LES CAMPS
D'EXTERMINATION

 

AUSCHWITZ

Auschwitz est la plus gigantesque entreprise
criminelle de l'histoire.


À la différence des KZ déjà présentés, celui d'Auschwitz remplit une double fonction: d'une part il est intégré au système des autres camps de concentration infligeant aux déportés le travail forcé jusqu'à l'épuisement, d'autre part il est équipé pour l'extermination massive immédiate.
A Auschwitz, les nazis ont construit leur plus gigantesque complexe concentrationnaire comportant:

Auschwitz I, le camp central (Stammlager), un camp de concentration comme les autres;

Auschwitz II-Birkenau, le camp d'extermination ;

Auschwitz III, le camp de travail.

AUSCHWITZ 1: LE STAMMLAGER

Auschwitz I ressemble aux autres KZ dans tous les domaines.

Le camp

Le KZ d'Auschwitz (Oswiecim en polonais) est situé à 30 kilomètres au sud de Katowice, à 50 kilomètres à l'ouest de Cracovie et au sud-ouest du bassin industriel et minier de la Silésie. Cette région a été rattachée au Reich après l'occupation de la Pologne par les Allemands. Le site, complètement entouré par la Vistule et la rivière Saula, est marécageux, plat, paludéen. Le climat, continental, est très rude. Brûlant en été, il descend jusqu'à moins 30 °C en hiver.

L'ordre de construire un vaste KZ à Auschwitz a été donné par Himmler le 27 avril 1940. Le 20 mai 1940 arrive à Auschwitz un premier groupe de trente détenus allemands destinés à assurer l'administration intérieure du nouveau camp, installé dans d'anciennes casernes. La plupart sont des criminels de droit commun. Le commandant du KZ est Rudolph Höss, jusqu'alors Schutzhäftlager au camp de Sachsenhausen.

Auschwitz I est destiné aux Polonais. Ils composent effectivement le premier convoi: 728 d'entre eux arrivent le 14 juin 1940. D'autres convois suivront. C'est seulement le 6 juin 1941 que débarque le premier convoi ne comprenant pas de Polonais, mais des Tchèques. Marc Klein donne une description précise d'Auschwitz I où il arrive, avec 200 autres déportés, le 2 juin 1944. Il insiste sur l'originalité du camp, avec ses Blocks en dur, puisqu'il s'agit d'une caserne désaffectée.

« Dès mon arrivée à Auschwitz I ce camp me fit une impression surprenante: celle d'un groupement d'habitation collective d'une extrême propreté. Le Stammlager était composé de 28 Blocks de pierre, couverts de tuiles, disposés en trois rangées entre lesquelles étaient tracées des rues bordées et empierrées. L'ensemble, occupant un rectangle d'environ 800 mètres sur 400 mètres, était entouré d'un mur en béton, lui-même bordé à l'intérieur et à l'extérieur par des haies de fil de fer barbelé, chargé de courant à haute tension. De place en place, dans cette enceinte, se trouvaient encastrés d'imposants miradors, où veillaient des SS armés de mitrailleuses; ces tours de garde étaient placées de telle façon que de leur haut on pouvait surveiller tout ce qui ce passait à l'intérieur du camp. Sur ce mur se trouvaient insérés également des pylônes portant de puissantes lampes électriques, allumées dès la tombée de la nuit et qu'on n'éteignait que lors des alertes aériennes. De nombreux services techniques se trouvaient à l'extérieur de l'enceinte, dans son voisinage immédiat: les casernements des troupes SS, les services administratifs SS, l'hôpital et la pharmacie SS, les garages SS, une station d'épouillage avec une installation moderne aux ondes courtes, la boulangerie mécanique, les écuries, les étables, l'abattoir et la fabrique de saucisses; enfin il faut citer tout spécialement les vastes constructions, entrepôts de douane désaffectés, qui contenaient, jusque sous les combles, d'innombrables objets de valeur, soigneusement classés, prélevés à l'arrivée sur les déportés qui, par millions, avaient abouti à Auschwitz depuis 1941. Ces amoncellements dépassent l'imagination humaine et avaient reçu dans l'argot du camp le nom de " Canadas ". »

La vie quotidienne

Le témoignage de Marc Klein permet de connaître les aspects de la vie quotidienne à Auschwitz 1 en juin 1944: l'arrivée et la quarantaine, puis le logement, la nourriture, les appels, le travail, le Revier..

« Nous avions déjà été délestés à Birkenau de tous nos bagages, puis dès l'arrivée au Stammlager, nous fûmes privés de tous les objets que nous portions sur nous, y compris nos papiers d'identité, montres, portefeuilles, stylos, lunettes, bagues, tous les menus objets qu'un homme peut porter sur lui furent jetés, selon les espèces, sur des tas séparés. Puis nous fûmes privés de nos vêtements, rasés sur tout le corps, passés à la douche et nous fûmes affublés du fameux habit rayé bleu et blanc. Dès notre entrée dans le camp, tous nos papiers d'identité furent détruits. Nous étions tombés au rang d'un objet numéroté, ce fameux numéro matricule qu'on n'allait pas tarder à nous tatouer sur l'avant-bras gauche, lors des formalités de l'enregistrement. La paperasserie occupait à Auschwitz I une place éminente. »

Les bâtiments en dur permettent un hébergement privilégié par rapport aux autres KZ.

« Chaque Block comportait un sous-sol surélevé, un rez-de-chaussée, un étage et des combles. Dans les périodes de grande affluence, tous les locaux disponibles pouvaient être occupés, mais dans les périodes moyennes, seuls le rez-de-chaussée et le premier étage servaient de locaux d'habitation aux détenus. Au rez-de-chaussée de chaque Block se trouvaient de petits dortoirs, réservés à des détenus privilégiés, des WC, des lavoirs spacieux, bien agencés et comportant de nombreux robinets. La propreté de ces installations, construites de façon moderne, constituait pour les chefs de Blocks et leurs subordonnés une des principales préoccupations et entraînait des corvées et des brimades pénibles. Au premier étage des Blocks se trouvaient des dortoirs spacieux qui pouvaient loger jusqu'à 1 000 détenus. Les lits étaient du type de ceux qu'on trouve dans les casernes allemandes, c'est-à-dire composé d'un bâti en bois à trois lits superposés. Chacun de ces lits avait une paillasse et deux couvertures. Dans les périodes moyennes, chaque détenu avait donc un lit individuel, ce qui, dans un camp de concentration, est une faveur insigne. La propreté de ce lit et sa confection lors du lever constituaient un gros tracas de notre vie de détenus. Un lit mal fait, repéré lors de l'inspection journalière des dortoirs par le Blockführer SS, pouvait entraîner les pires sévices corporels ou le déclassement vers le mauvais kommando avec son issue souvent fatale. Le Bettebauen était un souci quotidien et une source de vexations, surtout pour le nouvel arrivant qui ne possédait pas les réflexes nécessaires pour confectionner son lit en un temps minimum record et selon un modèle absolument fixe. Que de camarades ont finalement sombré pour ne pas avoir su s'adapter à cette clause pénible de l'emploi du temps journalier!...
[ ... ] Mais aucun Block ne possédait de réfectoire (Tagesraum) et les repas étaient absorbés par les détenus debout, ou, au mieux, accroupis sur les bois des lits, position qui entraînait des chicanes interminables entre les habitants du même bâti. Seuls quelques privilégiés de certains kommandos légers pouvaient se débrouiller pour manger à une table unique par chambrée.
La nourriture du camp comportait trois repas. Le matin, on distribuait un liquide chaud, café ou tisane, qui théoriquement devait être sucré trois fois par semaine. Le repas de midi représentait le plat de résistance, un litre de soupe bouillie dans laquelle entraient les ingrédients les plus divers. Le fond en était toujours constitué par des choux; il s'y ajoutait des farines, des graines, des légumes, des pommes de terre, des débris de viande. Dans aucun camp, je n'ai jamais mangé de soupe aussi mauvaise qu'à Auschwitz I. La médiocrité tenait à la malhonnêteté foncière du personnel polonais et russe travaillant à la cuisine, qui, de connivence avec les surveillants SS, détournait des quantités importantes d'aliments. Au repas du soir avait lieu la distribution d'un liquide chaud, de la ration journalière de pain de 375 grammes, à laquelle s'ajoutait deux fois par semaine pour les travailleurs un supplément de 550 grammes. La " portion " était faite d'une tranche de saucisson, ou d'un morceau de margarine, ou de marmelade, ou de fromage. Deux fois par semaine, il y avait un supplément de " portion ". Le pain et la portion aboutissaient au détenu plus ou moins rognés selon la malhonnêteté de la cuisine et surtout du personnel intermédiaire chargé de la distribution. »

Marc Klein expose ensuite les conditions de travail imposées aux déportés

« À Auschwitz I tout le monde était soumis à l'obligation d'un travail effectif. Il n'y avait pas d'invalides ni de vieux, ils étaient supprimés à l'arrivée et aux sélections. Comme dans tous les camps, il existait des différences dans la nature et la dureté du travail selon les différents kommandos, et à l'intérieur du même kommando selon les postes. Il y avait les mauvais kommandos (Scheisskommando) où le travail dur et continu épuisait rapidement les détenus mal entraînés et peu nourris. Il y avait les bons kommandos où le travail était léger et spécialisé et où les chances de survie étaient grandes. Mais même dans les plus mauvais kommandos, il y avait des postes privilégiés et dans les meilleurs kommandos pouvaient survenir des besognes qui mettaient temporairement à contribution toute la résistance physique d'un détenu. Ce qui jouait au premier chef, c'était la plus ou moins grande dureté du personnel de surveillance, autant SS que détenus. Les kapos (le terme s'écrit " capo " à Auschwitz) étaient, sauf rares exceptions, des triangles verts qui se livraient aux sévices allant jusqu'au crime sur les détenus, et qui se prêtaient aux pires bassesses devant les SS. Le travail anonyme le plus redoutable était celui du terrassement ou du transport, dans lequel sombrait par épuisement l'innombrable cohorte de ceux qu'aucune aptitude particulière ne qualifiait pour un travail spécialisé, et de ceux qui avaient la malchance de ne pas avoir trouvé d'amis solides qui, tôt ou tard, pouvaient les faire muter à un poste plus léger. Les emplois les plus enviables étaient ceux de scribes ou d'infirmiers existant dans tous les groupements de travail, et aussi les travaux variés dans les bons kommandos. Parmi ces derniers se trouvaient tous les emplois d'ouvriers spécialisés dans les usines, telles la Union, usine d'armement, les Deutsche Aussrüstungswerke (travaux de menuiserie), les services administratifs, la boulangerie, les abattoirs, la buanderie, la désinfection, la lutte contre les parasites, les garages. Ce qui primait toute compétence, c'était tout d'abord la catégorie à laquelle appartenait le détenu; ce qui comptait ensuite à l'intérieur même du kommando, c'était la plus ou moins grande débrouillardise d'un détenu, sa sociabilité, sa complaisance à effectuer toutes les corvées, même les plus désagréables; enfin ce qui jouait le plus efficacement, c'était l'appui réciproque que se prêtaient les détenus. Dès notre arrivée, pendant la quarantaine très dure, j'ai été affecté au Holzhof, où j'ai passé des journées au déchargement de troncs d'arbres; puis j'ai passé au Bauhof à faire le débardeur, en transportant des rails et des briques. J'ai été passagèrement dans un des kommandos les plus redoutables du camp, la Huta, où l'on construisait un gigantesque tuyau en béton, voie d'adduction d'eau pour la nouvelle centrale électrique du camp. Puis j'eus l'immense chance d'être affecté à la pharmacie des détenus. »

Marc Klein décrit aussi l'état d'esprit des prisonniers hantés par la crainte d'être sélectionnés et conduits à la chambre à gaz, les interminables appels du matin et du soir, etc. Il insiste plus particulièrement sur le Revier, ce qui est bien normal pour un médecin.

« L'hôpital d'Auschwitz I occupait un certain nombre de Blocks, dont l'installation intérieure répondait à la plupart des exigences de la technique hospitalière moderne. Le Block 19 était réservé à la dysenterie et aux maladies internes; le Block 9 aux seules maladies internes; le Block 20 aux maladies infectieuses et à la tuberculose. Le Block 2l, section chirurgicale, comportait une salle d'opération aseptique, une salle de pansements et de vastes locaux d'hospitalisation. Le Block 28, où j'ai travaillé, renfermait la consultation externe (Ambulanz), une salle d'opération septique, une salle d'otorhinolaryngologie et d'ophtalmologie, un laboratoire, une salle de triage pour plantes médicinales, la pharmacie des détenus, une installation de lunetterie. Il y avait même dans le Block de petites salles de malades pour des détenus privilégiés. Mais le fonctionnement apparemment normal de cet hôpital avait une contrepartie cruelle: les sélections. Tous les soins donnés, toutes les précieuses médications dispensées se trouvaient annihilés d'un coup par cette opération aveugle de destruction collective. Le choix des malades sélectionnés se faisait parfois après présentation du patient à un médecin SS. Mais le plus souvent le tri était pratiqué par des sous-officiers SS qui faisaient leur choix au hasard. »

Les médecins, sachant que les déportés du Revier risquent en permanence la sélection aveugle, c'est-à-dire la mort, refusent le plus possible de les hospitaliser. Ce que certains détenus ne comprennent pas, les accusant d'inhumanité ou même de complicité avec l'entreprise d'extermination des SS. Les médecins déportés connaissent ainsi de terribles cas de conscience.

Les sévices

Les exactions, les humiliations, les coups, les tortures sont de même nature à Auschwitz que dans les autres KZ. Quelques exemples l'illustreront, empruntés au livre-témoignage d'Hermann Langbein.
Exemple de la cruauté des SS :

« La balançoire est la torture favorite du bureau politique (la Gestapo de camp). Les poignets étant attachés aux chevilles du détenu, un bâton est passé sous les genoux, entre les mollets et les avant-bras. L'homme est ainsi suspendu la tête en bas. On lui imprime alors un mouvement de balançoire et, à chaque oscillation, il reçoit un coup sur les fesses. Cela serait supportable, mais le pire, ce sont les coups sur les organes génitaux. Boger, le sinistre chef du bureau politique, les vise d'ailleurs directement. Jamais je n'aurais cru que le scrotum pouvait enfler à ce point. Ceux qui reviennent de la balançoire ne peuvent s'asseoir les jours suivants. Si le détenu n'a pas parlé malgré ce supplice, on vient le rechercher deux jours après. Celui qu'on attache de nouveau à la balançoire doit être de fer pour garder le silence. »

Exemple de la cruauté des kapos. Max Mannheimer décrit un Blockälteste de la quarantaine à Birkenau appelé le Tigre:

« Quand il frappait, c'était toujours avec des gants de cuir, à cause de la résonance. Je n'en ai connu qu'un qui n'ait pas été renversé du premier coup par ce colosse haut comme un arbre. Cette mésaventure le mit d'ailleurs en rage. Son prestige avait souffert. Il ne travaillait jamais sans spectateur. J'ai moi-même entendu parler d'un kapo vert du camp central qui, pour expliquer une nouvelle prise à un collègue, appela un juif qui passait là par hasard et démontra sur lui la manière de tuer un homme d'un seul coup. L'expérience réussit. Personne n'y prêta attention. »

H. Langbein évoque longuement le sort des déportés épuisés par la sous-alimentation, les " musulmans ", et ses observations sont valables pour tous les KZ.

« Très vite, celui qui avait fait l'expérience des camps voyait si le nouvel arrivant avait ou non des chances de survivre. Le docteur Waitz estime que l'on pouvait se prononcer au bout de huit ou dix jours. Celui dont la volonté craquait sous l'épreuve avait bientôt la mort inscrite sur le visage. À Auschwitz ces hommes anéantis étaient appelés " musulmans "; d'autres camps reprirent l'expression par la suite. »

Les médecins ont donné une description précise de cet état. W Fejkiel, qui, de tous ses confrères, est sans doute celui qui a la plus grande expérience, en dresse le tableau suivant:

« On pouvait diviser les symptômes de la dénutrition en deux phases. La première était caractérisée par l'amaigrissement, l'atonie musculaire et la diminution croissante de l'énergie motrice. Pendant cette phase, l'organisme ne subissait pas encore de dommages profonds; mis à part la lenteur de leurs mouvements et leur affaiblissement, les malades ne présentaient pas d'autres symptômes, pas de troubles psychiques non plus, si ce n'est une excitabilité caractéristique. Il était difficile de déterminer le passage d'un stade à l'autre; chez les uns il était progressif, chez les autres très rapide. On peut dire approximativement que le second commençait quand l'affamé avait perdu le tiers de son poids normal. Outre l'amaigrissement plus prononcé, l'expression du visage se mettait à changer; le regard devenait morne, l'expression indifférente, vide et triste; les yeux se voilaient, leur globe s'enfonçait dans l'orbite. La peau, qui prenait une teinte grisâtre, un aspect de papier mince et dur, s'écaillait, sensible à toutes les infections, surtout par lésions de grattage. Les cheveux hirsutes et ternes cassaient facilement. La tête semblait s'allonger; molaires et orbites saillaient. Le malade respirait lentement, parlait bas et avec beaucoup de difficulté. Selon la durée de la carence, des oedèmes apparaissaient, de plus en plus importants. Le matin, on les observait surtout au visage, le soir aux pieds et aux jambes, remontant parfois jusqu'au scrotum. À l'enflure s'ajoutait la dysenterie. Pendant cette période, les malades étaient indifférents à tout ce qui se passait autour d'eux. S'ils pouvaient encore se déplacer, c'était avec la plus extrême lenteur, sans plier les genoux. Leur température interne ne dépassant pas 36 °C, en général ils tremblaient de froid. Quand on observait un groupe au loin, il faisait penser à des Arabes en train de mendier, d'où le nom de " musulmans " qu'on leur donnait habituellement dans le camp. »

Le docteur Aron Bejlin résume ainsi des observations:

« Le stade de musulman est le dernier dans la cachexie. Celui qui y parvient se met à parler sans arrêt de nourriture. Or il y avait deux sujets tabous à Auschwitz: le crématoire et la nourriture. Quand quelqu'un perdait le contrôle de lui-même et se mettait à raconter sans arrêt les repas qu'il faisait chez lui, c'était le premier signe qu'il était arrivé au stade de musulman. Nous savions qu'il ne tarderait pas à perdre toute réaction. Ses mouvements se ralentissaient et son visage prenait l'aspect d'un masque; les réflexes abolis, il faisait ses besoins sous lui sans même s'en apercevoir. Il restait couché, immobile sur sa paillasse, bref, il était devenu un musulman, un cadavre aux jambes enflées. »

Les expériences médicales

Tous les survivants d'Auschwitz se souviennent du docteur Joseph Mengele, médecin-chef du camp. Il sélectionnait lui-même les déportés dès leur descente des wagons " en désignant les victimes d'un geste négligent de l'index, tout en sifflant un air de la Tosca ". il recherchait tout particulièrement les jumeaux, car il poursuivait des travaux " scientifiques " visant à la multiplication de la race supérieure des Aryens.
Le professeur Robert Lévy note:

« Parmi les malfaiteurs et les assassins, le type le plus dangereux est le médecin criminel, surtout quand il est muni de pouvoirs tels que ceux détenus par le docteur Mengele. Il envoie à la mort ceux que ses théories radicales désignent comme des êtres inférieurs et nuisibles à l'humanité. Ce même médecin criminel reste durant des heures à côté de moi parmi les microscopes, les études et les éprouvettes, Ou bien debout des heures entières près de la table de dissection, avec une blouse maculée de sang, les mains ensanglantées, examinant et recherchant comme un possédé. Le but immédiat est la multiplication de la race allemande, le but final restant la production d'Allemands purs en nombre suffisant pour remplacer les peuples tchèque, hongrois, polonais, condamnés à être détruits sur le territoire déclaré espace vital du IIIè Reich et momentanément habité par ces peuples. »

Pour ses expériences sur la gémellité, Mengele recherchait les jumeaux, les interrogeait pour établir une fiche médicale détaillée, les tuait le même jour et les autopsiait pour comparer leurs organes. Il envoyait les pièces anatomiques et ses observations à l'Institut de biologie génétique et d'hérédité de Berlin-Dahlem. Tous les déportés atteints de gigantisme et de nanisme connaissaient le même sort que les jumeaux.
Mengele effectuait aussi des expériences dans d'autres domaines. H. Langbein rapporte le témoignage d'une infirmière polonaise déportée, Ella Lingens:

« Je me rappelle la petite Dagmar. Elle était née à Auschwitz en 1944 de mère autrichienne et j'avais aidé à la mettre au monde. Elle est morte après que Mengele lui eut fait des injections dans les yeux pour essayer d'en changer la couleur. La petite Dagmar devait avoir des yeux bleus ! ... » Romualda Ciesielska, qui avait la responsabilité d'un Block d'enfants à Birkenau, raconte que le médecin en prit 36 pour ses expériences sur les couleurs de l'iris. Ils éprouvèrent de vives douleurs et leurs yeux pleurèrent; puis ils revinrent lentement à un état normal. L'un deux, pourtant, perdit presque totalement l'usage d'un oeil .

Parallèlement aux recherches sur la reproduction accélérée des Allemands, les médecins nazis d'Auschwitz s'efforcent de mettre au point les moyens qui permettront de supprimer les facultés reproductrices des peuples asservis (en vue d'un génocide à l'envers en quelque sorte). Le docteur Viktor Brack, celui qui avait été chargé du programme d' " euthanasie ", étudie les possibilités de stérilisation et de castration par les rayons X. Le 28 mars 1941, il envoie à Himmler son premier compte rendu et propose un dispositif permettant l'irradiation de " 3 000 à 4 000 personnes par jour ". Ces expériences sont poursuivies par le médecin aviateur, le docteur Horst Schumann qui, lui, préfère la castration opératoire "qui ne dure que six à sept minutes et est plus sûre et plus rapide que la castration par les rayons X ". Le docteur Clauberg, gynécologue, estime, dans une lettre du 7 juin 1943 à Himmler, qu'il obtient des résultats bien meilleurs par des injections dans l'utérus.
Voici le passage du rapport de la Commission générale d'enquête sur les crimes allemands en Pologne sur ces expériences:

« Il y a des preuves irréfutables qui démontrent que certaines expériences ont été faites sur des hommes vivants. Ce sont les dépositions de plusieurs témoins et le compte rendu de la séance de la Section de chirurgie du 16 décembre 1943 qui cite notamment: 90 castrations, 10 ablations d'ovaires et une ablation de l'oviducte. Les expériences avaient lieu dans le Block 10 du camp principal. On peut les classer comme suit: expériences visant à l'examen du cancer, expériences de stérilisation, expériences hématologiques et sérologiques. Le plus souvent, des juives étaient employées à cet effet. Beaucoup d'entre elles furent à plusieurs reprises l'objet d'expériences. On constata, après quelques essais, qu'une fois opérées, les femmes n'étaient plus bonnes pour les expériences et dès lors on les expédiait directement aux chambres à gaz.
Les expériences de stérilisation au moyen de rayons étaient l'œuvre du professeur Schumann de Berlin, lieutenant d'aviation de la Wehrmacht. Beaucoup de femmes vomissaient violemment après de telles expériences, beaucoup moururent peu après. Au bout de trois mois, chaque opérée subissait encore deux opérations de contrôle, pendant lesquelles une partie de leurs organes était incisée afin d'en vérifier l'état. C'est probablement à la suite de transformations hormonales provoquées par ces opérations que les jeunes filles vieillissaient précocement et faisaient l'impression de femmes âgées.
Quant aux hommes, un testicule seulement était soumis à l'insolation. Après cette opération, ils retournaient aux Blocks généraux et, après un repos d'une journée seulement, ils étaient remis au travail, sans qu'on tienne compte de leur état de santé. Beaucoup d'entre eux succombaient à la première expérience. Ceux qui y avaient survécu étaient au bout d'un mois castrés par le même Schumann, qui collectionnait les testicules coupés et les expédiait à Berlin. On choisissait pour ces expériences des hommes et des femmes jeunes et robustes, le plus souvent des juifs de Grèce. Au cours d'une séance, trente femmes environ étaient soumises à l'insolation. De telles séances étaient organisées par Schumann deux ou trois fois par semaine. Mais c'est le professeur Clauberg, gynécologue allemand, qui fut le principal expérimentateur sur des êtres humains vivants

De nombreuses autres expériences effectuées à Auschwitz permettent de tester des médicaments, la résistance à la fatigue, etc.

Les exécutions

Le Block 11 est la prison du camp, le Bunker. Surnommé par les déportés le " Block de la mort ", il peut contenir jusqu'à 1 000 détenus. Les condamnés sont fusillés dans la cour séparant les Blocks 10 et 11, contre le " mur noir " élevé à l'extrémité de cette cour solidement barricadée. Tragédie de la déportation rapporte le témoignage d'Émile Juillard.

« Pendant la quarantaine de 1943 qui a duré quatre mois, nous étions logés au premier étage du Block II. Au rez-de-chaussée et dans les caves se trouvaient les détenus condamnés à mort, en instance de jugement, ou plus exactement de décision de la Gestapo. Leur nombre était en moyenne de 800 à 1 000 parmi lesquels il y avait des femmes et des enfants, logeant tous dans des conditions d'hygiène effroyables. Chaque jour, comme mes camarades, je voyais les internés du rez-de-chaussée qui étaient emmenés bien portants à la Gestapo; et le soir ils en revenaient blessés, meurtris, souvent portés sur des civières. Ils avaient subi d'affreuses tortures en cours d'interrogatoire. Chaque jour il était procédé à des exécutions au Block II.
Lorsqu'il n'y avait que deux ou trois camarades à exécuter, l'opération était faite dans les lavabos du Block. Lorsqu'il y en avait un plus grand nombre, on nous faisait séjourner dans le couloir du premier étage du Block pour que nous ne puissions pas voir ce qui se passait dans la cour où avaient lieu les exécutions, contre un mur spécialement construit à cet effet; mais nous entendions distinctement les coups de feu, ce qui nous permettait de compter combien de camarades étaient tués. Nous avons souvent atteint des chiffres de 50, 60, 80, 100. Un matin, nous en avons compté 180. Lorsqu'il nous était permis de redescendre dans la cour, nous voyions que la terre était imbibée de sang et nous apercevions encore des débris de cervelle, car tous ces camarades étaient abattus d'une balle dans la nuque. Nous pouvions encore vérifier le nombre exact des exécutés, parce que les corps étaient déshabillés avant leur transport au crématoire, et nous avions la possibilité de compter les vêtements et chaussures entassés dans un coin. Pendant mon séjour au Block II, il y eut en moyenne 500 exécutions par semaine, soit environ 8 000 détenus en quatre mois, parmi elles beaucoup d'officiers polonais . »

On estime à 20 000 le nombre de déportés fusillés devant le mur de la mort.
E. Juillard indique, dans ce même témoignage, qu'il a assisté à plusieurs pendaisons, notamment à une pendaison simultanée de douze déportés " sur la même poutre préparée à cet effet ". Comme dans les autres KZ, ces pendaisons ont lieu devant les déportés rassemblés, avec musique et défilé devant les corps des suppliciés.
Une sombre spécialité d'Auschwitz a été l'exécution par injection de phénol. H. Langbein rapporte le témoignage de ces faits que signalent tous les rescapés.

« Stanilas Klodzinski, étudiant en médecine, qui avait la fonction d'aide-soignant au Block 20, décrivit devant le tribunal de Francfort le sort de ceux que le médecin SS avait condamnés à mort: " Parfois le matin, parfois à midi, les sélectionnés étaient conduits au Block 20, en chemise, avec une couverture et des sabots; ils entraient par la porte latérale, ceux qui ne pouvaient plus marcher poussés dans des brouettes. ils étaient alignés dans l'allée, le secrétaire recevait la liste qu'il devait vérifier, puis venait le SDG, le portier criait: Achtung! Et, à partir de ce moment, aucun malade ne pouvait plus quitter la pièce. Un silence de mort s'abattait sur le Block. Tous les malades du Block savaient de quoi il retournait, mais la plupart des sélectionnés l'ignoraient. Le SDG allait alors dans la pièce numéro 1, fermée le reste du temps et dont les vitres étaient peintes en blanc. À gauche de la porte, une petite table portant des seringues, de longues aiguilles et un flacon plein d'un liquide rose jaunâtre: du phénol. On écrivait les numéros au crayon encre sur la poitrine des victimes, puis je les faisais passer l'une après l'autre derrière le rideau sombre coupant le corridor. Un prisonnier l'accompagnait, le faisait asseoir, et l'infirmier SS Klehr (SDG), auteur de la quasi-totalité de ces assassinats, qui avait endossé une blouse blanche, pratiquait une injection de phénol directement dans le cœur. La mort était instantanée, juste un léger murmure, comme une exhalaison. Les cadavres étaient traînés dans les lavabos, de l'autre côté du couloir. Le soir, le camion du crématoire se plaçait l'arrière contre la porte et on le chargeait avec les corps. »

Par ailleurs, une petite chambre à gaz avait été construite à côté du crématoire.
En octobre 1941 avait débuté à Birkenau, à 3 kilomètres du camp central, la construction d'un vaste camp annexe.
Le 11 novembre 1943, le commandant du camp, Rudolf Höss, est remplacé par Arthur Liebehenschel, qui, après six mois où il s'efforcera d'atténuer le sort des déportés, est lui-même remplacé le 11 mai 1944 par Richard Baer.
À la même date, le camp d'Auschwitz, devenu le plus considérable des KZ, est subdivisé en trois: le camp central est désormais appelé Auschwitz I, le camp annexe de Birkenau devient Auschwitz II, tandis qu'Auschwitz III désigne l'ensemble des camps de travail créés auprès des usines d'armement et centralisés à Monowitz. Liebehenschel est à la fois le commandant d'Auschwitz I et le supérieur hiérarchique des commandants d'Auschwitz II et d'Auschwitz III. Auschwitz I conserve les services centraux et sanitaires. Par la suite, Auschwitz I et Auschwitz II seront à nouveau réunis. Les commandants du camp d' Auschwitz II (Birkenau) sont respectivement : Fritz Hartjenstein (1943-1944) et Josef Kramer (1944-1945). Le commandant du camp Auschwitz III (Monowitz) est Heinrich Schwarz (1943-1945).

AUSCHWITZ III-MONOWITZ: LE TRAVAIL

Des camps annexes sont construits à partir de l'été 1942 près d'Auschwitz en application de la nouvelle politique d'Oswald Pohl. Il s'agit d'utiliser la main-d'œuvre concentrationnaire pour les industries d'armement. Le plus important de ces camps de travail est édifié près de l'usine de caoutchouc synthétique Buna de l' IG Farben. Il est appelé " Monowitz ", du nom d'une localité polonaise toute proche.
Auschwitz III-Monowitz et ses camps annexes sont placés sous le commandement du Haupsturmführer Heinrich Schwartz, le Lagerführer étant le Bavarois Schoettel.

La vie concentrationnaire

Le premier convoi de Français arrive à Auschwitz III en octobre 1943. Robert Waitz , qui en fait partie, décrit le KZ de Monowitz:

« Le camp de Monowitz est rectangulaire, entouré d'une double ceinture de barbelés. La clôture intérieure est électrifiée dès la tombée de la nuit et il est interdit de pénétrer sur le chantier intérieur qui longe les barbelés. Les sentinelles se trouvent dans des miradors érigés en dehors de la clôture. Le soir, après l'appel, un feu rouge sur la clôture indique qu'un SS se trouve à l'intérieur du camp. Le camp SS avec ses bâtiments administratifs, ses casernes, son garage, son infirmerie est situé en dehors du camp des détenus. Dans le camp, les Blocks, pour la plupart des baraques en bois, souvent repeintes, sont entourés de pelouses avec quelques parterres de fleurs au printemps et en été. Le contraste entre l'élégance du décor et les atrocités qu'on y commet plait aux SS. Au milieu du camp, une énorme esplanade constitue la place d'appel, éclairée lors des appels du soir par un projecteur installé au sommet d'un mât. »

L'accueil, la quarantaine, etc.: tout se passe comme à Auschwitz I. Y compris le tatouage du déporté sur la face interne de l'avant-bras gauche, les vexations du Bettenbau, les brutalités, les punitions, les appels du matin et du soir, la promiscuité dans les Blocks où deux hommes couchent ensemble par case, etc. L'infirmerie est appelée à Monowitz le " Krankenbau " (KB). Elle a un médecin SS et un sous-officier infirmier dénommé le SDG (Sanitatsdienstgehilfe). Comme dans tous les camps de concentration, l'infirmerie est autonome à l'intérieur du camp. Elle est composée d'un certain nombre de Blocks. L'un d'entre eux renferme le bureau administratif, les locaux de consultation et de pansement, la salle d'opération et, durant les derniers mois, un petit laboratoire. Les autres sont des Blocks d'hospitalisation remplis de lits à trois étages. A Monowitz, les soins médicaux sont donnés par des médecins polonais et français surtout. Robert Waitz note:

« Les médicaments sont très rares. On ne dispose guère contre la toux que des " solvens ", contre la diarrhée que de tannin. Les sulfamides ne peuvent être administrés qu'à un pneumonique sur dix. Inutile de dire que les sulfamides sont réservés avant tout aux proéminents et aux Aryens. Il n'y a pas de quinine, pas de sérum antidiphtérique. À certains moments, les médicaments contre la gale et contre les trichophyties manquent. Ces affections s'étendent très vite et il faut ouvrir des Blocks spéciaux pour hospitaliser les malades et limiter l'épidémie. Le manque de médicaments entraÎne souvent la mort d'un malade, curable en quelques jours dans des conditions normales. L'insuffisance de la nourriture ne permet pas au convalescent de récupérer ses forces et telle maladie bénigne survenant chez un déporté déjà en équilibre instable équivaut à une véritable condamnation à mort. Mais ce ne sont pas là les seuls facteurs du drame de l'infirmerie. De nombreux malades ne peuvent y être admis. Le nombre des malades hospitalisés ou exempts de service ne doit pas dépasser 10 % de l'effectif du camp en hiver et 6 % en été. Aussi ne peut-on hospitaliser que les grands malades ayant une fièvre élevée persistante, un foyer pulmonaire important. Beaucoup de malades ne peuvent être admis à l'infirmerie: fébricitants, diarrhéiques, oedémateux, porteurs de pneumopathies légères, etc. Aussi, bien des fois un malade envoyé le matin au travail alors qu'il a de la fièvre revient-il le soir avec une pneumonie. »

Les malades ne sont guère soignés à Auschwitz que lorsqu'ils peuvent guérir et reprendre le travail. Car les sélections ont lieu à l'infirmerie, comme d'ailleurs dans le camp. Robert Waitz précise également ce qu'est la nourriture à Monowitz.

« Le détenu reçoit de la soupe et des " portions ". Midi et soir, il touche un litre de soupe. À midi, il s'agit d'eau chaude avec quelques fragments de légumes séchés, des tiges plus ou moins ligneuses, parfois quelques feuilles de chou, des navets qui flottent dans cette eau. Le soir la soupe est plus épaisse. Quatre fois par semaine, elle consiste en une soupe contenant quelques très rares pommes de terre, mal pelées, noirâtres et à moitié pourries; elle est épaissie avec de la fécule. Deux fois par semaine est distribuée une soupe de rutabagas souvent immangeable et une fois une soupe d'orge très cuite, véritable colle de pâte, ou une soupe de petit blé. Dans la soupe de rutabagas, il n'y a jamais de matière grasse. Dans les autres soupes du soir, 1 ou 2 grammes au maximum par litre. À la cuisine, les détenus volent les cubes de margarine. Les portions comportent du pain, riche en son et souvent en sciure de bois, 300 à 350 grammes par jour. Avec le pain, cinq fois par semaine un rectangle de margarine pesant 25 grammes, soit 5 grammes de matière grasse; une fois par semaine un petit morceau de saucisse en partie végétale (75 grammes environ) et une fois par semaine une ou deux cuillerées à soupe de marmelade (20 grammes). De temps à autre, deux cuillerées à soupe de fromage blanc (30 à 40 grammes). Il faut souligner que ce qui précède constitue une quantité maximale d'aliments, car de nombreux détenus s'ingénient à réduire ce que reçoivent leurs camarades. Le nombre de calories (1000 à 1100) ainsi fournies est bien inférieur à la ration vitale minimale nécessaire à l'individu au repos. Au point de vue qualitatif, ce régime est essentiellement végétarien et très déficient en de nombreux éléments essentiels et complètement déséquilibré. L'eau n'est pas potable. Un demi-litre, au maximum, de succédané de café non sucré est distribué comme boisson. »

Le travail

Robert Waltz précise également les conditions de travail qu'il trouve en arrivant à Auschwitz III.

Buna

« L'usine de Buna en construction est une véritable tour de Babel dans laquelle travaillent, à côté des déportés, des prisonniers de guerre anglais, des hommes des Chantiers de jeunesse français, des ouvriers civils et polonais, des Ostarbeiter ukrainiens, des Allemands et beaucoup de femmes, surtout polonaises et ukrainiennes. Chacun de ces groupes loge dans un camp différent. Ces divers camps entourent l'usine. Malgré les défenses formelles de communiquer, quelques ouvriers civils français essayent d'apporter à leurs concitoyens détenus une aide, hélas minime. Déportés et ouvriers sont commandés par des contremaîtres allemands ou polonais qui, parfois, font preuve de sentiments humains et essayent de procurer aux déportés à midi un peu de soupe de l'usine.
Les détenus, très mal chaussés, doivent parcourir 3 à 5 kilomètres pour se rendre à leur lieu de travail. Quelques déportés travaillent dans les bureaux comme techniciens (chimistes, ingénieurs, électriciens, employés de bureau, etc.). La grande majorité est occupée à l'extérieur, exposée au vent, au froid, à la pluie et à la neige. Elle doit fournir un travail très pénible: terrassement, maçonnerie, déchargement de wagons, transport d'énormes tuyaux en fonte ou en terre cuite, de sacs de ciment, de sable, de charbon, déplacement de poutres en fer et de ferrailles, etc.
Un des kommandos les plus durs est le Kabelkommando, chargé de la pose des câbles souterrains qui sillonnent l'usine en tous sens. Ce kommando comprend 600 hommes. Ceux-ci, exposés à toutes les intempéries, doivent creuser dans le sol, même gelé ou dans la boue, de profondes tranchées et tirer dans celles-ci des câbles volumineux et très lourds. Pas plus que la plupart des déportés portant les ferrailles ou travaillant au terrassement, ils ne disposent, en hiver, de moufles suffisant à protéger du froid leurs mains couvertes de plaies. Ils sont pratiquement condamnés à mort en peu de mois.
Le nombre d'heures de travail varie suivant la saison. Le départ a lieu dès l'aube. En été, lever à 4 heures et demie, départ au travail à 6 heures, retour à 18 heures. En hiver, lever à 5 heures ou 5 heures et demie, départ à 6 heures et demie, retour à 17 heures. À midi, courte pause d'une heure pour la distribution du litre de soupe sur le lieu de travail. Sur les chantiers, les détenus sont encadrés par des centaines d'ingénieurs et ouvriers allemands. À l'échelon supérieur, les dirigeants de l' IG Farben coopèrent en bonne harmonie avec les SS du KZ. L'IG Farben paye aux SS 6 marks par jour par ouvrier qualifié et 4 marks par ouvrier non qualifié. Le coût de l'entretien d'un détenu étant évalué à 0,3 mark par jour, les deux parties y trouvent leur compte!
La construction de l'usine, assurée par plusieurs firmes sous-traitantes, avait commencé à la fin de 1941. Elle est partiellement achevée et fabrique déjà des sous-produits tels que le benzol et le diol, lorsqu'un bombardement aérien la détruit en août 1944. »

Autres entreprises

Auschwitz III-Monowitz a administré en tout trente-neuf camps et kommandos de travail, parfois fort éloignés du camp central. Non pas simultanément d'ailleurs, car certains disparaissent, alors que d'autres sont créés selon les besoins. Ils sont au service de la grande industrie: Krupp, Siemens, Union, etc. Les conditions de vie, ou de survie, des déportés sont très variables selon les entreprises, les travaux exécutés, l'attitude de l'encadrement et des travailleurs civils.
Hermann Langbein apporte des témoignages sur les rapports entre civils et détenus sur les lieux de travail.

« Après la guerre, les chefs d'ateliers de Krupp affirmèrent qu'ils avaient ordre de traiter les prisonniers avec la plus extrême rigueur. Ils ne devaient certainement pas être les seuls. Le directeur des mines de charbon de Jawischowitz, Otto Heine, réclamait avec non moins d'acharnement que ses collègues de l'IG Farben le remplacement des détenus incapables du rendement maximal par de nouveaux venus, tout en sachant aussi bien qu'eux le sort qui leur était réservé. R. Dominik a assuré que, lors des contrôles, Heine frappait les prisonniers et qu'il avait exigé que des SS fussent affectés à la surveillance dans les puits. Henry Bulawko a constaté que la plupart des chefs d'ateliers allemands de Jaworzno portaient l'insigne à croix gammée, se saluaient par des Heil Hitler retentissants, vociféraient et frappaient souvent. Pourtant l'un deux, au lieu de harceler les détenus, leur apportait à manger et leur permettait de faire du feu l'hiver sur leur lieu de travail. D'après les souvenirs de Karl Dubsky, les civils de cette mine avaient des comportements très divers: les uns frappaient, les autres aidaient. Franciszek Piper, qui a rassemblé documents et témoignages sur le camp de Jaworzno pour le musée d'Auschwitz, écrit: " Pendant le travail, les détenus étaient sous les ordres des porions, contremaîtres, ouvriers civils et kapos. La surveillance était en général exercée par des Allemands très hostiles aux prisonniers. N'importe quel prétexte leur était bon pour les frapper sans pitié, jusqu'à leur faire perdre connaissance; beaucoup furent tués. Un jour, des porions trouvèrent quatre détenus qui s'étaient endormis pendant le travail. Kazimierz, témoin de cet incident, se rappelle qu'ils se jetèrent sur eux et se mirent à les frapper férocement. Quand les détenus furent inertes, ils s'assurèrent, par des coups de pied, que deux d'entre eux étaient morts. La majorité des porions appartenaient à la SA et ils recevaient des instructions de leur chef, Rempe, lors des réunions du parti. " Piper souligne que les mauvais traitements continuèrent, même quand la direction de la SS eut fait savoir, par une circulaire du 29 janvier 1944, qu'il était interdit au personnel des mines de frapper les détenus. Mais il y eut aussi de nombreux mineurs pour leur donner vivres et médicaments, leur communiquer les nouvelles et même les aider à s'enfuir.
Erich Altmann a raconté que chez Siemens, où il dut subir un examen professionnel, il fut réclamé en tant que spécialiste par l'ingénieur en chef Georg Hanke, alors que celui-ci savait que son curriculum vitae était faux. Hanke lui disait " Monsieur ", ce qui était si exceptionnel qu'Altmann se plaît encore à le signaler, des années après. Plus tard quand fut achevé l'aménagement du camp de Bobrek, près des usines, Altmann y fut transféré. Il écrit: " Je suis affecté à un kommando de la Luftwaffe qui sert un ballon captif au-dessus de la zone industrielle. Nous sommes aux ordres d'un caporal-chef. Il me prend à part et me dit: - Pas la peine de m'appeler Monsieur le Caporal-chef, tu peux me tutoyer. On est des camarades. Si je ne portais pas la tenue militaire, c'est sûrement la tienne que j'aurais. Il me donne tous les jours sa soupe, et, en revenant de permission, il m'apporte même une pommade contre la gale qui me guérit en quelques jours. " Pery Broad a rapporté qu'à l'inverse " les cheminots s'attardaient volontiers sur la rampe, simulant des accidents de machine, pour voler les bagages abandonnés par les détenus. »

Malgré tout, les déportés travaillant à Auschwitz III-Monowitz et dans ses camps annexes connaissent des conditions souvent meilleures que les déportés des autres KZ. Par contre, ce qui se passe à Auschwitz-Birkenau appartient à un autre monde, d'une inconcevable barbarie.

Liste des kommandos

Altdorf / Stara Wies - Althammer / Stara Kusnia - Babice - Bauzug - Beruna - Bismarckhütte / Chorzow-Battory - Blechhammer / Slawiecice - Bobrek / Oscwiecim - Brunn / Brono - Budy - Charlottengrubbe / Rydultowy - Chelmek / Chelmek-Paprotnik - Chorzow - Chrzanow - Czernica - Eintrachthutte / Swietochlowice - Ernforst - Ernfort-Slawecice - Freudenthal / Bruntal - Furstengrabe / Lawski - Gleiwitz I, II, II, IV / Gliwice - Golleschau / Goleszow - Gunthergrubbe / Ledziny - Harmeze - Harmeze - Hindenburg / Zabrze - Hubertushutte-Hohenlinde / Lagiewniki - Janigagrube-Hoffnung / Libiaz - Jawichowitz - Kobio / Kobior - Lagischa / Lagisza - Laurahutte / Siemianowice - Lepziny-Lawki - Lesslau-Wloclawek - Libiaz-Maly - Lukow - Monowitz / Monowice - Myslowice - Neu Dachs / Jaworzno - Neustadt / Prudnik - Plawy - Rajsko - Rybnik - Rydultowy - Siemiennowice - Sosnowitz I & II / Sosnowiec - Trezbinia - Tscechwitz / Czechwiece - Wloklawek-lesslan - Zasole - Zittau. Auschwitz Suite .....

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