholt mettait le moteur en marche. Après cinq à sept minutes, d'après mon évaluation, on regardait à l'intérieur par un judas pour vérifier que tous étaient morts. On ouvrait alors la porte extérieure et on aérait.
Après l'aération de la chambre à gaz arrivait la corvée juive sous le commandement d'un kapo. Les juifs avaient été entassés très serrés dans les chambres. Aussi les corps ne gisaient-ils pas sur le sol: ils étaient enchevêtrés les uns dans les autres, certains penchés en arrière, d'autres en avant, l'un sur le côté, l'autre agenouillé. Une partie des cadavres étaient souillés d'excréments ou d'urine, d'autres de bave. J'ai pu observer que les lèvres et la pointe du nez avaient pris une coloration bleuâtre. Certains avaient les yeux fermés, d'autres les yeux tournés. Une fois retirés des chambres à gaz, les cadavres étaient examinés par un dentiste. Celui-ci enlevait les bagues et arrachait les dents en or. Il jetait les objets de valeur ainsi recueillis dans un carton près de lui. Après cette opération, les cadavres étaient jetés dans les grandes fosses préparées à cet effet. »

De juillet à novembre 1942

C'est la seconde phase: celle de l'extermination accélérée.
Le 19 juillet 1942, Himmler donne l'ordre de tuer avant la fin de l'année tous les juifs du Gouvernement général. Des responsables de l'opération Reinhard décident donc d'accroître les capacités d'extermination des trois camps. À Belzec, Wirth fait démolir le bâtiment en bois avec ses trois chambres à gaz, pour construire en dur, au même endroit, un bâtiment de 80 mètres de long sur 10 mètres de large, comprenant six chambres à gaz. Tout est prêt au milieu de juillet.
Rudolf Reder, le seul survivant du camp d'extermination de Belzec, décrit les nouvelles chambres à gaz.

« Le bâtiment était bas, long et large. Il était fait de béton gris, avec un toit plat en carton bitumé, recouvert d'un filet muni de branchages. On entrait sans perron par trois marches d'environ 1 mètre de large.
Devant le bâtiment, il y avait un grand pot avec des fleurs aux couleurs vives et un écriteau très lisible: " Bains et locaux d'inhalation ". Les marches menaient à un couloir sombre et vide, qui était très long, mais large seulement de 1,5 mètre. À droite et à gauche s'ouvraient les chambres à gaz par des portes de bois de 1 mètre de large. Le couloir et les locaux étaient plus bas qu'il n'est habituel. Leur hauteur ne dépassait pas 2 mètres. Au mur faisant face à la porte de chaque chambre se trouvait une porte mobile par laquelle on jetait dehors les corps des victimes des gazages. Hors du bâtiment, il y avait un appentis de 2 mètres sur 2 où était installé le moteur à gaz. Les chambres étaient à 1,50 mètre au-dessus du sol. Ces chambres pouvaient contenir en une seule fois 1 500 personnes, soit un convoi d'environ 15 wagons de marchandises. »

L'extermination massive s'arrête au début de décembre 1942.

De décembre 1942 à mars 1943

C'est la troisième phase: celle du camouflage.
À l'automne, les responsables de l'opération Reinhard décident de faire disparaître les traces des exterminations massives. Il faut donc exhumer les milliers de cadavres gisant dans les gigantesques fosses communes, afin de les brûler.
Le SS Heinrich Gley a déclaré lors de son témoignage:

« C'est alors que commença l'exhumation et la crémation des cadavres. Cela doit avoir duré de novembre 1942 à mars 1943. Les crémations avaient lieu continuellement de jour et de nuit, tout d'abord en un, puis en deux foyers. On pouvait brûler 2 000 cadavres en vingt-quatre heures dans un seul foyer. Quatre semaines après le début des opérations de crémation, on construisait un deuxième foyer. Dans l'un, en cinq mois, on a brûlé environ 300 000 cadavres, et dans l'autre, en quatre mois, 240 000. Il s'agit, bien sûr, d'évaluation approximative. Le chiffre total de 500 000 cadavres devrait être exact. Ces crémations de cadavres exhumés étaient une opération tellement affreuse du point de vue de l'esprit, de la vue, de l'odorat que les hommes habitués à vivre aujourd'hui dans les conditions de vie civilisée ne peuvent en imaginer l'horreur. »

À la fin de 1942, la population juive du Gouvernement général a été détruite dans sa quasi-totalité. Il n'est donc plus utile de conserver les trois camps d'extermination de Belzec, Sobibor et Treblinka, Auschwitz-Birkenau augmentant alors sa capacité pour recevoir les convois de juifs provenant de tous les pays occupés par la Wehrmacht.

Belzec est le premier des trois camps d'extermination à s'arrêter au début de décembre 1942. Jusqu'en mars 1943, le camp continue à fonctionner pour la destruction par le feu des cadavres des fosses. Cette opération terminée, les chambres à gaz et les autres installations de Belzec sont détruites. Les terrains sont labourés. Des arbres sont plantés. Des fermes sont même installées, où s'établissent des Ukrainiens " noirs ". Les traces du massacre sont ainsi effacées du paysage.
Fin août 1943, Globocnik devient chef de la police et des SS en Istrie, où il est accompagné de Wirth et de la plus grande partie du personnel des camps d'extermination. Le 4 novembre 1943, il adresse à Himmler le message suivant: " J'ai terminé le 19 octobre 1943 l'opération Reinhard que j'avais menée dans le Gouvernement général et j'ai dissous les camps. "

LES VICTIMES

Il est impossible d'établir avec précision le nombre des victimes, compte tenu du soin que les nazis ont mis à faire disparaître les traces. Mais des calculs ont été faits à partir du nombre des survivants des ghettos où les juifs avaient été rassemblés, et à partir du nombre moyen des convois arrivés à Belzec.
Il est ainsi établi que dans la première phase, de la mi?mars à la mi?juin 1942, ont été exterminés à Belzec:

du 17 mars au 14 avril: 30 000 des 37 000 habitants du ghetto de la ville de Lublin et 18 000 à 20 000 habitants de la région de Lublin (dont 3 000 de Zamosc, 3 400 de Piaski et 2 700 d'lzbica);

le 25 mars: 700 juifs arrivant de Zolkiew;

fin mars: 30 000 juifs du district de Lvov;

fin mai: 1 300 de la région de Zamosc;

début juin: plus de 20 000 de la région de Cracovie.

Au total, plus de 100 000 juifs ont été exécutés à Belzec entre la mi-mars et la mi-juin 1942.
Pendant la seconde phase, celle de l'extermination accélérée, les renseignements un peu précis font défaut. D'après le nombre des convois arrivés à Belzec, la Commission générale d'enquête sur les crimes allemands en Pologne a estimé que 600 000 personnes ont été assassinées dans ce camp, immédiatement dès l'arrivée des convois .

Conclusion

Raul Hilberg, dont les travaux font autorité, indique que de mars à décembre 1942 plus de 550 000 personnes ont été exterminées à Belzec . En quelques mois! Il s'agit essentiellement d'hommes, de femmes et d'enfants juifs. Ont été exterminés à Belzec des juifs venant non seulement de Pologne mais aussi d'Autriche, de Tchécoslovaquie, de Roumanie, de Hongrie et d'Allemagne. Il ne semble pas y avoir eu de juifs arrêtés en France.
Le camp a été entièrement rasé par les nazis et une forêt de pins a pris sa place.

Sommaire